POUR L'ARBRE
Croyant, le paysan garderait sur les pentes Du domaine les bois par ses aïeux plantés, Ne leur prenant que ses timons et ses charpentes, Et quelques croix pour remplacer les croix tombantes Dans les vieux carrefours hantés.
En voyant qu'à son pied tout arbre centenaire A sa postérité de surgeons et de plants, Fils soumis que son front protège du tonnerre Et sur lesquels il fait son ombre débonnaire Par les étés lourds et brûlants,
Il mènerait ses fils à lui dans ces retraites, Il leur ferait aimer ces géants doux et beaux, Debout dans les bas-fonds ou courbés sur les crêtes, Pleurant au vent d'hiver qui dépouille leurs têtes, Mais croyant aux printemps nouveaux;
Il leur inspirerait un respect grave et tendre Pour la Forêt, la grande aïeule dont les bras, Sur l'homme faible et nu, daignent toujours se tendre Pour l'abriter, pour le nourrir, pour le défendre. Et l'endormir quand il est las;
Il les enchaînerait par mille intimes chaînes A l'Arbre patriarche, à l'Arbre fraternel; Si bien qu'expatriés aux casernes lointaines Ils songeraient, la nuit, aux cimes de leurs chênes Ondulant en signe d'appel,
Et, sitôt libérés, retourneraient vers elles Et vers le toit qu'elles protègent des grands vents, Retrouver leurs amours sous leurs ombres fidèles, Puis sèmeraient des glands pour des forêts nouvelles Que verraient croître leurs enfants.