‹ Poésies, 1905-1918Chapitre 80 sur 83 · RETOUR DU BERGER 2 I · texte numérisé non relu

RETOUR DU BERGER 2 I

Retourne gambader, gémissant d'allégresse,

Vers les deux pastoureaux surpris, pour revenir

A l'Inconnu — leur père — et pour les réunir...

Ils ne comprennent point. Lui, cependant les presse

De questions en s'etïorçant de contenir

Son cœur et de garder pour plus tard sa caresse :

p A qui sont ces moutons, petits? — Mais à maman, Dit la bambine. — Et ton papa? — Mort à la guerre, Voilà quatre ans. » Et le garçon, naïvement : « Bientôt nous aurons un autre papa. — Vraiment? Comment s'appelle-t-il? — Il s'appelle Jean-Pierre.

— Vousl'aimez? — Pas beaucoup, mais il aime maman.

— Ils sont à la maison? — Non, ils sont à la foire...

— Maman avait besoin d'une robe, et papa De vendre un lièvre qu'au lacet il attrapa...

— Rentreront-ils bientôt? — Pas avant la nuit noire; Sans quoi maman chez nous vous offrirait à boire, Dit la fillette, comme au temps de mon papa...

— Tu t'en souviens alors de ton papa, Marie?

— Ah 1 vous savez mon nom? Vous êtes donc d'ici?

— Non, mais pas de bien loin. . . J'ai pris ce raccourci

2l8 LES PAYSANS ET LA GUERRE

Par les bois, à travers la lande et la prairie, Pour arriver plus tôt. — On vous attend là-bas Sms doute? dit l'enfant. — Non, l'on ne m'attend pas !

— Comme vous dites ça !.. . Vous n'avez donc personne Chez vous ? — Si, deux mignons comme vous, peu s'en fai Qui me croient mort et que leur maman abandonne...

— La vilaine maman! » s'indigne le marmot... Mais lui : « Rentrez, petits, déjà l'angélus sonne, Et c'est l'heure du loup qui sonnera bientôt. »

Et soudain d'un grand geste il les prend et les serre Tous deux sur sa poitrine. « Oh ! vous serrez trop fort! A crié le garçon ; et la fille : « Mon père M'embrassait comme vous, je m'en souviens encor, Le soir qu'il nous quitta pour aller à la guerre...

— Il faut prier pour lui, petits, puisqu'il est mort. »

Et le pâtre s'éloigne à grands pas, et rudoie Le chien qui s'élançait, et qui d'un long regard Le suit, ne comprenant plus rien à ce départ... PiUis, brusquement, au carrefour quittant sa voie, Il coupe à travers champs et court à tout hasard Vers sa maison et se blottit sous le hangar...

Page 1