UN SAGE
Doucement ironique et vrai sage champêtre, Père adoré, grand-père, ayant, comme un beau hêtre, D'innombrables rejets vigoureux à ses pieds, Par qui son cœur et son cerveau multipliés Vont se continuer et mourir pour renaître.
En sentant le grand soir approcher, il tournait De plus en plus son clair esprit vers les mystères Des saisons, s'occupant longuement de ses terres, Changeant en froment roux l'ajonc et le genêt, Quadruplant, décuplant ses troupeaux et ses herbes, Ses outils et ses bœufs, ses labours et ses gerbes ; Semant autour de lui l'exemple et le conseil, rleureux de voir au sien le blé d'autrui pareil, £t de persuader à plus d'un qui peut-être, r'asciné par la ville, eût quitté le sillon, De ne pas raccourcir en canne l'aiguillon Dont il mène ses bœufs labourer, boire ou paître, dais de vivre, les pieds dans la glèbe et sans maître.
Ht voilà qu'à son tour il vient de s'en aller Vers la colline où tous les soirs, de sa fenêtre, Il regardait sur le couchant se profiler Le petit clocher bleu qui semblait l'appeler Obstinément, trois fois le jour, de sa voix sainte. Trop vaillant pour gémir, trop chrétien pour trembler, A ceux qui l'entouraient il épargna la plainte ; Et, par-dessus ses bois, ses beaux bois reverdis, Ses prés en fleurs, ses jeunes blés couverts d'épis, Son âme, — il n'était point de ces savants qui nient L'esprit que n'atteint pas le scalpel qu'ils manient, — Son âme a pris son vol, confiante; et son corps Dort près des siens, en attendant l'appel des morts.
■Cl