‹ Poésies, 1905-1918Chapitre 31 sur 83 · CHASSEUSE T)E V1TE%ES · texte numérisé non relu

CHASSEUSE T)E V1TE%ES

Jl-r les sommets des giboulées; Du soleil au creux des vallées; — Luttes d'avril contre l'hiver, Heures claires, heures moroses; En bas, quelques corolles roses; En haut, les hêtres gris de fer...

C'est alors que de ses retraites, Sous un roncier plein de fleurettes Où déjà s'ébauche le nid

CHASSEUSE DE VIPERES 97

D'un merle, amoureux trop précoce, La vipère au regard féroce Sort, sifflote, rampe et s'unit.

Des poisons gonflent ses gencives, Ses dents en crocs longtemps oisives Se détendent comme un ressort.

Malheur au pied, malheur à l'aile Qui se poseront trop près d'elle :

De l'herbe en fleurs jaillit la mort...

Mais alors aussi, sous la « rande », — Loqueteuse, farouche et grande Comme une Némésis, bondit Terrible la femme aux vipères, Qui cueille au seuil de ses repaires Ce peuple sinistre et maudit.

La Vipcreuse!... Ma mémoire Me la montre encor, toute noire Le long des grands noisetiers blonds Ht des merisiers aux fleurs blanches Qui caressaient du bout des branches Ses cheveux fous et ses haillons.

Ah! que lui font fleurs et verdure?

Sa prunelle sinistre et dure Fouille les vieux gazons flétris, Les feuilles sèches, les racines Où les rampantes assassines Ont leurs amours et leurs abris.

Elle va, furtive et hagarde, Et de temps en temps elle darde Dans le fourré, d'un geste vif, Sa gaule ferrée en fourchette, Puis brusquement elle rejette Sur l'herbe le monstre captif

Qui se démène et se tortille

Et siffle. — « Une superbe anguille !

Ricane-t-elle en l'étranglant...

Le soir, le soleil sur la lande

La voit emporter sa guirlande

De ce lourd gibier pantelant.

ASSEUSE DE VIPERES 99

Sombre chasseuse de vipères, Tu connus des printemps prospères Pourtant, dans ces prés et ces bois; Tu fus jeune, jolie, aimée, Et tes baisers sous la ramée Sonnèrent joyeux autrefois.

Mais le beau pâtre qu'une ivresse Endormait dans ta fauve tresse, Sous la haie en rieurs étendu, Pendant que tu berçais son rêve, D'une morsure aiguë et brève Se sentit tout à coup mordu :

Il mourut. — Et depuis, farouche, Sous le roncier ou sous la souche, Quand tout chante et rit sous le ciel,

Apre, tu poursuis ta vengeance Sur la rampante et vile engeance Qui causa ton deuil éternel.

On te redoute, on te dit folle, La fauvette crie et s'envole Dès qu'elle te voit approcher; A tes haillons les chiens aboient, Tous à la ferme te rudoient Quand tu demandes le coucher.

Mais que t'importe, o Justicière, Qu'on te nomme « trêve » * et sorcière Tu vas. sans dégoût ni remord, A la tâche où Dieu te convie :

Quand son printemps fait de la vie, Toi, tu fais la guerre à la Mort.

Fantôme, revenant.

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