‹ Poésies, 1897-1906Chapitre 6 sur 74 · LA MUSE CHANTE · texte numérisé non relu

LA MUSE CHANTE

La plus belle Jille da noaie ne peut donner que et qa*elle a,

* PaoviaBK.

Ces fous qui s'en vont par la ville Vendant le sceptre et le laurier Te tendent le bandeau souille Que ceignirent des fronts servi les Je t'offre la coupe profonde Où le sang des dieux bouillonna :

La plus belle fille du monde Ne peut donner que ce qu'elle a.

LA. MC5B CHÀNTB 19

Parmi les paillons sciolillanls Et les musiques de la foire, La ville au loin hurle sa gloire — Voici les murmures du vent, Le ciel dore, les près frais. Tonde, Les buissons qu* Avril étoila :

La plus belle fille du monde Ne peut donner que ce qu'elle a.

Voici mes bois, mes clairières, Mes fleurs, mes ruisseaux assourdis Que le grand soleil de midi Couvre d'un manteau de lumière.

Voici mes sœurs dansant des rondes Sous l'aulne et le magnolia :

La plus belle ûlle du monde Ne peut donner que co qu'elle a.

Sur les lilas assoupis L'ombre douce épand ses urnes Ecoule le chucbolis

Des brises nocturnes.

SQ

Cl^rAG?«B FnEîllIltB

Lu lune nouvelle- ncc Sème d*or pMc l'espace, Le cîel r£ve, la rosée Imprègne les feuilles lasser.

La praîrie au loin sommeille Sous un fm voile de brume.

Quelques éloilcs s'allument Dans les profondeurs vermeilles.

Les lîlas font un berceau Plein de formes indécises Qu'înfjuîclo le sanglot Palpitant des brises.

A peine un rayon dormant Pénâtrc l'ombre odorante Où bruit confusi^ment Le cl j a n t des s5 vcs mon ta n t ei .

Le rjthmc lent des ramures Qui s*in(Jincnl vers tes lèvres Te raconte la nature Et SCS bonnes fiivres.

Tu pleures, Ion cœur s'embrase ^ Tu te croîs en paradis — Frère, garde cette e:£ ta se Dans tes regards éblouis...

LA UUSB CHANTS 21

Sous la lune merveilleuse

Qui les a parées, Vois se lever les années De ton enfance songeuse.

Tu les baises, tu les cueilles El tu les assembles toutes — Ainsi fait aux chèvrefeuilles Le passant des routes.

Va, tu reviendras souvent,

Ame inapaisée, Chercher des enseignements Sous ces lilas murmurants Que baigne une ombre étoilée.

Sur le livre où tu t'endors Tombe un rayon de soleil — Vois : la campagne est parei lie Au poème de Taurore ;

Rose et verte et toute tendre, Chanteuse aux brises de Mai, Ke semble-t-elle te tendre Mille strophes en bouquets ?

CJLVPAGfrE ï>mEUlCRl

Contre Je5roncier& farouches^ Parmi la sauge et le lli) m, La campa ^e, ce malin, A des fraises |)ûur ta bouche.

La YcncHc sinueuse S'éloilc de marjolaines, Dos palombes roucouleuscs Ncj^ent au loin sur la ptaîne,

La viorne et l'aubcplnc Enlacent leurs bras fleuris^ Des tintements de clarines SVgrènent par les piltis.

Le coq claironne, les poules Caqucllenl, énamourées, Dans Therbe (icde 5C roulent Des idylles elfronlées.

Les lys rouges où se grisent Les abeilles butineuses Semblent des Icvres promises A tes Icvres amoureuses.

Le ruisseau qui s'encolèrc Ecume sur les cailloux, En un creux, les lavandières Frappent leur linge \ grands coups.

LA IITJSB CHAKTB 23

Arrcto-loi... l'eau jaseusc .

Ryllimc les vers murmurés Sous les sureaux cadences Où tremble une ombre berceuse.

Sicds-toi : le rôve éclatant Qui bourdonne dans ta tète Ucvôl la nature en fôte — Mvre est doux par ce printemps.

La rivière est une femme Langoureuse soui ses voiles ; Le soir lui tisse une trame De lune et d'étoiles.

Les flols d'or sombre s'allongent El se pâment de dcsir :

La rivière fait le songe De t'aiincr et de mourir.

Toi, couche sous les jasmins

Qui parfument le rivage,

Tu tends vers elle les mains ;'

Pleines de roses sauvages. '^

ir.

24 CAliPAGRB PRBUIÈRB

Vois : une douce nacelle Glisse sur Teau murmurante ; Va sur les flots, ton amante Pleure tout bas et t'appelle...

Menant la barque berceuse, Tu pars pour un grand voyage Et le cœur de Tamoureuse Palpite au sillage.

Jeunes filles qui passez

Portant des amphores.

Noirs tourbillons qui hurlez Sous les ponts sonores,

Jardins endormis, cites

Bruissantes dans la brume.

Soir rêveur au bo.rd des eaux, Soir chanteur dans les roseaux,

Calme lune, Astres clairs, soyez témoins :

La rivière emporte au loin Le Pauvre avec sa fortune.

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RÊVEUIES D'ÉTÉ

Tu pleures f — Vois : U pra'rie est sourianle.

Pak^ifal : 4CTB in.

LB POfeTE

Le printemps expiré survit dans ma mémoire :

C'est lui qui saigne encor sous les lilas flétris... On dirait un enfant qu'épouvante le soir, Il hésite, ses yeux aux regards indécis Sont ceux d'un roi banni qu'on ne rappelle pa s Sa blessure me vaut une douceur mortelle.

LA MUSE

L*odcur fade du sang se mêle Au parfum fané des lilas — Laisse l'enclos funèbre où s'attardent tes pas : L'été qui naît t'apporte une ferveur nouvelle.

2C CA1IPAG5B PBJlïirÈRB

• ' LE POÈTE

Les colombes tîc mai s'cnvoîcnl en exil

Et les mugucls légers qui Unlaicnl en avril

r^^osenl plus refleurir.** J'ai peur de la prairie où tu \cu\ me conduire.

LA MUSE

La prairie est vivace cl saura le charmer.

Tu Taimcras, mais avant d*y entrer, ] Nous irons au jardin qu'une treille enveloppe

Voir s'ouvrir Thcliante avec riicliolrope.

LE POÈTE

O le jardin d'hier parc de violettes !

LA UUSE

Cette flore est d^^funte où ton rcve s'cntctc — Viciis respirer lodcur des fraises mûrissantes, Viens : rélé le prendra, son haleine puissante Te soufflera son allégresse et sa santc...

Ah ! quel sourire monte à ton front qui s'éclaire, Le jardin 'désormais ne peut plus te garder — Eh bien, allons p^usloin,

RêvBRiES d'Été 27 ;.j

Allons vers la prairie où nous verrons la Icrrc

Tressaillir loulc fière Des beaux yeux que lui font les rus cœrul^ens Et frémir aux baisers du soleil de juin.

LE POÈTE

gouffre de verdure où Tclc se recueille, Quel astre glorieux te verse ses clartés !

Le vent frais du matin froisse les chèvrefeuilles Qui retombent autour des arbres cadences Et se roule parmi les avoines en fleurs.

Vois s*cgarer au loin ces couples enlaces :

Etincelant, sous le soleil triomphateur,

Un peuple d'oiseaux d'or tourne autour de leurs tôtes.

Muse, je suis cnfm le dieu que tu souhaites

Et je puis m'endormîr sur ta gorge fleurie.

LA MUSE

Ecoute donc les vers que chante la prairie.

Étendu dars les grandes herbes»

Le front lout caressa de Heurs, Je regarde les moissonncuTS Lier leurs gerbes.

Sous la lumitrc impurîcusc de Vùié, A Tombrc errante des ramures, Je me souviens d'avoir été Le grand soupir qu' :xhalc b nature

Aux jours où Tunivcrs rêve d'ùLcrnîté —

Dans les arbres incertains Le soleil qui va et vient Selon les frissons des feuilles Glisse nui mousses^ risque un œil

Aux fentes des murs Et jette, nonehûlaniment.

Des médailles d or tremblant Sur les toits gris des masures.

Vl/y ' RftVBBIBS hirû

Depuis» je fus 1res vieux, ayant goûlc Le poiâon lourd qui stagne aux coupes de néant Et la mort m'attirait de son rire troublant...

Mais le soleil vainqueur m'a visité,

J'aï reconquis mon immortalité.

J'entends clianler en moi tout un peuple d'enfants

Et le rire des moissonneurs.

Tel un vin gcncrcux, me réjouit le cœur —

Roulant des coquelicots

Et des capucines.

. Les herbes comme des flots

Pressent ma poitrine.

Le grand soleil merveilleux

Embrase la plaine :

Aussi loin que voient mes yeux

Voilà mon domaine.

Arôme ardent des fleurs sauvages :

Joie au tra\aiî, instinct d'amour, douceur de vivre,

Ryllime des scvcs méconnu Par la sagesse imbécile des livres.

Vous m'avez pris grelottant et tout nu El vous m*avc2 refait à votre image —

Jlk M^

.30 « (UAtrjkGtfi rRRMilis

La l>oiine terre a donné Sa dicvclurc tle blos, Les sillons roux se reposent i Au]oiird*imi rentrons le grain Dans nos granges, et demain Nous irons cueillir des roses^

L'clé miraculeux règne sur la prairie.

L'heure brûle et frémit parmi les boulons d or ;

A peine si j'entends de vogues inélodies :

Le ruisseau qui chuchote et le vent qui s'endort. d

Hier, on m*a parle d'ambition, de gloire, '..;•

De l'envie aiguisant ses javelots dans Tombre... ' j

Que m'importe : je suis le peuple sans histoire, j

Je vis toute ma vie heureuse, je dénombre

Mes trésors : les bouleaux d'argent p,\le et les saules,

Vieillards gris que le ciel vêt d'azur et de feu ;

Leurs branches, par instants, me baisent les épaules.

Je les prends, je les palpe d'un doigt curieux

Et je crois caresser l'épidcrme des dieux.

La campagne murmurn et les fleurs me font signe. Les parfums, les rumeurs qui montent de la terre S'élargissent et vont joindre dans la lumière Les nuages plumeux et blancs comme des cygnes.

31 * CAUPAGI^B PJlEUrÈRE

splendeurs ; c'esl pour moî quû la fclc cstdoiin&, C'est pour moi que le vent r^'c dans les venelles » Si la terre palpite et si les (leurs pâmées EclaLcnt dans les prés comme dQ$ eUnccUcs, C'est pour avoir ravi mon âme fralemeUe,

Au tremblement sacre des ramures profondes, Un vol blanc de colombes s'abat sur la route : Candeur ou s abolîsseut la Imîne et le doute Couvrc-nioi — ^ j'ai conçu Hnnoccnec du monde.

rr^

Le crépuscule calme et doux comme une aurore

Méc^île aux collines lointaines Et teint de pourpre fabuleuse la fontaine Où l'eau tombe en cbantant dans les vasques sonores.

L*âme étrange du vent émeut les arbres vagues

Et sème les chemins de pétales de roses :

C est rheure où mes pensers viennent comme des vagues

Se briser au mystère harmonieux des choses.

Tout éblouis de soir sanglant et de nuées,

Mes yeux las du soleil se détournent vers l'ombre

Qui se glisse, à pas sourds, dans le creux des vallées

Et se reposent aux fumées Eployant sur les toits des ailes d'oiseaux sombres.

i C'est l'heure pacifique où les lampes s'allument — Menant des tombereaux et de lourds attelages. Ceux de la fenaison rentrent dans les villages Et leurs rires se mêlent au soir que parfument L'arôme des foins mûrs et l'odeur des labours.

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Mi - . '• ^^ ■ ' "' ' * /v^-"

Le silence s'est fait dans mon fimc tîcs jours : Elic dort — et l'été r^gnc sur son somnieil

Ainsi qu'un magnifique amant — Elle songe et revoit sous le cîcl t^cliitant Des paons cî'or bleu s*épanouîr au grand soleil.

Mais mon âme des nulls s'dveillc alors, j'écoutCj

Parmi hs arbres noirs cl lombre de la roule.

Le murmure ondulcux qu clic épand sur la plaine

Et que récbo jaïoui répèle en soupirant

Comme un cliœur qui s'éteint et qa'on entend a peine.

Apaîicmcnt, amour et pardon des injures Pareils K des clartés illuminent mon Ame :

Elle vole, tranquille, elle est la Notre-Dame Que célèbre la paix de l'immense nature.

Est-ce elle qui, grandie au bord de riiorizon. Argenté tendrement la cîmc des bois sombres?... Elle monte, elle plane ca semant des rayons Et^jc la vois cueillir les étoiles sans nombre.

•; ' ' Vil

Plein de ruisseaux, de marjolaines et de nids, Le bois cbantc un cantique à ta gloire. 6 Nature ; Le bruit des frondaisons se marie aux murmures Du vent brusque qui valse à travers les taillis.

Des rires de bouvreuils s'égrènent sous les branches. Le bois repond, puis fait silence et s*cnsommeille ; Alors, près de la mare où des sources s*épanchcnt. Les cbônes inclines me parlent à Toreille :

<i Calmes comme des dieux et doux comme des pères. Nous savons les secrets de ton âme pensive Et nous te rappelons, pour que tu nous révères, L'innocente beauté des aubes primitives.

Des soupirs d'autrefois palpitent dans nos feuilles, L'Etre premier rythme nos gestes pacifiques Car nous sommes Tancctre auguste qui t'accueille, Pauvre rôveur enfui loin des villes iniques.

CAMPAGIYB PRÉUIÈRG

Rien, ni lœil d*cau qui luit au bord du clicmin creux, Ni les pollens, ni le velours tendre des mousses, Ni les roucoulements des ramiers amoureux Ne sauraient apaiser la fièvre qui te pousse.

Mais nous que gonOe encor la scve de ta race. Nous te versons la paix et la sérénité, Nos rameaux fraternels t'étreignent quand tu passes Et nous te révélons la gloire de l'été. »

Ainsi parlent, pour moi, les chênes vénérables... Leur feuillage se mire aux sources assoupies. Le bois chante, le vent sème des fleurs d'érables Et moi, dans l'ombre d'or qui me berce, j'oublie Mes luttes, les rancœurs de mes jours misérables Et l'étrange destin que me voulut la vie.

Malgré l'azur et la licdcur do la saison.

Tu semblés trisle, aujourd'hui, douce Musc ;

Le soleil t'importune et ton geste refuse

Cet œil d'or qui te guette an\ trous des frondaisons. Quelqu'un est mort, dis-tu, dans la maison

Et le vent vagissant te rappelle ce deuil...

Par nos rosiers semant de pétales le seuil,

mon enfant, je te veux consolée :

Que ton rôve s'attache aux roses balancées Ou suive cet oiseau qui chante dans les feuilles.

La terre est bonne aux pauvres morts :

C'est clic qui leur rend la vie universelle.

Us se dispersent dan» les fleurs et dans l'aurore Et leurs soupirs sont ceux des gramens et des prèles

Qui bordent les ruisseaux sonores.

3S CAMPAG^fK FREUl£ïïi

lis 3ûnl lodeur des Ullcuts cmliaumcs.

Ils sont Tardcurdcs juillets cmbrasda,

Ils sont la ruche d'abeilles...

Aubes d'argent, crépuscules vermeils*

Leur ouvrent leurs rcposoirs, Et quand tu redis» h Tûclio des smrs,

L'K)mnc de tes jours heureux »

Ils descendent des ramces Pour remanier s'cpanouir dans le ciel bleu Avec Tcssaini Ircnihlant des strophes c toisées.

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