‹ Poésies, 1888-1892Chapitre 63 sur 66 · VOIX ÉTEINTES · texte numérisé non relu

VOIX ÉTEINTES

<A mes mot fs.

1 AUVRE vieille maison, comme te voilà faite! Effritée, écaillée et, de la base au faite,

Pleine de rkles et de trous, Le toit penchant, les murs déviés de leur ligne, Un vieux poirier encor, mais plus d'ancienne vigne Couvrant ta nudité de ses feuillages roux.

VOIX HTEI N T E S

En bas, la cour déserte et les étables vides, Et la litière rare où des poules avides

Quêtent du grain pour leurs petits; Au-dessus, l'escalier s'en allant pierre à pierre ; Et, telles que des yeux qui n'ont plus de paupière, Des fenêtres dont tous les volets sont partis;

Des lucarnes par où s'engouffrent vents et grêles, Et dont le verre a fait place aux rosaces frêles

De l'araignée aux bras velus; Sur le toit, — frissonnant en bordure à la brise, — Un peu d'herbe, verte en avril, à présent grise, Où la bergeronnette accourt, à l'Angélus.

Et de là ne sort plus la rumeur familière

Des enfants qui changeaient la maison en volière

Pleine de rire et de chansons ; Des gens graves y vont et viennent en silence, Tandis que le poirier, muet aussi, balance Ses rameaux autrefois pleins de nids de pinsons.

Et c'est là cependant que nous vînmes au monde, Et que des soins pieux prodigués à la ronde

Pendant dix ans, quinze ans, vingt ans, Nous firent, sans douleur, sans vices, sans querelles, Joyeusement grandir comme, à l'abri des ailes, Poussent les oisillons dans l'or des blés flottants. .,

Voici la grande salle et la table commune

Où père, oncles, aïeuls, frère, sœurs blonde et brune,

Et la servante et le valet, Dans la fraternité touchante des vieux âges, S'asseyaient coude à coude, et se tenaient bien sages Tout le temps que mon père à voix haute parlait.

Que sont-iis devenus tous les joyeux convives Qui s'attablèrent là, soit aux fêtes votives, Soit pendant les longs soirs d'hiver, Laboureurs, bûcherons, meuniers, mendiants mêmes, Gens cossus et de poids, ou braconniers bohèmes, Reçus à verre plein autant qu'à cœur ouvert?

Morts, disparus, vieillis, fronts glacés, voix éteintes!. La table garde encor dans son bois les empreintes

Qu'y traçait mon couteau d'enfant; Mais rires et refrains et propos et chimère Ont pris atout jamais leur vol, — comme toi, mère Par qui l'humble foyer était si réchauffant !

Seul aujourd'hui le vent plaintif et monotone Gémit comme autrefois pendant les nuits d'automne,

Au galetas, dans le poirier, Dans les châtaigniers creux où la chouette ulule; Et j'écoute sonner à la vieille pendule L'heure sainte où jadis on nous faisait prier.

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