‹ Poésies, 1897-1906Chapitre 55 sur 74 · PRESTIGES · texte numérisé non relu

PRESTIGES

A Edouard Dccot£.

La plaine s'étalait et les blés murmurants Iloulaicnt comme des flots agités par le vent A riieure où la marée assaille le rivage ; Je suivais un sentier plein de roses «auvages

Et je voyais, devant moi, mes pensées Se perdre en soupirant dans la nuit étoilée.

La brise, les parfums, le:» astres m'obsédaient

Et ma tristesse était semblable à la foret

Quand les N-ieux chênes qui frissonnent Dépouillent leur toison d'automne.

J'allais — un mur branlant surgit dont les décombres

Roulèrent sous mes p^is, Puîs Mn roncier qui s^cmbusquait en un coin d'ombre

Me sabil par 1c Lras.

Ï>RESTICBS 1G9

Je m'assis sur Thcrbe mouillcc, J'y rafraîchis la ficvrc de mes mains — Les gramcns anxieux pleuraient, une hulotte Se lamentait au plus noir des lointains Et j'avais peur parce que mes pensées Tourbillonnaient comme des feuitîcs mortes.,.

« Nuit, dis-je, déesse aux yeux de violettes.

Donne ta paix à mon âme inquiMc i Hier j'étais heureux car la sainte Nature Me guidait à travers des jardins de soleil.

Mais aujourd'hui mes rêves sont pareils A des pauvres errant dan* un désert obscur.

« L'esprit fervent qui m'habitait s'est retiré, Mon sang se glace, je me traîne Et je chancelle et je tombe accablé Sous le fardeau de la misère humaine.

c Nuit maternelle, ô Nuit en qui j'espère.

Fais que je sois encor le jeune vendangeur Qui pillait, en chantant, tes vignes de lumière

Et rouvre-moi les vergers de naguère Débordant de fruits mûrs et d'étoiles en fleur ».

Ainsi, je me plaignais, j'invoquais l'ombre immense, Mais la Nuit me sourit et ne répondit pas — Le cri de la hulotte et le son de ma voix Troublaient seuls le silence.

170 LuyiftRBS VaARQmuBs *

Or, voîci qu'une brome où floilaicnl des clartcs S*élcva de la plaine.

Il en sortit une forme incertaine

Qui marchait dans les blés...

Elle vint au sentier, elle cueillit des roses,

— Les gramens ondulaient où se posaient ses pieds —

Elle vint jusqu'à moi, j'aurais pu la toucher...

El je vis un vieillard à la face morose...

Ses yeux étaient d'azur, sa barbe était d'argent,

Il passait en songeant, La brume autour de lui déroulait ses volutes — II s'y fondit soudain... et je vis un enfant Qui jouait de la flûte.

El Icnfant disparut — et je vis une femme Qui peignait en riant ses cheveux dénoués, Puis un brasier multicolore dont les flammes Se dispersaient parmi les arbres agités.

Puis que sais-je ? un vaisseau tout pavoisé d aurore^

Escorté d*alcyons.

Puis Pégase cabré, faisant tinter son mors, Puis des faunes joyeux porteurs de tympanons...

rïtgSTlGBS

A la douce lueur qui nhubaît ces Images,

Je reconnus mes songes d*aulrcfoïs* Et leur s^rt'nite s*în5iniiait en moi, Et ce fui comme un arc-cn-cîcl après l'orage.

Enfin la Nuit^ versanl de» rajfOfis sur ma ièlû^ Me dit : ce Je t'ai tienne la pniic que tu souliaîtes, Uccucillc mainlcnant ces formes vagabondcSi Chacune conUcnl tout un monde — Si tu sais dtïcouvTÎr les secrets qu'elles voilent. Tes pcnscrs s'uniront au\ pcnscrs des ctoilcs «..

J'oÏJ^'is ; e*C5l pourquoi » dvs lors, mes vîsioïis Ont gardo le reflet des consteUalîons,

Page 1