‹ Poésies, 1888-1892Chapitre 61 sur 66 · FLEUR-DE- NEIGE 22J · texte numérisé non relu

FLEUR-DE- NEIGE 22J

Et jamais, dans les foins dont la senteur vous grise, Sur la gerbe appelant pourtant ses cheveux d'or, Un baiser, dérobé par force ou par surprise, N'avait frôlé sa lèvre à vingt ans vierge encor.

Non que son cœur fût dur, ni son âme glacée : Les bétes et les gueux connaissaient sa bonté; Mais elle caressait au fond de sa pensée Un idéal où nul n'avait jamais monté.

Elle croyait toujours qu'un étranger, sans faute, S'égarerait un soir par ces âpres chemins, Qu'il serait noble et doux, qu'elle en ferait son hôte Et garderait son cœur dans ses petites mains ;

Et que tous deux, perdus dans la lande sauvage, Ainsi que deux ramiers de solitude épris, Ils vivraient l'un pour l'autre, à jamais, sans orage, De longs hivers neigeux et des printemps fleuris.

Or, un soir de Noël, en sortant de Matines, L'âme et les yeux encore enivrés de candeurs, De Jésus endormi sous ses blanches courtines, Et de l'encens au ciel s'exhalant en blondeurs,

Rouzou, qui poursuivait dans la neige étoilée Son rêve, et, sous la lune au froid regard d'argent, Remontait vers le mas, du fond de la vallée, En avance des siens et d'un pas diligent,

Sentit soudain deux mains brutales à sa taille, Et deux lèvres de faune à sa lèvre d'enfant : Un seul cri dans la nuit dénonçant la bataille, Puis un rire sinistre emporté par le vent...

Huit jours après, dans son petit lit de fermière, Eleur-de-Neige a la fièvre et tient clos ses beaux yeux Que blesse maintenant la splendeur coutumière Des coteaux et des bois purs et silencieux.

Et la Mort pour la prendre accourt dans la tourmente. Reconnue au portail par les dogues hurlants, Mais souriante et douce et noble, sous sa mante Que l'hiver fleurdelisé avec des flocons blancs.

Et les cloches au loin vaguement carillonnent; là la vierge, rouvrant ses grands yeux azurés, Sourit aux papillons glacés qui tourbillonnent Sur les petits carreaux que l'aurore a givrés.

Est-ce aujourd'hui que vient le prince de son rêve? Oui, sans doute, et voilà ses joyeux messagers. a Vite, mes beaux habits! il faut que je me lève: La lande est toute en Heurs comme un champ d'oranj

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