‹ Poésies, 1905-1918Chapitre 29 sur 83 · TEMPS LÉGENDAIRES · texte numérisé non relu

TEMPS LÉGENDAIRES

Et l'on allait cueillir les unes, les dimanches;

On serrait aux autres les mains.

Q.ue de chants dans les bourgs, au passage des villes !

Que de pleurs, mais vite essuyés, Aux cils des amoureux et dans les yeux fébriles

Des bons grognards estropiés, Survivants d'Austerlitz ou de mil huit cent douze,

Ou seulement de Waterloo, Clui sentaient remuer encore sous la blouse,

La limousine ou le sarrau, Leurs vieux coeurs au seul bruit d'une guerre à l'Autriche,

Que feraient leurs petits-neveux, Sous un Napoléon... alors qu'eux sur la friche

Ils mèneraient paître les bœufs!...

Zt torrent de soldats s'écoula sur les routes Qui vont vers le soleil levant.

Ln silence se fit, gros d'angoisse et de doutes. Puis soudain un cri triomphant :

Nous étions vainqueurs ! — Ah ! la galopade folle

Qui chaque jour, matin et soir, Nous ruait, écoliers échappés de l'école,

Vers un vieux mur, lépreux et noir, Où sur beau papier blanc s'étalaient toutes fraîche;

Et de fort loin tirant les yeux, Étranges floraisons de la nuit, les dépêches

Qui nous disaient victorieux...

Magenta... Mac-Mahon... Notre antique furie

Reprenant là-bas son essor...

Des mots sanglants avec des chiffres de tuerie,

Mais que la Gloire sablait d'or...

Enfin, Solférino : le canon et l'orage

Tonnant, tuant à l'unisson, Longuement... Et la Mort, contente de l'ouvrage,

Dormant enfin sur sa moisson...

Mais pour nous tout cela — cris, affres, agonies De tant de milliers de mourants,

Et répercussion d'angoisses infinies

Au cœur de milliers de parents —

N'était qu'un pâle envers d'un triomphe superbe Que tout ce sang rendait plus beau.

Page 1