‹ Poésies, 1905-1918Chapitre 60 sur 83 · QUARTIER D'HIVER · texte numérisé non relu

QUARTIER D'HIVER

Et tu songes encore, avec quelle tristesse,

Et quels regrets amers, et quels soucis cuisants,

Aux greniers que l'on vide, au sol que l'on délaisse,

A la guerre qui dure, à ta force qui baisse,

A la France qui voit fondre ses paysans...

Soudain, la porte s'ouvre... Un pas jeune résonne : « C'est moi ! » Cris et baisers. . . Debout, Jacques, debout ! Oui, c'est lui, ton petit Benjamin en personne! Qu'une permission inattendue est bonne I Et comme ces dix jours vont te payer de tout!

TROUES %OUGES

Iaques! Ce mot, jadis, était pour toi, poète Evocateur de chants de cloches et de nids, De ciel bleu soulevant du sillon l'alouette, De réveil de la Terre et d'espoirs infinis;

D'écoliers essaimant hors des mornes collèges, Assoiffés de grand air, de courses et de jeux, Et d'écolières s'en allant en fins cortèges Par les sentiers, le long des aubépins neigeux;

PAQUES ROUGES l6>

De bergers ramenant, au rythme des sonnailles, Vers les genêts en fleur leurs troupeaux amaigris, Et de beaux paysans affairés aux semailles Et stimulant leurs bœufs de chansons et de cris...

Mais ce mot de douceur, d'espoir et d'allégresse, Pâques, ce mot tout blanc comme le mot Noël, Ne dit plus aujourd'hui que guerre, horreur, détresse, Morts couvrant les sillons, obus trouant le ciel;

Clochers sans cloches, nefs croulantes sous les bombes, Autels brisés, orgue muet, lutrin sans voix, Fronts baissés et regards attachés sur des tombes Dont nul ne lèvera la pierre, cette fois;

Fiévreux adolescents jetant plumes et livres Pour courir, à la hâte, en soldats se muer; Ecoliers, leurs cadets, des mêmes rêves ivres, Inventant dans leurs jeux des façons de tuer;

Cependant que leurs sœurs, en longues blouses grises, Eteignant leurs yeux clairs, leurs rires de cristal, Et voilant leurs cheveux où s'embaumaient les brises, Ont déserté les verts bosquets pour l'hôpital ;

l66 LES PAYSANS ET LA GUERRE

Dansles champs, quelques vieux traînant leurs jambes Et s'essoufflant à vouloir suivre les troupeaux, Et des femmes pour qui les herses sont trop lourdt Et que sur les labours attristent les corbeaux...

Ah ! nosPàquesd'antan, nos Pâques toutesblanches !. Pourtant le Renouveau s'annonce; il surgira A l'heure dite avec ses oiseaux dans les branches, Et, vainqueur du tombeau, Christ ressuscitera.

Nous ressusciterons aussi ! Les temps sont proches Où le Satan germain comme l'autre fuira, Car il craint nos canons comme l'autre nos cloches Et l'Enfer qui l'avait vomi le reprendra...

Qu'importe qu'une fois notre flore pascale Étoile ses candeurs de pétales sanglants? La fleur rouge toujours fut la fleur triomphale, Et la Paix nous rendra les printemps doux et blancs

Page 1