LE « NOYEUX » DU RECOLLET
Les airs ont retenti de leurs cris de détresse ; Les vagues ont roulé sur le père Viel ; Le bourreau fuit, sa nef redouble de vitessse; Deux âmes, en un vol, s'élancent vers le ciel.
Par ce crime attristé, le saut, inconsolable. Semble encore ce soir étouffer des sanglots ; 11 pleure dans son lit de cailloux et de sable . . . Mais d'où vient ce sauvage assis au bord des flots ?
Est-ce une ombre ? . . . Accoudé, la paxrnie sous la joue, Devant im feu mourant il rêve dans la nuit. Avec son noir panache ébréché le vent joue. Et son calimiet traîne à terre devant lui.
Il a son tomahawk, des flèches empennées Plein son carquois de cuir, une chape en lambeaux; Et les plis de son front trahissent tant d'années. Qu'il semble appartenir au peuple des tombeaux.
Il a changé de nuit ce vivant d'un autre âge : Plus on scrute ses traits, plus on pense au ftoyeux. Ce fantôme n'est pas chez lui sur ce rivage: Il sort de ce rapide obscur, mystérieux.
C'est le cruel noyeux faisant sa pénitence, Et tel que l'ont décrit plusieurs graves anciens: Taciturne, mouillé, si morne d'apparence Que sa vue épouvante et fait hurler les chiens.
Car pour avoir jeté le père dans l'abîme.
Il y reste captif, et, s'il peut s'arracher
Parfois aux flots témoins et vengeurs de son crime,
Il n'est vent ni soleil qui le puisse sécher.
L'eau, le temps, la misère, ont ridé sa peau brune. Ses yeux d'ombre où jamais le chagrin ne s'endort. Regardent sans le voir son feu. Le clair de lune Lui tombe sur le dos comme \\n linceul de mort.
Trois siècles ont vu là sa mine pénitente. Bien que, de son vivant, il eût un coeur de fer; Car, en priant pour lui, sous la vague écumante, La victime a sauvé le bourreau de l'enfer.
Ca tentatiOH du Père de Brebeuf
LA TENTATION du PÈRE de BRÉBEUF, S. J.
L'Illusion
Premier soir du jésuite en terre canadienne.
Devant l'air sauvage des bois Il sent frémir sa chair, mais a l'âme sereine
De l'apôtre en face des croix.
Une apparition! . . . Quel joli météore! .
Au sein d'une rose vapeur, Une face enjouée, irradiant l'aurore,
Et, siuprise ! au verbe charmeur.
12 AUX TEMPS héroïques
Elle chaiite. « Je suis l'Illusion doreu.se,
« Créatrice d'enchantement; « Je lance, en modulant mes refrains de berceuse,
« L'escarpolette au firmament. »
« Je sais faire oublier que la vie est la flamme
« Oscillante qu'éteint le vent, « Ou l'ombre fugitive, allant de lame en lame,
« Au passage d'un goéland. »
« Je tire mes bienfaits des horreurs que j'efface;
« Je souris comme l'arc-en-ciel, « Lorsque, aux yeux éblouis, il montre l'autre face
« De l'orage torrentiel. »
« Tandis que le temps fait la passementerie
« De la peine avec le plaisir, « Je montre l'allégresse, ô douce menterie !
« Nichée au fond de l'avenir. »
«^Et je fais miroiter la fantasmagorie
« Des gloires et des villes d'or; « Je berce doucement la croyance qui prie '
ft Et la confiance qui dort. »
« J'exalte les espoirs et séduis par des songes
« Plus beaux que des réalités.
« L'eau brille de reflets, je reluis de mensonges
« Que l'on préfère aux vérités. »
« Je suis dans la gaîté, l'assurance et i'audace,
« L'écrin, la coupe et l'encensoir, « Dans l'ingénu sourire et le bonheur qui passe
« Comme les feux au front du soir. »
« J'alliune dans l'esprit cette invisible étoile
« Que l'homme suit avec entrain ; « Dans le coeur ce désir qui donne plus de voile
« Que de gouvernail et de frein. »
«( Le monde est océan : ses promesses sont vagues,
« Et fantaisistes ses égards; « On n'y connaît jamais l'intention des vagues
« Et les caprices des hasards. »
« En revanche je ris à travers les pnmelles,
« Et, de la naissance au trépas, « J'embellis les projets, je hante les cervelles
« De ceux qui passent ici-bas. »
14 AUX TEMPS héroïques
« C'est ma force: j'habite encor moins dans les choses
« Que dans les coeurs et les esprits « Qui de voir les futurs répudier les roses
« Seraient moins tristes que surpris. *
« On croit apercevoir, dans un riant mirage,
« La fin du trouble et du labeur- ; « Un fantôme montrant, debout sur un rivage, « La direction du bonheur. »
« On prend les feux follets pour de sûres étoiles,
« Et, confiant dans ces lueurs, « On espère voguer, la chance dans ses voiles,
« Vers d'étemels Edens en fleurs. »
« On voit l'attrait des flots, non l'écueil qu'ils décou-
« En levant leurs lames d'azur; [vrent
« On n'entend que leur chant, jamais, lorsqu'ilss'entr'ou- « Les menaces du gouffre obscur. » [vrent,
« On ne voit partout rien, excepté ce qu'on aime:
« Les succès et non les revers ; « I>es hilares Festins, non la Famine blême
« Qui vous regarde de travers. »
« On voit très grand le cercle étroit où l'on s'agite,
« Enthousiaste ou solennel; « Et l'on pense, qu'on soit monarque, rien, jésuite,
« Pousser le char de l'Etemel. »
« Et lorsque, à bout d'entrain, l'ambition déchante
« Devant l'obstacle triomphant, « On est loin de trouver l'illusion méchante :
« On se console en en changeant. »
« La bulle de savon n'est pas plus tôt crevée, « Qu'une autre sort du chalvmieau;
« Convertir l'Indien: illusion trouvée « En attendant rêve nouveau. »
Le père : « Avec ce rêve on attend le tombeau. »
16 AUX TEMPS héroïques
L'Esprit du Monde.
La figure s'efface et, devant le bon père.
Apparaît un dieu si brillant, Qu'il semble avoir pillé le roi de la lumière
Drapé dans les ors du couchant.
Il parle et dit : « C'est moi qm gouverne le monde
« Et la terre, ce paradis; « J'ai la clef du bonheur et prétends qu'il se fonde
*. Sur le respect de mes édits. )»
« Qui jette son mépris à la mère commune
« Potir des rêves de séraphin, « Et se taille des fîefs dans le ciel ou la lune.
« N'est qu'im prince des mevut -de-faim. »
« Qui s'élève au sublime en doit vite descendre:
« Rien ne séjourne dans l'azur; « La flamme, en s'envolant, s'éteint; paix à la cendre.
« Aux pieds foulant le sol obsctu-. »
« Je ne veux pas qu'on frappe aux portes du mystère, « Ni qu'on arrache aux profondeurs
« Le voile, en leur disant : Montrez votre lumière « Ou votre nuit et vos horreurs. »
« Point d'essor orgueilleux vers le ciel solitaire.
« Qu'aucun mortel à l'œil de lynx « Ne se pique de lire, en dehors de la sphère,
« L'énigme dans les yeux du sphinx. »
« La teiTe est la patrie imique, et le vrai sage,
« Y trouvant tout l'essentiel, « N'y voit pas qu'im champ d'où l'homme, oiseau de
« Reprendra son vol vers le ciel. » (passage,
« Insensé le mortel qui vit de confiance
« Dans l'avenir plus qu'incertain, « Et. d'un fantôme épris, le suit de préférence
« Au plaisir qui lui tend la main. »
« Les fleurs ne disent pas à l'aube souriante :
« Garde ta joie et ton soleil.
« La forêt, quand le soir la cache sous sa mante,
« Ne repousse pas le sommeil. »
18 AUX TEMPS héroïques
« Qu'on laisse au vent sa harpe, à l'oiseau son ramage, « Aux feuilles leurs frémissements,
« Son cristal à la source, à l'île son image, « A la mer qu'on laisse ses chants. »
« Aux ieux de crépuscule ou d'aurore qu'on laisse
« Letu- évanescente beauté ; « Que le jour ait l'éclat, l'enfance l'allégresse,
« Le sauvage sa liberté. »
« Que cet être ingénu jouisse de la terre
« Et vive en paix avec ses dieux.
« Pour encombrer son ciel d'un nouveau luminaire,
« Tes efforts me sont odieux. »
« Je laisse le champ calme et la vague mobile,
« Le mont superbe et le ciel bleu ; « Je souris à la fleur logeant l'insecte vile,
« Et veux chaque être en son milieu, i
€ A l'amant des hauteiu-s je retire l'échelle,
« Afin qu'il vive mécontent.
« Si tu rends le sauvage à son destin rebelle,
« Il ne mourra plus en chantant. »
« La terre est son séjour; je défends qu'il en change
« Et qu'on en force les verroux.
« De ses vains contempteurs la nature se venge
« Et je partage son courroux. »
« J'ai les esprits des airs, de la terre, de l'onde
« Et de l'abîme sous ma loi.
« Si la terre jamais doit cesser d'être ronde,
«Je cesserai d'en être roi. »
« Malheur à qui m'insulte: où qu'il aille ou se cache,
«D'ici-bas il ne peut sortir; « Au besoin le couteau, le fer rouge et la hache
« Lui rappellent mon souvenir. »
Le père: « C'est ainsi que je voudrais finir, »
Le Doute.
Au dieu se substitue lUie face douteuse Et l'oeil dans l'ombre du sourcil
Le père entend sa voix et la trou\'e moqueuse. Il écoute ; elle dit ceci :
« L'esprit du monde fou touche au plus la surface
« De l'intelligence qui croit; * Le Doute que je suis fait mieux : il débarrasse
" Le coeur et l'esprit de la foi. »
« Les enfants d'Israël, au son de leurs trompettes.
« N'ont fait s'écrouler que des murs; « Ma muse ensorcelée, en bas de leurs assiettes.
« Jette les dogmes les plus sûrs. »
« Dans mon cercle magique, on rit de l'équilibre.
« De la boussole et de son nord, « D'Adam qui de rester immortel était libre
« Et du retour des âges d'or. »
« La certitude prend une mine pensive ;
« On voit les colonnes pencher, « Jonas hocher la tête en pensant à Ninive,
« Et tout l'entrain se relâcher. »
* Ne me crains pas : Je suis l'himible ami qui délivre
« Des tyranniques préjugés, « Du fanatisme étroit que sa lubie enivre
« Et des fers que l'on s'est forgés. »
« Qui réfléchit me trouve au fond de ce qu'il creuse :
« J'habite les obscurs dessous, « Et vois la vérité cacher, l'astucieuse,
« Dans les ténèbres ses deux bouts. »
« Il n'est rien de certain, il n'est rien d'immobile:
« Transformation, mouvement, « Tel est cet univers ; la mort seule est tranquille
« Sous son masque, le monxmient. »
« Tout, sur la mer du temps, finit par le naufrage;
« Les plus vieilles convictions « Ont la plus triste fin; chaque vague de l'âge
^ Ajoute a\ix disparitions. »
22 AUX TEMPS héroïques
« Des ctdtes ont, jadis, vécu de leurs mystères,
« Et l'oubli fut leur commun sort.
« Où sont-ils ? — On demandeen vain leurs noms aux pierres
« Des Baalbek et des Louqsor. »
« Convaincu que la foi, comme elle vient, s'envole
« Avec son grec et son latin.
« L'homme sensé délaisse et le temple et l'idole,
« Et l'encens qui flotte incertain. »
« Moins sage et moins heureux, l'apôtre qui soupire
« Vers son céleste Eldorado, « Voit les événements composer la satire
« Des articles de son credo. »
« Après de longs travaux, l'insuccès formidable « Lui prend le cœur dans son étau ;
« Plus le rêve était beau, plus son départ accable : « C'est un effondrement de château.»
* Non, vive ce qu'on tient; dans l'esprit tout s'écroule: « Ce que l'on sait, ce que l'on croit;
« En bas de son autel, il n'est dieu qui ne roule. . « A la fin, tout revient à moi. »
« La grâce, dit le père, est plus forte que toi. »
« O Doute plein d'orgueil, tu flottes et chancelles;
« Plus fermes que toi, les roseaux « Fixent au moins levir pied par quelques radicelles
« Au sol que recouvrent les eaux. »
* Je méprise le guide ignorant qui s'égare,
« Comme le vent dans les forêts,
* Comme la nef qu'une onde en coiuroux désempare
« Et dépouille de ses agrès. »
* Tu boites, n'as qu'un œil et radotes sans gêne;
« Pour toi le dogme est la prison « Où la science metirt en traînant tme chaîne,
« Où s'ankilose la raison. »
« Eh bien! moi, j'ai deux yetix: celui de ma croyance
« Aidant celui de ma raison, « Je vois deux tmivers dans une providence,
« Des fenêtres de ma prison. »
24 A.UX TEMPS héroïques
« L'iin est masque, figure, et l'autre s'appelle âme,
« Principe, règle et vérité; « Le premier vit d'effets : matière, temps et flamme ;
« IvC second de causalité. »
« Derrière ce qui meurt, renaît et périclite,
« Je vois ce qui ne change pas ; « Je vois le roi du jour suivre, dans son orbite,
« La pointe du divin compas. »
« L'ombre de Dieu paraît à travers la nature ;
« On cherche en vain l'homme sans loi. « Ayant pour sûr chemin celui de l'aventure,
« Et pour bonheur le désarroi . »
« Les dieux muets et sourds ont mordu la poussière ;
« Mais Dieu, l'âme, n'ont pas vieilli; « Des temples ruinés il sort de la lumière
« Et le nom du Très-Haut jaillit. »
« Ce que les temps ont fait pour montrer que l'histoire
« Gravite autour de Jésus-Christ, « Et ce que les faux dieux ont construit d'ilhusoire,
« Les prophètes l'avaient écrit. »
* Avec le genre hmnain la vérité chemine :
• L'erreur, la contradiction,
* Isis, Brahma, Vichnou, le bonze, le flamine.
« Et témoignent à leur façon. »
« Dieux et prêtres païens la tienneni: en tutelle,
« Pour la plier à leurs desseins.
^ Si cette vérité n'était pas immortelle,
« Ils en seraient les assassins. »
« Sur le dogme éternel l'erreiir est parasite,
« Et ton œil doublé d'un lorgnon.
« Voyant trop les détails et peu l'ensemble, hésite
« Entre T arbre et son champignon.»
* L'illusion ne fait que d'innocents mensonges,
« Puis autant de bien que de mal ;
* Au lieu que toi, cancer acéphale, tu ronges
« La joie autant que l'idéal. »
* Je vois la vérité; l'amour me donne une aile,
« Mon autre est la conviction ;
* Et mon âme s'envole en riant de ton zèle
* Et de ton érudition.»
26 AUX TEMPS héroïque
^ Ta voix sourde n'a pas ce charme de sirène « Dont on raffole malgré soi,
« Et les éclairs que fait ta logique incertaine « N'aveuglent pas encor ma foi. »
Ce premier jour de lllonfreal
(18 mal 1642)
« Entre le fleuve de Saint-Laurent et une petite rivière qui s'y décharge . . . une prairie fort agréable ... il y avoit . . . dans la prairie . . . tant d'oiseaux de diflFérens ramages et couleurs, qu'ils étoient fort propres à apprivoiser nos Français en ce pays sauvage. » Dollier de C.\sson
G rive qu'as-tu fait des nids sous la feuillée, Des herbes et des fleurs, des taillis pleins de voix, Du sable d'or qu'ourlait la vague ensoleillée ? Ah î te voilà fameuse autant que dépouillée Des charmes d'autrefois.
30 AUX TEMPS héroïques
Sur la côte où le faon dormait dans la fougère, L'étage ambitieux sur l'étage s'assied; Le nuage est jaloux de la corniche altière; Au lieu du pré s'étend, brutale, utilitaire, L'œuvre du terrassier.
A la place d'un mont se creuse une vallée; La foudre qui volait, farouche, dans les cieux. Ronge le frein et tire, aux charrois attelée ; Aux verres des palais sa crinière étoilée Mire en coiu-ant ses feux.
L'acier fond, rougissant l'air épais des usines, Ou se dresse arc-bouté, squelette curieux De lancer un regard par-dessus les collines. Le flot perd son orgueil dans les ombres voisines Des murs vertigineux.
De longs quais assaillis par ime onde courante Retiennent amarrés cent navires de fer.
D'un jet de vapeur sort tme voix mugissante, Quand l'un d'eux, retournant sa proue impatiente, Fuit vers le gouffre amer.
LE PREMIER JOUR DE MONTREAL 3i
O titans du progrès, trêve à votre délire. Taisez-vous, éléments, engrenages, essieux. O nature, reprends en ces lieux ton empire. P<njT vme heure, ô forêt, reviens avec ta lyre Et l'ombre des aïeux.
Est-ce un rêve ? ... Je vois cette pointe Callières (^mme elle fut jadis, dans le recul des temps; Puis trois barques, des mâts couronnés de voilières. Un prêtre, des guerriers et deux femmes austères. Au milieu des courants.
Je vois le vent drapé des couleurs de la France, Et Chomedey qui montre une rade aux marins. Plus douce qu'un berceau, la vague les balance Et mêle ses reflets à ceux que l'espérance Met sur leurs fronts sereins.
( )h ! comme leurs regards retiennent embrassée J^a terre que peut-être arrosera leur sang, I^ terre de désir si longtemps délaissée ! ( )h ! comme, dans leurs yeux, le zèle et la pensée Font un accord puissant !
32 AUX TEMPS héroïques
Les voici débarquant sur la rive sauvage Où s'ouvrent les bourgeons et maints gosiers chanteurs. Est-ce leur drapeau blanc qu'on voit ? est-ce un nuage ?
Est-ce eux ou le matin que fête le langage Des oiseaux et des fleurs ?
Ce n'est qu'un gazouillis, ce n'est qu'une lumière. Qui rendent le moment encor plus solennel. « Au bon Dieu qui nous donne une aussi belle ten-e. « Dit le prêtre, faisons d'abord ime prière ^ Et dressons un autel . »
« On donna le loisir à Made de la Peltne et à Madelle Mance, d'y préparer un autel, ce qu'elles firent avec une joie difficile à exprimer. » Dollier de Casson.
« Allons cueillir des fleurs, » dit Jeanne à Madeleine: " Voyez, cette prairie est semblable à l'Eden : * Des trilles rose pâle et blanc de porcelaine, <* Des iris comme en France, excepté cette veine « Oh ! c'est un vrai iardin ! »
Kt, frissonnant au bruit de leurs pas téméraires. I^es cueilleuses bientôt pénétrent dans un bois Oix le rayon, plus rare, effleure des mystères
De mine, où l'écho, du fond de ses repaires, Répercute leurs voix.
Les voici, plein les bras de fleurs à peine écloses. De branchettes d'érable aux jeunes feuilles roses . .
De leur moisson l'autel se pare; les rameaux Se passent la guirlande et lèvent les drapeaux
Ce soir, autour de Dieu, se dresseront les tentes.
Du Kjme, soudain, les notes suppliantes
S'élèvent, et les bois répondent vaguement.
Les grives, les pinsons, qui chantaient si gaîment.
Se taisent, écoutant la grave mélodie.
La solitude semble elle-même ébaudie
De s'entendre nommer par le père Vimont ;
* Beau rivage où régna si longtemps le démon,
* Fête avec nous ton Dieu, fête ta délivrance. »
* Mes Frères, le soleil aujourd'hui s'est levé
* Sur une ère nouvelle. Un avenir commence.
« La foi jette à ce sol un grain de sénevé
« Dont la grâce du Ciel fera sortir un arbre.
« Par vous, ses instruments, Frères, sachez-le bien,
« Ces troncs vont se changer en colonnes de marbre,
« Et la horde païenne en im peuple chrétien. »
Alors, sa voix, mêlée au murmure des grèves,
Au son clair des fourreaux qu'on vide de leurs glaives.
Sur ce rivage plein de mânes d'Iroquois,
Appelle l'Homme-Dieu pour la première fois.
Une cité va naître autour du tabernacle; Elle y prendra sa force, en sera le miracle, CxBiune jadis, autour de l'arche, les Hébreux.
« On n'y avoit point de lamp>es ardentes devant le St. Sacrement, mais on y avoit certaines mouches luisantes . . . suspendues par des filets d'une façon admirable et belle.» DoLLiER de Casson.
Dix tentes, cônes blancs sur le pré ténébreux; Invitent au repos. C'est Thetire où la magie .\lliim.iit riutrefois ses feux. L'onde, rougie.
Montre à peine une ride et quelques filets d'or ; Dans un calme infini la nature s'endort.
Ayant incendié l'océan des nuages.
Le soleil a passé les horizons sauvages. Le ciel s'est renversé dans le fleuve miroir. A l'orient la nuit montre son buste noir. Ses voiles que chérit la nature lassée ; Et la porte que fait la vigne entrelacée. S'ouvre et laisse partir le fauve à l'œil de feti
Les deux femmes, ayant adoré le bon Dieu :
« Voyez, » dit Madeleine à Jeanne, sa compagne,
* Le rayon n'atteint plus qu'au sommet la montagne, « Et l'ombre a dépassé la tête des forêts.
<f Voici venir la nuit avec ses grands secrète. '^ La première où Jésus reposera dans l'île ;
* Et comjnent lui trouver une lampe et de l'huile,
« Hors la lune sur l'eau sans barques et sans voiles. « Ob. se mirent déjà les premières étoiles ? »
— « Il y a dans ce pré des étoiles aussi,
« Et qui filent. Venez, Madame, par ici.
« Cela voltige et luit, voyez, jusque snus l'herbe.
âb AUX TEMPS HÉROÏQUES
» Soiit-ce des f eiix follets ? Quelle lampe superbe .
* S'ils allaient scintiller près du Saint-Sacrement ,
* Tous ces petits éclairs tombés du firmament,
* Bel essaim dont la nue a l'air d'être la ruche ! •
— « Mademoiselle, allons, prenez votre capuche ,
* Et courons attrapper ces petits feux follets,
« Ou ces grains de soleil perdus dans les forets . *< Il nous faudrait bien cent de ces jolis prodiges .
* Voyez-les, éclairant le dédale des tiges . »
— * Attrapons celui-ci. Courez après ceux-là. »
— « J 'en vois un trio. »
— * Bon. j'en tiens un »
* Le voilà'
* 11 enflamme la toile. Oh! comme il est farouche! » - — * Vraiment. Levez un peu.»
— * Ha ! Mme, une mouche » '
— « Et je l'avais pensé : c'est une mouche à feu, « Etincelle vivante. »
- « Oh! les prendre est un jeu « Viens , bêle du bon Dieu, je te fais prisonnière
* Tu n'.ras plus briller, la nuit, dans la baissière
* Plus d'une de tes sœurs partagera ton sort.
JcaniK.', avcv enjdùnunt: « }'vn atlra])i.' l'Iuor- uih'.«
* Ah ! que ne puis-je faire une aussi belle mort
« Que celle qui t'attend près de l'Hostie aimante.
* Sous les pins endormis dans la brise chantante ! «
Elles chassent longtemps ; deux voiles sont remplis ; Et la lumière sort; du fond de leurs replis. Ainsi que d'un nuage où se cache la lune. Jeanne, avec enjoûment: « J'en attrape encore une. •< Et puis ce sera tout. »
Sous les arceaux touffus Les voici de retour On ne voit déjà plus, Sur le fleuve calmé, luire le crépuscule.
" En France, j'en aurais, dit Jeanne, du scrupule;
« Mais en tm tel pays, on fait comme l'on peut :
« Pour emblème l'amour prend des mouches à feti. »
Madeleine, allimaant un reste de chandelle. Va s'asseoir en sa tente, avec Jeanne auprès d'elle Là. chaque mouche est prise entre leurs doigts très fins Qu'envîraient les trois sœurs fileuses de destins.
38 AUX TEMPS héroïques
Et, dans l'aile d'azur que l'adresse déploie . La jfine aiguille passe avec un fil de soie. Et ces chapelets d'or, les daraes . pour finir . Viennent prier Jésus captif de les bénir
Suspendant aux rameaux les claires bestioles ,
Les unes sur des fils, d'autres en des fioles,
Elles nimbent l'Hostie avec ce feu des champs ;
Et, dans leurs cœurs émus, Dieu lit ces mots touchants
* Ces insectes qui font de petites colères,
^- Enchaînés près de vous, inspirent nos prières;
^ Car ces pauvrets. Seigneur, vous le savez, c'est nous
* Loin du pays natal, nous sommes, sur ces rives,
« D'humbles mouches à feu que vous tiendrez captiver <* Et qui luiront pour vous. »
* Seigneur, vous qui donnez aux mouches l'étincelle « Qu'elles portent, volant, le soir, à tire d'aile,
* Embrasez-nous d'un feu sorti de votre coeur ;
* D'im zèle hostile au mal, comme à l'ombre ime flamme. « <^ montre à l'égaré sa route, et, dans chaque âme,
« Reconnaisse une soeur. »
l.F PREMIER JOUR DE MONTREAL :><>
* Mais, au lieu que la mouche appréhende une brise. - « Dans ces vierges forêts, nous braverons la bise. « La faim, le tomahawk, sans jamais défaillir. ^ Jusqu'au jour redoutable où la faulx qui moissonne « Les vieux arbres penchés et les feuilles d'automne *^ Viendra nous v cueillir. »
ta îm de SalW'Pere
On n'a pas inventé cette tête qui parle : Son histoire commence au bord des bois suspects. 13ans un champ isolé de la pointe Saint-Charle Où ITroquois massacre en marge de la paix.
Trois habitants : Godé, Noël et de Saint-Père Couvrent en chaume un toit et travaillent gaîment. En bas des Onneyouts qui les regardent faire, Tapis sous des buissons, attendent leur moment.
Octobre a tout flétri ; des feuilles rougissantes Que l'érable abandonne au vent d'un air chagrin, Enluminent le sol ; par bandes croassantes, Des corneilles s'en vont, volant dans l'air serein.
« Cruellement assasinés à coups de tusils en couvrant une maiîîon. »
DoLLiER de Casson
Sortis, les Onneyouts, l'air bon Sans défiance. Nos chrétiens, avec eux, partagent leur souper I>a charité leur fait oublier la prudence ; lueurs doucets visiteurs songent à les scalper
Ils» regagnent leur toit, sans aniies, tant la ruse A masqué les bourreaux d'airs bénins et contents; Mais leurs hôtes, soudain, épaulant l'arquebuse. I>es font dégringoler à terre, palpitants.
lit comnic les cheveux r»rnent l)ien la ceinture. Godé, vieillard tout gris, Nt>ël à cheveux courts. Sont scalpés; mais Saint-Père à belle chevelure, Ils emportent sa tête, en un sac. à leurs bourgs.
« La tête de feu St.-Père . . . leur fit quantité de reproches. »
DOLLŒR DE CASSON.
Ce soir, les Oimeyouts fument dans leur repaire. Noir wigwam où se voit, suspendue aux chevrons, Une tête de Blanc, celle de Jean Saint-Père, Aux yeux creux, entr'ouverts parmi des cheveux blonds.
Le reflet du foyer grime la face pâle ; Un meurtrier hideux raconte son exploit . . . Ricanements. . . Soudain se fait entendre un râle: Tous les yeux étonnés, regardent vers le toit.
La tête se réveille et sa bouche s'anime;
On dirait qu'elle essaie en vain d'articuler
On ne sait quelle phrase . . . On comprend le mot crime ,
Puis enfin nettement tous l'entendent parler:
* Ce que je vois est vil ; un lâche qui se vante « Et d'un acte inhumain flatte sa vanité ; « La honte satisfaite et la fange contente ; « La cruauté repue en veine de gaîté. »
i<r^ Avx TEMPS héroïques
" Pour les fiers Iroquois l'opprobe est un mérite ; " Leur gloire est de trahir en feignant l'amitié;
• Ils voilent de sourire tme haine hypocrite.
^ Et, traités en amis, massacrent sans pitié. »
* Leurs cœurs putréfiés s'ouvrent par des ulcères ; « Il en coule sans cesse un venin meurtrier.
♦ Ils font tant de serments et si peu de sincères
• Que l'on perdrait sa peine à vouloir les trier. »
* En donnant des colliers de blanche porcelaine. ^ Ils mêlent le mensonge à des airs ingénus
* C'est la peur qui les bnde et l'orgueil qui les mène
^ Les prendre par l'honneur, c'est les prendre tout nus.»
Le chef répond ; " Tête méchante, * Tes airs, sur nous, ne peuvent rien : " Nous dormons lorsque le vent chante " Dans le feuillage aérien. »
" ( rarde tes vaines remontrances « Ou va les faire à tes pareils :
« Nous avons, au bout de nos lanças.
<• De ciuoi répondre à tes conseils. >»
« Tu peux nous menacer, ô tête;
Mais nous sommes indifférents
A l'inoffensive tempête
Qu'un mort déchaîne entre ses dents.»
* Nous sommes par ici les maîtres :
* Ne venez pas nous déranger;
* La terre où dorment nos ancêtres « Est pour vous pleine de danger »
* Tu peux nous menacer, ô tête ,
* Mais nous sommes indifférents
* A rinofitensive tempête
* Qu'un mort déchaîne entre ses dents. *
— « Tempête, .^oit, )> reprend la voix de l'autre Tnundc
* Oui, semblable à l'éclair, brille la vérité.
* Et je me fais l'écho du tonnerre qui gronde. *• Au fond de l'invisible, à votre iniquité. »
* Rieurs à qui le mal n'arrache pas un blâme *iEt qui de l'équité méprisez le chemin.
" On doute si. rivaux de la bête sans âme,
* Il reste encore en vous quelque chose d'humain. »
* La terre aura \'os corps, vous garderez vos hontes ;
« Il n'est tombe où l'on puisse enfouir ce qu'on a fait. '< 11 est une autre vie où se règlent les comptes. « r>ù la peine étemelle accueille le forfait. «
48 AUX TEMPS héroïques
« Tantôt ils la mettoient dans un endroit, tantôt dans un autre, »
DoLLiER de Casson.
« Tête, » dit le jongleur, * assez, plus de chicane. » Alors, par les cheveux, il la porte en un coin. Sous un tas de fourrure, au fond de la cabane. Et lui dit de se taire, en lui montrant le poing.
Mais la tête reprend : << Un jongleur en démence
* Et vomissant l'oracle imbécile à grands cris, « Exploite à son profit votre sottise immense
« Qui croit ses hurlememts inspirés des esprits. »
« Vous partez, sur son ordre, en maraudes funèbres
« Et promenez la mort au milieu des vivants ;
« Vous souillez de festins horribles les ténèbres.
« (^n vous entend hurler d'où que viennent les vents. »
« Tendre un piège ou frapper des amis en arrière.
* Est pour votre bravoure im illustre combat ; « Et poiu" faire la cour au démon de la guerre.
* Vous profanez la nuit en menant le sabbat. »
LA TÊTE DE SAINT-PERE 4tf
* L'ombre est votre élément : vous rampez sous les herbes, « Cherchant quelqu'im de seul afin de l'égorger ;
« Un enfant immolé vous rend aussi superbes
* Que vous êtes poltrons en face du danger. »
« Doublé de lâcheté, le ciime.est plus infâme: « De repaires voisins, la chouette et l'Iroquois. « L'une terreur du nid et l'autre de la femme,
* Sortent lorsque la nuit enténèbrent les bois. »•
* Vous avez l'appétit de votre mère immonde.
* La noire Atta qui vit de vers et de serpents,
^ Et l'on vous trouverait en promenant la sonde *• Dans la fange du mal où vous êtes rampants. »
«Enfin ils l'écorchèrent et en jetèrent le crâne de dépit . . . toutefois ils ne cessoient pas d'entendre la voix du côté où ils mettoient la chevelure. »
DoLLiES de Casson.
En maugréant, la voix de colère étouffée.