ANNIVERSAIRE
Déjà la radieuse aurore du grand jour Empourpre l'Orient... La jeune fiancée, A l'autel recueillie et la tête baissée, Ecoute à deux genoux les promesses d'amour.
La veille des Rameaux, l'église illuminée
Fête le mariage au retour du printemps,
Et l'orgue a réveillé ses longs tuyaux chantants
Aux clartés des flambeaux brûlant pour Fhyménée ;
Et les Salutaris, les Ave Maria, Les nuages d'encens, la cire parfumée, L'édosion des fleurs pour son âme charmée, Disent : « Paix à la terre... In ecclis gloria. »
Et le soir, détachant son voile et sa couronne A bouquets d'oranger, d'après le mode ancien, Elle répond au cœur qui bat contre le sien, Dans cette nuit sacrée où la femme se donne.
L'an d'après, quand les jours commencent à grandir, Quand l'oiseau fait en hâte un nid pour sa famille, Et quand le haut des bois se prend à reverdir, L'heureuse mère embrasse une petite fille.
Sans doute elle rêva d'un bonheur éternel, Lorsque, souriant d'aise, à paupières mi-closes, Sa chère enfant buvait le bon lait maternel, Au sein gonflé d'amour pressant deux lèvres roses.
Quels chauds baisers pleuvaient sur les petits pieds nus, Les cheveux couleur d'ambre et fins comme la soie, Les beaux yeux clairs s'ouvrant à des yeux reconnus ! Quelle ivresse ineffable et quelle immense joiel
Les jours, les nuits passaient comme un enchantement, Enchantement divin de la femme qui veille En écoutant du cœur sur le berceau dormant Le souffle égal et pur de la bouche vermeille.
Elle croyait revivre une seconde fois En admirant plus tard sa fille grandissante : Dans le charme des yeux, le timbre de la vois Et l'éclair du sourire elle était renaissante.
Et les gens du pays, lorsque passant près d'eux La fille accompagnait sa mère fortunée, Hésitaient du regard parfois entre elles deux Et disaient de la mère : « Est-ce la soeur aînée?
Loin des murs ténébreux d'un morne et froid couvent Où descend à regret une lumière avare, A l'abri des hivers, de la neige et du vent, Croissait la chaste fleur, plante frileuse et rare.
Mais, par un soir brumeux de l'arrière-saison, A travers les jardins, et sans se faire entendre, Une pale étrangère entra dans la maison Et dans ses bras glacés brusquement vint la prendre.
La Mort, aveugle et sourde, au hasard a frappé. Le portail de l'église est tout de blanc drapé Pour ce deuil virginal, et la cloche qui tinte L'heure de la prière et du recueillement Au ciel froid et voilé parle funèbrement Comme une vois d'en haut sur une vie éteinte.
Et le De profundis et le Dits ira
Répondant aux sanglots d'un cœur désespéré Tressaillent au grand orgue... Et la mère affolée, Comme Rachel aux jours antiques de Rama, Qui dans l'amer torrent des larmes s'abîma, Pleure éternellement sans être consolée.