‹ Poésies, 1890-1896Chapitre 5 sur 81 · LA REVUE DE MINUIT · texte numérisé non relu

LA REVUE DE MINUIT

Et le fier cavalier qui sonne le clairon A minuit a brisé les planches de sa bière... Il monte un cheval blanc vierge de Téperon, Qui hennit et qui piaffe au vent de sa crinière.

Les pâles escadrons pêle-mêle enterrés, Qui gisaient enfouis dans les sombres tranchées, Ont rejailli du sol et par groupes serrés, Prêts à recommencer les grandes chevauchées.

Les os serrant la bride et les crânes polis, Reluisant par endroits sous le cuivre des casques, Disent qu'ils sont restés longtemps ensevelis... Sous la visière basse on entrevoit les masques.

Dans le harnais de guerre et sabres cliquetants, Ils galopent de front, les vieux légionnaires... Us vont, cuirasse au dos et casques miroitants, Comme un tourbillon blanc dans les clartés lunaires..

D'abord ceux qui, venus sous les palmiers du Nil Pour balayer l'Egypte et ses tribus nomades, Ont rejoint leurs aïeux robustes de l'An Mil Dans un désert de sable au pays des Croisades ;

Et puis ceux qui plus tard, l'uniforme en lambeaux, Aux sinistres lueu-s d"implacables revanches, Tombés près de Moscou sous le bec des corbeaux, Ont rougi de leur sang les vastes plaines blanches.

Tous sont au rendez-vous... L'homme au petit chapeau, Très simple, enveloppé dans sa capote grise, Apparaît à cheval... Il salue un drapeau Troué de biscaïens qui se tord dans la bise...

C'est la Grande Revue, à l'heure de minuit. De sa lorgnette en main l'Empereur fait un signe A son état-major qui l'entoure sans bruit : L'armée, en un clin d'ceil, a ses troupes en ligne.

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