A LA NEIGE
« Pour leur tenir chaud au cœur J'évoque au loin leur famille, Devant l'âtre qui pétille Guettant leur retour vainqueur ..
« Et quant aux morts, je les couvre D'un beau linceul constellé, Tel qu'on n'en a point filé Jadis pour les Rois du Louvre;
« Changeant les cyprès en lys,
Virginale et maternelle,
Je pleure et j'ensevelis,
Mères lointaines, vos fils
Qui dorment bien sous mon aile. »
l6o LES PAYSAN' S ET LA GUERRE
QU^4^TIE% Tt'HIVETl
La neige lentement, mollement et s.ms fin Tombe, éteignant les bruits et nivelant les choses, Ourlant les toits, drapant portes et vitres closes, Xe laissant rien de noir que l'étang du ravin, Et, sur un chêne, un vieux corbeau criant la faim.
Jacques Bonhomme, hier encore au labourage, A dételé ses bœufs au bout du champ, rangé Chars, araires et jougs au fournil, son garage; Puis, crèche et râtelier bien pourvus de fourrage, Il s*est, au coin du feu, dans un rêve plongé :
QUARTIER D'HIVER l6l
Le rêve du rustique à qui sa grande amie La terre va manquer des semaines, des mois, Sous son manteau fourré de frimas endormie, Tandis que lui, morose, erre, écoutant les voix Du grillon au foyer ou des loups dans les bois.
Bien sombre, cet hiver, le rêve qui te hante, Mon vieux Jacques, près des chenets où presque seul, Avec ta bru, quelque marmot qui pleure ou chante, Un bon chien qu'inquiète une chatte méchante, Et peut-être un berger de l'âge d'un aïeul.
S'élancer en poignards menaçants, ou tourner Comme un nœud de serpents qui cherchent à se mordre, Tout autour de la bûche, en faisant ronronner La marmite qui cuit doucement ton dîner...
Deux de tes fils tués, tu ne sais où; ta femme Morte de les savoir disparus à jamais; Le troisième en un camp où l'Allemagne affame, Détruit à petit feu le corps, l'esprit et rame, Pour ne nous rendre que des ombres, à la paix...
Et ton petit dernier, bleuet vaillant mais frêle, Qui se raidit derrière un créneau, quelque part, Les doigts crispés sur son fusil qui les lui gèle, Et guettant, appelant d'une ardente prunelle L'assaut, l'assaut suprême... et la Paix sans retard.
Tout cela passe dans ta morne songerie, Pauvre Jacques, tandis que l'autan au dehors Gronde, que le corbeau pousse des cris discords, Que de sourds meuglements montent de l'écurie, Les laitières pleurant aussi leurs enfants morts...
En sursaut réveillé par ces cris et ces plaintes, Tu te dresses, tu vas sur le seuil, anxieux De la force du vent et de l'aspect des cieux : Si la neige fondait trop vite, que de craintes Pour tes blés, si chétifs encore et si frileux!
Tu te rassieds. Le feu, de sa douce attirance, Te reprend. Tes genoux auraient bercé, jadis, Au rythme d'un refrain gaulois, tes petits-iils. Aujourd'hui, c'est le feu qui berce ta souffrance Et tiédit doucement tes genoux engourdis.