‹ Poésies, 1888-1892Chapitre 59 sur 66 · LES CONSCRITS 2IJ · texte numérisé non relu

LES CONSCRITS 2IJ

Tous, qu'ils iront très vite et très loin; qu'au retour, Le visage coupé d'une forte moustache, Aux filles, le dimanche, ils parleront d'amour, Et reprendront des vieux la maison et la tâche...

Et, des bois, des ravins, des coteaux, se hâtant Vers la ferme lointaine avant que le jour naisse, Les conscrits dispersés s'en vont, toujours chantant : « Partons, la fleur de la jeunesse ! »

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ts4 won a ni! Layraud.

ovemrre. — Le givre mord Les pauvres doigts sans mitaines :

Rainasseuse de bois mort, Va-t'en aux forêts lointaines.

Les autans, noirs bûcherons, Ont livré maintes batailles Aux chênes, et de leurs fronts Fait tomber maintes buscailles *.

Buscaillc, branche morte.

BUSCAILLETTE- BUSCAILLOU 2IO.

Buscaillctte-Buscaillou, Prends ta corde et va-t'en vite, A travers ronce et caillou, Au bois où le vent t'invite.

Tu n'as enfant ni mari Qui t'aide et qui te protège :

Mets du bois mort à l'abri Avant les longs jours de neige.

La voyez-vous trottiner, La chère petite vieille !

Quand elle va butiner, Moins diligente est l'abeille.

Elle passe le ravin, Gravit la pente opposée, Puis sur la lande sans fin Court dans la froide rosée.

Les coudes au corps serrés, Un tablier pour mantille, Elle longe les fourrés Où le merle noir sautille.

Un geai fuit en lui jetant Un juron de sa voix aigre, Et le corbeau qui l'attend Croasse qu'elle est trop maigre.

Mais le soleil du bon Dieu Au-dessus des bois émerge Ht couvre d'or et de feu Sa vieille cotte de serge ;

Et, — comme un jour au parvis Des demeures éternelles Buscaillou, les sens ravis Et de l'extase aux prunelles,

Entrera, — dans la forêt Qui se dépouille et tressaille, Joyeuse elle disparaît En écartant la broussaille.

Forêt, sainte forêt, maternelle aux petits, A ceux du rossignol comme à ceux de la louve, Toi qui feuilles, en mai, sur l'oiselet qui COUVe Et sur la bauge où les marcassins sont blottis;

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Toi qui nourris un peuple entier dans ton enceinte, Qui, comme un temple auguste ouvert de tout côté, Donnes asile aux gueux que proscrit la cité, Forêt tendre, forêt humaine, forêt sainte,

Accueille maintenant sous tes rameaux flétris La pauvre vieille fille, autrefois fraîche et forte, Qui ne demande rien que quelque branche morte Et qu'à vivre un hiver encor de tes débris !

Vieux chênes malmenés par le vent qui vous pille, Mais qui reverdirez lorsque avril reviendra, Laissez choir de vos troncs tout le bois qu'il faudra Pour que chez Buscaillou chaque soir le feu brille !

Beaux hêtres qui montez si haut, si droit dans l'air, En vous courbant sous les efforts de la tempête, Déposez sous ses pieds un peu de votre tête Pour que son feu soit plus palpitant et plus clair!

Trembles émus, bouleaux légers, peupliers grêles, Mêlez à ces bois durs et lourds votre bois fin ; Buscaillette en rentrant tout à l'heure aura faim : Caressez sa marmite en gerbes d'étincelles!

Arbustes qui jadis blessiez ses pieds d'enfant, Houx et genêts amers, buis aux feuilles dorées, Chèvrefeuilles courant en traînes éplorées, Bruyères où, sans doute, elle a dormi souvent,

Piquez à son fagot vos touffes odorantes, Afin qu'en son alcôve elle rêve, ce soir, Aux pénétrants parfums que berce l'encensoir Dans les processions en Messidor errantes!

Mais le pâle soleil descend Sur les coteaux frileux qu'il rase; Il met un regard caressant Dans la clairière qui s'embrase...

Buscaillou, le soleil descend !

Buscaillou, sous le faix ployée, Du milieu des beaux hêtres blancs, Dans la clairière ensoleillée Sort et marche à pas chancelants.

Sous son fagot toute ployée.

Elle s'en vient par le sentier Où le moineau bavarde encore.

Elle a passé le jour entier Dans la haute forêt sonore, Et s'en revient par le sentier.

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La côte est taillée en calvaire, Elle sent fléchir ses genoux; Que de lie au fond de son verre !

Sainte Vierge, pitié pour nous, Vous qui connûtes le Calvaire!

Elle arrive enfin. Le logis étroit

N'a pour l'accueillir lueur ni caresse;

Seul un vieux chat noir des cendres se dresse,

Miaulant la faim et tremblant le froid ;

Et sur son perchoir une poule brune, Soudain réveillée, allonge le cou, Caquette un instant avec Buscaillou, Et se rendort dans un raj'on de lune.

Buscaillette allume un quinquet fumeux, D'un genêt flambant fait chauffer sa soupe, Mange une châtaigne à la hâte, et coupe Un peu de pain noir à son chat galeux.

Puis elle fera sa longue prière

De Pater suivie et d'Ave sans fin,

Aux ronrons du chat qui, n'ayant plus faim,

Le dos aux chenets, prie à sa manière.

Dors maintenant, dors d'un sommeil d'enfant, Dors dans ton alcôve au cercueil pareille, Et, pour mieux rêver, garde dans l'oreille Le chant qu'aux forêts chante le grand vent;

Car toute la nuit, sans que rien émousse Sa forte cognée et ses mille bras, Il gronde et travaille, et tu trouveras Un autre fasot demain sur la mousse.

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