‹ Poésies, 1897-1906Chapitre 37 sur 74 · ELOGE DU VENT · texte numérisé non relu

ELOGE DU VENT

Qui dira les mérites c^u vent ?

Souffle brusque, il rebrousse les seigles.

Souflle large, il dépasse les aigles, SoufHe jeune, il s*éveille en chantant, * SouMc vieux, il s'endort en grondant — Qui dira les mérites du vent ?

En octobre, le vent se soûle de raisins :

Tout barbouille du jus des grappes purpurines.

Il valse follement aux ailes des moulins

Et son rire, en échos, bondit par les collines.

En décembre. le vent silHc aux trous des serrures,

Il fait pirouetter les girouettes Et claquer les volets cOinme des castagnettes ; Pour voir dans les greniers il disjoint les toitures, Puis, s'avivant au fil des rivières gelées, Il poudre de verglas, de neige et de nuées, La plaine étincelanle et la nuit étoilée.

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122 LUMIÈRES TRATtavaLBS

\ En ftvn], le vent foiic avec les ûiihépinc^,

On 1 entend fredonner, sous les liias en fleurs, Un air s\ dons qu'il aous ravîl le cœur ; Il caresse en passant les muguets, il butine J* ^' , Dans les jardins remplis de giroflées ;

\fj' Les peupliers vibrent selon ses danses

/^ . Et les ruisseaux murmurent en cadence

^'. Pour célébrer son haleine embaumée.

;.' En juillet, le vent traîne, alourdi, sur les blés,

ti- Il a le goût de la poussière et de l*orage.

;' , Lorsque le paysan rentre les foins coupés,

Ç. \ 11 sèche la sueur aux flancs des attelages...

Le vent sait des secrets profonds, il purifie

Les charniers et les cimetières :

11 est le rythme, il est la joie, il est la vie, Il est le rcve de la terre.

DYPTIQUE }

Les sages des cites dorlotent leur ennui,

lis cherchent, en bâillant, aux feuillets des vieux li\Tes

Un bonheur qui les fuit — Us refusent de croire à la beauté de vivre.

Puis vantant le cachot où leur âme se traîne : c Fermez la porte et les volets, commandenl-il^. Surtout que le soleil n'entre pas, il nous gène : Nous avons invente des astres plus subtils, n

Ces astres, lumignons tremblotants qui s'efTumcnt,

Leur orgueil les rallume Quand le vent de la nuit, en passant, les éteint, Car ils prétendent découvrir dans leurs volumes La suprême science et le souverain bien — Or ouvrez le grimoire où leur rôvc s'embrume,

Vous n'y trouverez rien.

Es

124 ,v^ LUMIÈRES TRANQUlLLrS

Vous n'y trouverez rien que des plaintes sdniles, Des dogmes poussiéreux dédaignés par les vers Et des contes pareils à ces landes stériles Que rongent sourdement les vagues de la mer.

Puis, parmi des débris de temple et des nuages,

De confuses images :

Dieux vermoulus, prophètes larmoyants, messies

Dont nul ne se soucie Et le décor pourri de cultes effondrés.

Les sages arrogants se prennent de pitié Pour qui ne conçoit pas leur extase morose, Ils raillent — mais la Mort leur agrippe les pieds Et les attire à la fenêtre enfm déclose.

Ratatinés sous la lumière impérieuse

Qui, d'un flot d or ardent, leur corrode la face.

Us accusent le sort, Us se lamentent, ils se récrient — ils trépassent... Et rien ne reste d'eux qu'une cendre honteuse Balayée au désert par les souffles du Nord.

DYPTIQUB 125

Nous, cependant, les fous, les crranls, les sauvages Qui trouvons notre joie au hasard des chemins, Nous goûtons la douceur des soirs et des matins Et nous passons, insoucieux, dans les villages.

' -4 Nous avons pour tout bien et pour toute fortune ^4

L'or clair dont le soleil parsemé les vergers.

Nos repas les meilleurs sont de pain bis, de prunes

Et parfois de chapons pris dans les poulaillers.

Narguant la fièvre et la misère qui nous guettent, Nous allons visiter la forêt, notre mère.

Car nous savons sous ses halliers maintes retraites Où reposer parmi la mousse et les fougères...

La nuit monte, le vent frémit dans les bouleaux.

Les noirs sapins bercent leurs cimes assoupies i\

Et la lune sourit à travers leurs rameaux : |

Nous rôvons d'une terre heureuse où Tharmonie ]

Régnerait à jamais sur des hommes nouveaux. ]

^v<' Î120 LVMlfttn mKQUILLBS '

^ ; Réveillés, quand Ic^cîcl s'enflamme à Tlionzon.

i^ Nous regagnons les champs pleins de fleurs cl d'abeilles

^ Pour chasser des ruchers la guôpc et le frelon —

Or, ne comprenant pas, le rustre s'émerveille Puis se fâche et brandit sa fourche ou son b&ton.

Il en est qui nous huent et nous jettent Ii l'eau, Il en est qui s'en vont plaignant notre démence, Et ceux dont nous troublons les lourdes jouissances Invoquent contre nous le juge et le bourreau.

Mais que nous font leurs cris, leurs rires et leurs haines ; Nous marchons, nous chantons l'avenir radieux El la rouge splendeur des aurores prochaines Illumine nos yeux.

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