‹ Poésies, 1890-1896Chapitre 3 sur 81 · LE PIC · texte numérisé non relu

LE PIC

iA mon ami Lajolais.

V>ourbé sur les sillons, dans la fraîcheur du soir, Souvent un laboureur qui s'attarde à la raie Ecoute un cri d'oiseau qu'on entend sans le voir, Un cri lointain sortant d'une châtaigneraie.

Il reconnaît le pic, le farouche oiseau vert, Ce grimpeur éternel à huppe cramoisie, Qui, sous les châtaigniers et leur vaste couvert, Habite la forêt haute qu'il a choisie.

Dans un fût d'arbre vieux il creuse un nid tout neuf. Sous l'écorce, en plein bois, le bec fait son entaille ; Et ronde est l'ouverture, ainsi qu'un œil de bœuf : Comme un bon charpentier le rude oiseau travaille.

Dans un profond refuge il vit obscurément.

La demeure bien close est sans doute un peu noire,

Mais son œil, dont l'iris est un pur diamant,

Voit les œufs qui sont blancs comme des œufs d'ivoire.

Plus tard, quand à souhait les petits sont éclos, Pour réchauffer leurs corps, pour abriter leurs têtes, Ils se trouvent bien là. — Sous la pluie à grands flots, Et la neige ou la grêle, ils bravent les tempêtes.

Quand ^ous un voile noir le ciel bleu disparaît, Quand l'éclair éblouit, quand le tonnerre gronde, Ils contemplent du bord un orage en forêt, Bénissant de leur nid la cavité profonde ;

Tandis que leurs voisins, pinson, merle, bouvreuil, En renonçant, hélas! aux familles rêvées, Frileux et grelottants se dispersent en deuil, Pleurant, d'un cœur navré, l'espoir de leurs couvées.

Quand un rouge soleil, des bois se rapprochant, Rase les châtaigniers, vieux arbres fantastiques Qui se tordent en noir dans les feux du couchant, Le pic a dans la voix des accents prophétiques.

En pays forestier, comme un signe des temps, D'après l'horizon clair ou brumeux sa voix change : Cris rauques de détresse ou rires éclatants Font pressentir en lui quelque chose d'étrange.

Mais quoi ? — Des bûcherons prétendent le savoir. Sous la pluie, abondante et facile est sa proie. Très heureux, l'oiseau rit dès qu'il entend pleuvoir, Car l'insecte fourmille et son cœur est en joie.

Mais par un ciel trop bleu qui présage un temps sec Et rien à vermiller, quand sa faim le tourmente, Sur une écorce vide en vain frappant du bec, L'oiseau qui désespère à grands cris se lamente.

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