‹ Poésies, 1905-1918Chapitre 51 sur 83 · LA VEUVE PAYSANNE · texte numérisé non relu

LA VEUVE PAYSANNE

Elle rentre, le soir, à la ferme en détresse Où tout l'attend, où tout l'appelle, où tout a faim, Les bêtes, de provende, et les marmots, de pain, Tous d'une voix connue et d'une âme maîtresse.

Jette du grain, fermière, emplis les râteliers, Rends à l'agneau plaintif sa brebis implorante, Verse à tes petits-fils la marmite odorante, Prie ensuite avec eux pour les morts familiers :

Pour ton mari parti le premier, avant l'heure; Pour ceux de tes enfants, soldats déjà fauchés, Sans qu'on puisse savoir où leurs corps sont couchés ; Et pour d'autres encor qu'aux alentours on pleure;

Ht pour que Dieu conserve à tes ans un appui, Qu'il sauve des périls et bientôt te ramène Ton dernier-né, dernier espoir de ce domaine Qui demain tomberait en quenouille, sans lui.

Puis, quand tous dormiront, marmots, vacher, servant Toi, veille encor; reprise ou ravaude des bas; Réponds à ton enfant qui se morfond, là-bas, Dans la neige et la boue, la nuit et l'épouvante.

Pleure enfin dans ton lit jusqu'à ce que tes yeux Sentent par le sommeil tarir leur source amère, Et goûte dans un songe un repos éphémère Qu'abrégera le coq d'un clairon furieux.

Car, déjà, demain luit aux vitres de la ferme ; Debout, fermière 1 et lutte ainsi jusqu'à la fin Contre le deuil, l'absence, et la terre et la faim, Dans un combat dont nul ne peut prévoir le terme !

Lutte pour conserver les bois, les champs, les prés, Le nom et le renom de la maison ancienne Qui te prit jeune femme, un soir, et te fit sienne, T'énchaînant à jamais par des liens sacrés...

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