VOIX ÉTEINTES
Mais quoi ! ta voix s'éteint et ton regard s'efface,
lZt tu t'enfonces dans la nuit.
Quelle est cette ombre qui te suit D'une allure si douce et si lente et si lasse,
Et qui glisse sans plus de bruit Qu'une apparition passant sur une glace?
Ah! ce front chargé de douleurs, Ce sourire trempé de pleurs, C'est toi, je t'ai bien reconnue, Mère ! Tu m'as vu soucieux Sous ce vieux toit silencieux, Et ton ombre est vers moi venue.
Et tu me parles, et j'entends Des choses que depuis longtemps Personne n'avait su me dire ; Je redeviens bon, simple et doux, Comme à l'âge où sur tes genoux Je m'endormais sous ton sourire...
Oui, je t'ai causé du souci; J'aurais toujours dû vivre ici, Avec ton âme pour lumière
Et ta croyance pour soutien,
Mon cœur battant tout près du tien,
Puis ma main fermant ta paupière...
Et la voix répond : « Mon enfant,
Je sais que ton cœur a souvent
Volé vers moi, vivante ou morte,
Je te pardonne et te bénis;
Nous ne sommes pas désunis,
Moins que l'amour la tombe est forte... »
Mais le coq à pleine voix Chante une première fois, Et la chère ombre s'envole...
Puis le silence reprend, Au tic-tac indifférent Qui mesure l'heure folle.
Et devant mes yeux charmés D'autres fantômes aimés Passent lentement, sans trêve Parents pioches ou lointains,
Fronts pâlis, regards éteints, Geste vague et voix de rêve.
VOIX ETEINTES
Deux mignonnes de deux ans Avec des yeux caressants De scabieuses fanées, Et le clair et frais babil De deux linots en avril,
— Ma fille et ma sœur aînées, —
Vont se tenant par la main ; Elles suivent un chemin Tout parsemé d'asphodèles Et de lis silencieux, Dont elles font pour les cieux Des gerbes plus hautes qu'elles.
Je leur souris; je voudrais Les admirer de plus près, Les serrer sur ma poitrine ; Mais, à l'appel de leur nom, Toutes les deux disent : « Non ! »
D'une voix grêle et mutine,
Et me souriant aussi,
Sans comprendre mon souci,
Errent par les prés moroses,
— Pauvres petits papillons D'un pays où les sillons
Ne connaissent point les roses!...
2j8 VOIX RUSTIQUES
A présent dans un bois aux arbres gns de ter, Sans mousse, sans nids, sans murmures, Et sans zéphyrs dans les ramures,
Dans un bois vague où règne un éternel hiver,
Vont et viennent, portant de tremblantes cognées, Des ombres de vieux bûcherons Qui frappent au pied les vieux troues
Sans éveiller l'écho des combes éloignées.
Celui qui les commande est jeune; mais ses yeux, Pleins d'une tristesse sans bornes, Se lèvent vers les cimes mornes
(lue l'acier ne peut faire osciller dans les cicux.
Il a beau stimuler de la voix et du geste
Son équipe aux efforts muets,
Pas même les bouleaux fluets Ne croulent sur lé sol de la foi et funeste.
Alors, croisant ses bras, il s'adosse en pleurant Au plus i^ros arbre de la vente, Ht regarde, plein d'épouvante.
S'enfuir, oisive aussi, l'eau grise d'un torrent;