‹ Poésies, 1905-1918Chapitre 49 sur 83 · A UN VIEUX PAYSAN I · texte numérisé non relu

A UN VIEUX PAYSAN I

Dès le premier appel du tambour et des cloches, Dételant la charrue ou déposant la faux, Ils ont bondi, tes fils, des mas et des hameaux, Croyant la France prête et les victoires proches.

Hélas! poitrine nue au devant des canons

Ils se sont vainement rués, fous et superbes :.

Ils ont été fauchés comme ils fauchaient les herbes,

Héros obscurs, martyrs dont nul ne sait les noms...

D'autres sont accourus, car la France est prodigue, Qui sont tombés aussi, — ceux-là, du moins, vainqueurs. Sur la Marne, ayant fait de leurs fronts, de leurs cœurs, De leurs bras enlacés une suprême digue.

Ils ont montré qu'ils sont ce qu'ils étaient hier, Ce qu'ils furent toujours le long de notre histoire, Ce qu'ils seront demain pour forcer la Victoire, Et pour que ton vieux cœur sous ta blouse soit fier,

Paysan I car c'est toi le héros authentique,

Robuste et patient, prolifique et têtu,

De la lutte farouche où vaincra la vertu

Du sol sacré qu'on garde ou que l'on revendique;

Toi qui par tes aines fais 'le rouge labour Du front, et par tes vieux, par ta femme et tes filles Et tes petits derniers, frais sortis des coquilles, L'autre labour, celui du pain de chaque jour;

Toi qui soutiens, nourris, triomphes sans fanfare, Souffres silencieux quand survient un revers, Xe désespères pas, aux jours les plus amers,

— Prodigue de sueurs et de larmes avare ;

Vrai sage fait au cours varié des saisons, Et fait au pas des bœufs qui lentement se hâtent, Songeant sur ton sillon à ceux-là qui se battent, Croyant à leur victoire ainsi qu'à tes moissons...

C'est pourquoi, quand luira la Paix tant désirée,

— Non quelque louche paix sans vaincus ni vainqueurs Qui n'aurait pour ciment que ruine et rancœurs, - Mais la Paix triomphante, imposée, — implorée,

Redresse, Paysan, ton grand corps aux abois; Et. montrant cette terre, un moment menacée, Par tes fils défendue et tes morts engraissée, Et par toi sous l'obus encore ensemencée, Dis à tes petits-fils : « Elle est à vous trois fois ! »

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