‹ Poésies, 1905-1918Chapitre 67 sur 83 · IL A GRELE · texte numérisé non relu

IL A GRELE

IL ^4 GT^ÊLE..

rvs'EC son régiment, — un régiment squelette Qui laissa les deux tiers de ses hommes Là-haut, Vers Thiaumont, Fleury, Damloup, et qui halette De fatigue et de soif sous un soleil trop chaud, — Ln petit Cévenol redescend vers l'arrière, Grotte, poudreux, tordu comme un genêt brûlé, Traînant le pied, tirant la langue, et jugulé Par un mouchoir souillé de sang et de poussière, — Car, d'un éclat d'obus à la joue érallé, [1 s'est pansé comme il faisait quand sa faucille,

l8o LES PAYSANS ET LA GUERRE

Au pays, entamait son pouce ou sa cheville,

Et qu'il fallait quand même aller couper son blé.

Enfin, c'est le repos, la détente, ô délice 1 Le sac jeté, les pieds plongés dans le ruisseau, Le doux bruit du lebel qui de l'épaule glisse, L'allongement dans l'herbe, à l'ombre, au bord de l'èa Et toute la stupeur que ces heures mortelles Avaient accumulée au fond de leurs prunelles S'en allant comme brume au lever du soleil; Et la voix revenue, et le rire en bruit d'ailes, Et l'espoir de dormir enfin d'un bon sommeil...

— Et les lettres? Accours, vaguemestre, et plus vite, O boiteux messager qui devrais sur le dos

Et sous les pieds avoir les pennes des oiseaux! Donne ! . . . « C'est de maman !» ou : « C'est de ma peti

— De ma marraine ! — De mes vieux ! » Plus d'un, hél Tend vainement la main et s'afflige ou s'irrite,

Et se couche à l'écart, soudain beaucoup plus las...

Le petit Cévenol a sa lettre, et s'applique, La face entre ses poings, les coudes aux genoux, A deviner ce que lui mande de chez nous Sa jeune sœur, restée autant que lui rustique,

IL A GRÊLÉ. . . l8l

Et cultivant là-haut sur nos monts graniteux Avec leur mère veuve, ignorante et stoïque, Un champ de seigle d'un rapport toujours douteux... Il s'enfonce, il s'absorbe en ce lent déchiffrage D'une écriture informe et d'un vague patois. Et tout à coup on voit filtrer entre ses doigts... Est-ce l'effort qu'il fait qui met son front en nage? Pour lui, lire est plus dur que de fendre du bois; Ou n'est-ce pas plutôt... 1 Oui, c'est bien une larme : Ses poings s'écartent de son front, et dans ses yeux

— Ces yeux demeurés clairs et froids sous le vacarme De cent canons et sous l'ouragan furieux

Qui fait bondir la terre et fait hurler les cieux — Apparaît aux regards aigus d'un camarade Tout ce qui peut tenir d'angoisse et de douleur Dans l'iris de deux yeux qui changent de couleur...

— Alors l'autre, prenant à témoin l'escouade : « Voilà le Cévenol qui pleure sa cagnade!... N'es-tu donc pas heureux d'en ramener tes os Et de leur accorder quelques jours de repos? » Le montagnard se tait, serre dans sa poitrine La lettre qu'avec peine il vient de. déchiffrer, Ecrase dans son œil les pleurs qu'on y devine, Veut se dresser... « Mais oui, nous t'avons vu pleurer,

Fait l'autre. Eh bien, après? Dis ce qui te chagrine, Sauvage! » Il se rassied; et, brusquement, très doux, Les yeux au loin, perdus sur le coin des Cévennes Que sa mère et sa sœur trempent de sueurs vaines, Il dit dans un sanglot : « Il a grêlé chez nous! »

LA CUILLER D ETA IX igj

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