L.A CUILLER Tt'ÉT^AITsL
v> ' était chez un de ces artisans de village Qui n'excellent en rien mais sont aptes à tout, Savent rapetasser les chaussures hors d'âge, Limer et raboter, réparer l'outillage, La pendule, — et vous faire un bon cercueil au bout. Celui-ci plante, greffe et taille en mon absence Ma treille, mes poiriers et ma haie. — Au mois d'août Je lui serre la main avec reconnaissance, Et bavarde avec lui longuement et de tout.
Entre une paysanne âgée et mal vêtue,
De celles dont le front, la tempe et le regard
Portent écrits l'effort, la vaillance têtue,
L'espérance trompée et jamais abattue,
Le calvaire, suivi du Paradis — plus tard...
Elle tend, d'une main décharnée et tremblante, Un petit seau de tôle, et dit d'une voix lente, En hésitant parfois : « C'est pour mes deux garçons, Prisonniers depuis plus de deux ans en Bavière... Mon jambon est fini, finis mes saucissons... Le pain qu'on leur envoie est dur comme la pierre ; Pauvres petits ! ... J'ai là ce que mes groseilliers Par la grêle battus, par les moineaux pillés,
M'ont pu donner de confiture...
Leur arrivera-t-elle en pays si lointain ?
— Oui, moyennant une soudure,
La mère; avez-vous de l'étain?
— Voici... » La bonne femme a tiré de la poche
De son tablier retroussé Un pauvre objet terni, rayé, ployé, faussé,
Tout dentelé de mainte encoche, Et qui de mère en fille a bien des fois passé...
LA CUILLER D'lTAIN I 8 $
t La dernière cuiller de mon humble héritage, Dit-elle... On y tenait jadis chez l'indigent, Comme le riche tient à ses cuillers d'argent... Elle servit à mes garçons dans leur jeune âge ;
Car l'étain est aux dents de lait Bien plus doux que le fer... Il est aussi moins laid. Qu'elle leur serve encore ! »
Elle partit, très fière, En retenant les pleurs qui gonflaient sa paupière
Et tremblaient un peu dans sa voix A l'évocation des bonheurs d'autrefois... Elle avait tout donné, la terrienne héroïque : Ses fils d'abord, son lard, son jambon et son pain,
Les groseilles de son jardin, Et le dernier débris, la dernière relique De son humble trésor de vaisselle d'étain.
En faites-vous autant, mondaines et bourgeoises? Monnayez-vous vos bracelets et vos colliers, Et vos petits cailloux, — perles, saphirs, turquoises, Rubis moins beaux que les fruits de ses groseilliers Pourtant et que l'étain de ses pauvres cuillers?
lS6 LES PAYSANS ET LA GUERRE
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.La Parmentière — ainsi qu'un jour on l'a nommée D'un nom reconnaissant, harmonieux et beau, — La Parmentière, avant Parmentier diffamée, Providence aujourd'hui de l'Europe affamée, Entre les chaumes roux couvre plaine et coteau De son impérial et rustique manteau.
D'une modeste fleur violette elle pare
Ses pampres vigoureux épars dans la clarté,
Car un sourire sied toujours à la bonté;
LA PAR xM ENTIÈRE 187
Mais c'est dans le sol meuble et frais qu'elle prépare, Multiplie et grossit et conserve en avare Les agrestes produits de sa fécondité.
Les tubercules bruns s'enflent dans le mystère De la forte nourrice au vaste sein meurtrj. Oui, le peuple a raison, ce sont tes pommes, Terre ; Et jamais les fruits d'or de l'Eden légendaire, Jamais nul fruit brillant auquel le ciel a ri Ne valut celui-là, dans les ombres mûri...
Mais septembre a fané la généreuse plante Qui s'affaisse, épuisée; et sur les mamelons Qui crèvent, on dirait des poings et des talons. Elle meurt jour à jour, mais de mort assez lente Pour qu'un reste de sève, allant à reculons, Nourrisse encore un peu la pomme des sillons...
Octobre. — Des coteaux par la pioche éventrés
Jaillissent, blonds, dorés ou roses, Lisses et souriants, verruqueux et moroses, Bizarres quelquefois d'aspect, les fruits sacrés.
A pleins sacs, à pleins chars, vers la cave profonde
Où ne descendra pas l'hiver, Vers les celliers où bout encor le vin d'hier Qui fait ta chair exquise, ô Parmentière blonde,
On t'emporte, on t'enferme. Et le soir, près du feu,
Les rustiques, dans leur prière, Te bénissent, ô bonne et saine nourricière Qui, pareille au pain de chaque jour, viens de Dieu...