‹ Poésies, 1905-1918Chapitre 22 sur 83 · LA MORT DES CHATAIGNIERS · texte numérisé non relu

LA MORT DES CHATAIGNIERS

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ji E. Viala.

^) n abattit d'abord les chênes et les hêtres,

Puis les frênes et les noyers; !t voici qu'à leur tour nos vastes châtaigniers,

Qui ressemblaient à des ancêtres, ont proscrits, arrachés, emportés et broyés...

[3 s'accrochaient et s'arc-boutaient le long des pentes

Où la vigne ne monte pas, ouvraient les mamelons de hautaines charpentes

Et de ramures retombantes, eur cime au ciel, leurs fruits sous notre main , en bas.

Arbres puissants et doux, sur nos plus humbles terres, Sur nos plus indigents plateaux,

Durant des siècles ils jetèrent leurs manteaux Par-dessus celui des fougères,

Et les tirent un peu moins pauvres et plus beaux.

Et, même quand leurs fruits d'or, de miel et de sucre, Foulés aux pieds par les passants,

Semblèrent fades aux modernes paysans Brûlés d'alcool et fous de lucre,

Les vieillards bénissaient leur ombre et leurs présents

Et voilà qu'on les coupe et qu'on les déracine.

Que leurs troncs velus, enchaînés Sur de lourds chariots par quatre bœufs traînés,

S'en vont vers la ville et l'usine Porter l'àme de nos sommets découronnés...

LA MORT DliS CHATAIGNIERS 67

L'Usine I — Ah ! je lahais, certes, la pieuvre immonde Tapie au creux de nos ruisseaux

Dont elle a dévasté les bords, souillé les eaux, Et qui vers nos bois à la ronde

Étend ses bras armés de haches et de faulx.

Mais que penser de vous, paysans ses complices,

Mornes renégats des aïeux, Vous dont l'or seulement allume encor les yeux.

Et qui ne trouvez vos délices Qu'à détruire tout ce qui tend ou parle aux cieux ;

Vous qui laissez crouler tours, clochers et calvaires,

Tuer l'oiseau, couper les bois, Et, pour trente deniers d'un Juif aux sales doigts,

Donneriez l'àme de vos pères — Si Dieu ne l'avait prise — et la vôtre à la fois?...

Ah! nos vieux châtaigniers, nos arbres patriarches Aux longues barbes de poils gris,

Au cœur desquels, enfants, nous cherchions des abris Qui plus tard de vos vertes arches

Faisiez un dais chantant sur nos amours fleuris;

Vous qui, hier encor, me versiez l'ombre austère, L'ombre si douce aux cœurs blessés,

Avec le souvenir des êtres chers, laissés Sur la route, loin de la terre

Où tous comptaient dormir par vos rameaux bercés

Encore quelques jours de ce progrès vandale,

De cette guerre à la beauté Qu'un pouvoir abêti permet par lâcheté,

Et sur la colline natale On cherchera la place où vous avez chanté ;

Et nos rustiques croix dans l'étroit cimetière

(Restera-t-il assez de bois Quand elles tomberont, pour refaire nos croix?)

Seules de l'herbe ou de la pierre Se dresseront, petite épave d'autrefois,

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