TEMPS LÉGENDAIRES
Comme les fleurs de pourpre embellissent la gerbe,
Et les balafres, le drapeau.
Et les champs de carnage étaient loin, et si proches,
Au cœur de l'étroite cité, Les fêtes, les appels des tambours et des cloches,
Le Te Deum dix fois chanté...
Et, dans ces nuits de juin, si claires et si calmes.
Tant de feux de joie éclataient Sur l'esplanade, au pied du clocher, sous les palmes
Des ormes qui d'orgueil chantaient!...
Ensuite, le retour des vainqueurs, bruns de hâle,
Maigres, poudreux, mais si vibrants.
[1 en manquait, — mais dans leur marche triomphale
Ils serraient encore les rangs.
Et quand ils atteignaient, un par un, le village,
Le hameau, le mas isolé, 5t que de l'aire-sol, les hélant au passage,
Les gens qui dépiquaient le blé
A la cruche de grès les invitaient à boire,
Après les rustiques saluts, Ce qu'ils buvaient, face au soleil, c'était la Gloire,
Un vieux vin que nous n'aimons plus.
S'il y tombait parfois quelques larmes de mères.
Ou de promise atteinte au cœur, Dieu les comptait; et, pour les rendre moins arriéres
Y mêlait celles du vainqueur.
LE MECH,UISIE%
V->'est le menuisier, l'humble menuisier Assemblant le chêne et le merisier,
Le frêne et le hêtre En meubles trapus, solides et lourds, Qui ne coûtent rien et durent toujours Autant que les murs et plus que le maître.
C'est le menuisier rustique, partant La varlope au dos, dès l'aube, en chantant, Pour faire à la ferme
Une table, un lit, une huche — ou bien Le maigre cercueil dans lequel l'Ancien De ses longs soucis trouve enfin le terme.
Car il fait aussi, l'humble menuisier,
— Non en bois de chêne ou de merisier,
Sauf pour quelques riches, Mais presque toujours en simple fayard, Le frêle cercueil qui rend sans retard La chair des chrétiens à l'herbe des friches.
Et l'on va chez lui, triste et parlant bas, Commander l'habit sans poches ni bras
Qu'on taille à la diable.
« — Pour mon père... — Pour ma femme... » Pa « C'est pour mon dernier... Il faut peu de bois Il n'atteignait pas encore à la table... »
Et le menuisier s'en va promptement Mesurer le mort, fait son vêtement
Sans nulle retouche, Le porte au client, parfois l'en revêt, Et vers l'établi revient, satisfait,
— Non sans mettre unbrin de menthe à la bouche.
Dis-moi, menuisier, comment se fait-il Que toi qu'on proclame ouvrier subtil
Dans trente villages, Capable de faire un beau vaisselier, Un bahut à jour, même un escalier À courbe savante et fins assemblages,
Tu ne laisses point à quelque ignorant Le soin de clouer sans art, en courant,
Les morts dans leur bière !
Et le menuisier, grave, à demi-voix M'a conté comment la première fois 11 avait ouvré pour le cimetière.
11 aimait d'amour, lui pauvre artisan, La fille d'un riche et dur paysan, Rose d'Espinouze,
Rosette, une fleur blonde d'églantier,
Dont le Ségala rêvait tout entier,
— Riches sous la veste et gueux sous la blousi
Rose ne sut rien de cet amour fou.
Puis un jour il vint de je ne sais où
Un mari pour elle, Cossu, bien tourné... Le simple amoureux Alla gémissant par les bois ombreux Plus fort que ramier ni que tourterelle...
Mais il lui fallut courir un matin
Chez Rose, et dresser pour le grand festin
Une longue table ; Voir coudre la robe et voir les « novis » * Rire et s'embrasser dans les coins, ravis En songeant au jour pour lui redoutable.
Puis il entendit — oh! du fond des bois, Pantelant ainsi qu'un fauve aux abois —
Les cloches joyeuses Appeler la noce à frais carillons, Tandis que forêts, landes et sillons Mêlaient à leurs voix d'autres voix pieuses..
* Les fiances.
Puis il retourna vers son établi, Sur son grand amour appela l'oubli,
Travailla sans trêve, Devint très habile et très recherché, Et se confessa comme d'un péché D'avoir tant souffert à propos d'un rêve...
Un an s'écoula. Les cloches encor
Se mirent en branle et de leur voix d'or
Dirent que Rosette Donnait à son père un gros héritier.
L'église s'emplit jusqu'au bénitier, Et tout le village encor fut en fête.
Mais huit jours après il était en deuil. La vie et la mort vers le même seuil Ensemble font route :
Rosette mourut d'avoir enfanté ;
Ainsi la fleur tombe, au cœur de l'été,
La graine ayant bu son sang goutte à goutte.,
Et l'on s'en courut chez le menuisier : « Fais vite un cercueil en bois de noyer,
« Doublé d'un de chêne ! »
Il tressaillit, dit qu'il ne saurait pas. Mais on insistait... Il partit d'un pas D'halluciné pour la ferme prochaine.
Rosette dormait, bien plus blanche encor Ht plus douce sous les deux cierges d'or
Qui veillaient près d'elle.
Le pauvre amoureux tremblant s'approcha Et pour mesurer le corps se pencha...
Oh ! qu'elle était grande et qu'elle était belle
Et lui qui, vivante, eût cru trop oser D'effleurer ses doigts, posa son baiser
Sur ce front de pierre, Frissonna, s'enfuit... mais le lendemain Rapporta l'ouvrage, et mit de sa main Et cloua son «rrand Amour dans la bière...
Depuis, en songeant au sombre baiser, Il n'a jamais cru qu'il pût refuser De faire, à toute heure, Pour le pauvre et pour le riche, — et gratis Souvent, — des cercueils, grands, moyens, petits, Tout heureux d'entrer partout où l'on pleure,
Et de raviver chaque fois ainsi Le cher souvenir, la fleur de souci
Dans son cœur poussée, De revoir au fond de chaque cercueil Celle dont il porte à jamais le deuil, Et que dans la mort il s'est fiancée.
g6 RONCES ET LIERRES