MORT DU LABOUREUR
— Ainsi qu'au grand soleil des épis sous la faux. — Si follement, si loin des campagnes natales, Tombèrent dans de vains assauts...
Mon laboureur qui tant aimait son coin de terre, Ses genêts, ses prés verts et ses coteaux herbeux, Et la source où le soir il abreuvait ses bœufs, Et sa ferme, et peut-être, avec crainte et mystère, D'un amour patient qu'il devait encor taire, La fille d'un maître ombrageux ;
Le iils arfectueux à sa maison fidèle.
Qui n'avait jamais pu vivre huit jours loin d'el'e, Et qui, chaque dimanche, en semaine souvent, Furtif, y revenait, radieux et fervent.
Se blottir, se frôler à l'aile maternelle, Et s'y refaire une heure enfant!
Le voyez-vous mourir longuement sur le sable, Là-bas, dans un pays atroce de païens, Les yeux martyrisés par l'azur implacable, Sans un regard ami de son ciel ni des siens, Sans que nul sur sa lèvre, à l'instant redoutable, Mit le sisnie aimé des chrétiens!...
2û6 LES PAYSANS ET LA GUERRE
Pauvre petit soldat, ta mort, dont on ignore L'heure et le lieu, ne t'aura point valu la croix; Que dis-je ! tu n'as pas même celle de bois Sur ta tombe perdue et que rien ne décore, Ni les ordres du jour flatteurs qui font encore Qu'on parle de vous quelquefois.
Puisse le Dieu que tu servais et qui dénombre Exactement les morts et sait où sont leurs os, Sur le tertre où tu dors mettre au moins un peu d'ombre, Et, quand vient la saison où migrent nos oiseaux, Faire gémir sur toi les ramiers du bois sombre Qui couvrit nos communs berceaux;
Et puisse-t-il donner à ceux-là qui te pleurent.
Mais qui ne doutent pas de l'éternel revoir,
La résignation, sœur tendre de l'espoir,
Et leur persuader que les jeunes qui meurent
En faisant comme toi simplement leur devoir
Doublent l'ange veillant sur les vieux qui demeurent !
TERRE LIBEREE
ÎO7
TEXTIE LI<BETIEE
v^ E qu'ils ont fait de toi, douce Terre martyre, Depuis quatre ans sous leurs bottes et leurs canons ! . . . Leur flot empuanti par force se retire, Et c'est nous qui te reprenons;
Mais à quelle torture ils ont dû te soumettre Pour te changer ainsi le regard et les traits, Au point que nos cœurs seuls peuvent te reconnaître En écoutant le tien de près !
2oS LES PAYSANS ET LA GUERRE
Pauvre Terre française. 6 Mère douloureuse, Bonne nourrice aux seins ravagés et taris, Saignante et pantelante, oeil morne et face creuse. Et sans voix à force de cris,
C'est nous! reviens à toi. conte-nous ton calvaire, Tout le détail de tes affronts, de tes tourments, Ta honte..., pour savoir tout ce qu'auront à faire Nos soldats chez les Allemands.
Dis-nous ce que, quatre ans entiers, ces brutes viles Ont à ta face auguste infligé de crachats, Afin que nous rendions, en entrant dans leurs villes. Œil pour œil, dent pour dent, là-bas!
Conte-nous tous leurs vols et tous leurs brigandages, Tes filles et tes fils en servage emmenés, Et, comme aux plus mauvais jours des plus anciens âges, Au Minotaure abandonnés;
Et leur acharnement de gorilles stupides A mutiler toute beauté sous le ciel bleu, Du haut clocher à jour jusqu'aux sources limpides, Honorant l'homme ou louant Dieu:
TERRE LIBEREE 209
Égrène jusqu'au bout, tant soit-il monotone, Le rosaire sans fin de ces nuits, de ces jours, — Plus de mille déjà 1 — que la horde teutonne T'a faits si noirs, si longs, si lourds.
A nous les raconter tu nourriras la haine Dont nous devons chez nous attiser le brasier, Et tu soulageras ta rancœur et ta peine, Mère, à nous en rassasier.
Ht nous t'aimerons tant de t'avoir délivrée, Et de te retrouver meurtrie 1 Et tes enfants Auront de tels trésors de tendresse arriérée Quand ils reviendront triomphants,
Ayant chassé, traqué jusque dans leurs repaires Tes bourreaux, et vengé sur eux tous tes affronts, Cassé les dents aux loups et les crocs aux vipères, Et fait rendre gorge aux larrons...
Et des peuples amis dont la mer nous sépare Accourront, pèlerins fervents, baiser ta croix, Et pour guérir les maux causés par le Barbare, • T'offrir de l'or, comme des rois,
Du pain, en attendant celui que leurs charrues Feront lever encor sur tes champs saccagés ; Des bêtes repeuplant tes prés aux herbes drues, Et des fruitiers pour tes vergers ;
Des maçons relevant tes maisons écroulées Et faisant sous nos deux, de nouveau doux et clairs, Fleurir les hauts clochers dont les cloches ailées Chanteront encor les vieux airs,
Tandis qu'en d'humbles clos ceints de murs, plantés d'à Tes morts, Terre martyre, en paix reposeront Sous les fleurs et les croix, sans granits et sans marbres, Pour mieux sentir nos pleurs aller jusqu'à leur front.