‹ Poésies, 1905-1918Chapitre 24 sur 83 · CROIX BRANLANTES · texte numérisé non relu

CROIX BRANLANTES

Que dis-je ! pas un champ autour de nos villages Où l'on ne plante, en mai, dans les premiers sillons, La croix de noisetier qui sauve des orages Les épis, les bleuets et les nids d'oisillons...

Pourtant les grandes croix avoisinant les fermes, Celles que nos anciens dévotement taillaient Au cœur d'un chêne, et qui longtemps, hautes et fermes, Tenaient contre les vents fous qui les assaillaient;

Ces croix qui n'avaient point de Christ saignant sur elles, — Les imagiers naïfs n'existant plus chez nous, — Mais quelquefois un coq fruste battant des ailes, L't souvent le marteau, la tenaille et les clous;

Ces vieilles croix qu'un vieux curé de la paroisse Était venu bénir, avec la basse-cour, L'étable et le rucher, et qu'aux heures d'angoisse La fermière cherchait d'un long regard d'amour;

Je les vois tous les ans un peu plus délabrées; L'une sur le côté penche, l'autre en avant; D'autres, qu'un forgeron grossier a restaurées, Sous leurs brides de fer grincent au moindre vent.

Les coqs ont pris leur vol, emportant leur symbol De suprême réveil au jour du jugement ; Et de leurs piédestaux la ronce et l'herbe folle Et l'ortie ont disjoint les pierres lentement.

Nos rustiques toujours cependant les saluent, Et les porteurs des morts y font halte un instant ; Mais à les voir crouler les jeunes s'habituent, Comme à voir s'abolir les coutumes d'antan ;

Et l'œil s'afflige, hélas! d'en voir peu de nouvelle

S'ériger, attestant que de ce brun terrain

La foi jaillit vivace autant que les javelles,

Et qu'au grenier céleste il donne aussi du grain.

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