TIU
Le Départ.
« Tout cela exécuté de point en point, ils partirent.» Dollier deCASsoN
Réjouis-toi, Ville-Marie, Lorsque l'étendard de la foi Et le drapeau de la patrie S'envolent pour un même exploit.
De ces gars tu sais la devise, Sans la lire sur un bhison; Et leur gloire est de l'avoir prise Plus haut que l'humain horizon.
l'expédition de dollard 95
A d'autres les apothéoses ; Eux construisent un piédestal, Avec des illusions roses.
A leur héroïque idéal.
Ils font, pour un autre héritage, En ta faveur leur testament.
Le ciel est l'infini partage Des victimes du dévoûment.
Ils sont allés se faire absoudre Et communier: le bon sens Conseille d'allumer la poudre Après avoir brûlé l'encens.
Certes, la paix de conscience Rend le cœur fort et met, sans bruit, Dans le courage la constance Et la liberté dans l'esprit.
La valeur dans la foi trempée, Frappe d'un bras si résolu, Qu'elle peut, dans une équipée, Tailler la planche du salut.
96 AUX TEMPS héroïques
Elle est une austère pucelle Au chaste et foudroyant baiser.
Le triomphe la rend plus belle En ref visant de l'épouser.
En ces frais gaillards pleins de vie, Souart vénère des héros; De Maisonneuve, avec envie, Leur met le havresac au dos.
La sœur Bourgeoys et Jeanne Mance Vont distribuant, yeux baissés, Aux braves les mots d'espérance.
La charpie aux futurs blessés.
Lemoyne dit à Lambert CIosùc:
« Mon vieux mousquet a le cœur gros, « Et mes mains en cherchent la crosse « Dieu! que ces gars paraissent beaux! »
l'expédition de dollard
« Ah! si la Gloire a l'humeur sombre v< Et veut son favori sanglant, « Sa rigueur s'adoucit dans l'ombre « Du symbolique drapeau blanc. »
Juillet, baisant, sur le rivage, Quatre petits enfants blondins, Dit à l'ainé: « Tu seras sage, « Car Dieu nourrit les orphelins. »
A leur engagement fidèles, Ils partent, confiants: Adieu!
L'automne voit les hirondelles S'en aller au signal de Dieu.
Ils voguent sans inquiétude Au rythme des flots azurés, Etant contre l'incertitude Dans leur conviction murés.
98 AUX TEMPS héroïques
Un concert de voix énergiques; « Va pour la Vierge et le devoir! »
Vent d'âmes, sur les flots épiques, Pousse les barques de l'espoir.
* sic *
« Le voilà parti, résolu à tous événements, y DOLLIER de Casson
Sur le fleuve gonflé, loin des rives tranquilles,
Ds tournent maints glaçons qu'on prendrait pour des îles
Ou des nuages lourds ayant changé d'azur,
Car un masque de ciel cou\'Te l'abîme obscur,
Et chaque vaguelette a la crête étoilée.
Les bises vers le nord ont pris leur envolée, Et l'hiver, en déroute, abandonne au soleil Ses tentes en lambeaux sur le sable vermeil. Il s'esquive, muet, tandis que l'eau murmure Et dépouille sa glace avec un bruit d'aiTnure, Et que tout se réveille au mot d'ordre divin. Le ruisseau gazouillant réjouit son ravin, Et le chant de la grive en turlutaine éclate.
L^ bourgeons vernissés se pointent d'écarlate Près des derniers frimas que talonne le chaud. Des nids, à coups de bec, s'arrondissent en haut Ou se creusent en bas, parmi l'herbe fanée; Et voguent les espoirs p^r cette matinée.
Surprhi
« Il poussa si vagoureusement les Iroquois, qu'ils les eut pris en canot, sans qu'ils abandonnèrent tout pour se jeter dans les bois et se sauver. »
DOLLIER de Casson
On sent la peur dans l'aile et le cri des oiseaux Ils ne redoutent point le calme des roseaux; Ils ont vu d'autre chose au tournant de cette île. Dollard: « Serrons la rive et naviguons en file. Tâchons, sans être \ais, d'approcher et de voir ».
Quarante Goyogouins tatoués rouge et noir, Vrais démons refondus et dressés au carnage, De leurs rames perçant le miroir du rivage,
lUU AUX TEMPS HEROÏQUES
En suivent les contours, voguent silencieux,
Et leurs regards tranchants flambent sous leurs cheveux.
Viennent-ils d'égorger encore une famille '1 Plus d'un scalpe sanglant à leurs ceintures brille. Ils portent du butin dans leurs canots fangeux. Au tournant d'iuie pointe, on se toise des yeux. Les deux partis, soudain, se trouvant face à face.
Avant de s'élancer, les Français, pleins d'audace,
Salués par des cris, comptent les Iroquois:
Dix nefs de quatre, en ligne allant du large au bois.
Voix brève de DoUard: << A droite, un front de balles; Et ramez vers la gauche. »
Et c'est fait.
« Haut les oalles; « Abordage d'assaut et lame nue au poing. »
« Massez-vous près du bord; coupez-en le chemin.»
La bande qui hurlait, a dû changer de gamme. Soulard, ivre d'ardeur, assomme à coups de rame. Jviillet, glaive en avant, saute dans les canots Des Peaux-Rouges surpris qui se livrent avix flots.
l'expédition de dollard 101
Coups de crosse, clameurs, lames étincellantes , Affollement de l'eau, des barques vacillantes. On s'étreint, on chavire, on plonge à corps perdu Puis rien=
Entre deux eaux, l'Iroquois s'est rendu A la rive sauvage.
Eparses, les épaves ; Esquifs, rames, totems, font l'éloge des braves. Mais, ô sombre revers d'un fait d'armes si beau ! La barque de Du val s'est changée en tombeau; Et Soulard qui rendait la vaillance jalouse, Juillet que vont pleurer ses petits, son épouse, S'enroulent dans les plis froids du Ladauanna, 1 Linceul de gloire. Un sang que la France donna Comme un gage d'amour à sa lointaine fille. Rougit le flot sauvage; et triste, la flottille. Avec les canots pris, s'en revient en aval, Traînant la nef où gît l'infortuné Duval.
Antique nom indien du Saint- Laurent.
Au Cimetière.
Au champ des morts, le prêtre entonne la prière Pour trois guerriers dont Rome eut fait ses demi-dieux ; Et le tertre où Duval sommeille dans sa bière, Se recouvre d'humus, de larmes et d'adieux.
Quelques vierges, les mains pleines de sanguinaires, Soiirires dérobés aux gazons reverdis, En jetant leurs bouquets aux mottes funéraires, Arrosent le défunt de leurs « De profondis. »
Et de jeunes soldats que le sublime tente, Se sentent tressaillir et ne savent pourquoi : Cette fosse muette, oh! qu'elle est éloquente Avec son souvenir de triomphe et de foi !
a Daulac et son monde avait trop envie de voir l'ennemi pour attendre.»
DoLLiER de Casson
* S'il est d'autres sujets que la gloire réclame
« Et que grise l'entrain du glaive et de la flamme,
l'expédition de dollard 103
« Qu'ils entendent l'appel. Par le même chemin. « Vides comblés ou non. nous repartons demain. »
Ainsi parle Dollard près de la tombe fraîche,
Et le fossoyeur dit, appuyé sur sa bêche :
« Tavemier y va, sûr! et peut-être Doussin. »
ils repartent dix-sept le lendemain matin.
Tous, au tranchant du fer, veulent écrire un drame. Dans la chaîne des flots passe une blanche trame Que traînent les esquifs. Nos gars filent, sitivis D'une coiirse de feux à l'am^ore ravis Et de regards pensifs, vers les horizons vagues. On ne \"oit plus enfin que des points sur les vagues.
Ange de Montréal, prends .soin de tes élus.
Jeanne Mance à la sœur: « Ils ne reviendront plus. »
104 AUX TEMPS héroïques
En Route.
« Le cœur les fit surmonter ce 'que leur peu d'expérience ne leur avait pas acquis.» DoLLiER de Casson
On vogue tout le jour, l'âme au but attachée; A la brimante, on voit comme une chevauchée De glaçons galopant sur la croupe des flots Que rOutaouaîs échappe à travers des îlots.
La forêt est épaisse à côté des cascades,
Où de criards geais bleus volent dans les arcades
Et l'enchevrêtrement infini des rameaux.
Là vole aussi le bruit des glaces que les eaux
Projettent, en courant, sur les roches, les pointes.
Y bâtissant des monts sur des bases disjointes
Où gronde, en cent détours, l'orageux élément.
Déjà, tandis qu'on campe, un glauque diamant
Crête chaque glaçon, et, prunelle hagarde
De l'abîme sortie, au firmament regarde
Les étoiles briller, yeux célestes, dans l'ombre.
On se couche, le front vers les branches sans nombre
l'expédition de dollard lOÔ
D'où s'exhale un soupir qui jamais ne s'achève ; On s'endort près du gouffre où la brume se lève. Où l'onde tourmentée entre les roches luit , Gronde, cascade, écume et dans l'ombre s'enfuit.
xn
Rêiv.
Héros, pourquoi sourire à l'heure où vos paupière^s Enténèbrent vos yeux sous leur voile endormis ? — C'est que le rêve enchante et qu'au dos des chimères Vous allez, chevauchant, loin des bords ennemis.
El là. vous savourez un son de comemvise; Une légende ; un comte : héritage gaulois ; Un refrain modulé par l'ancestrale muse; Des accents attendris; un bonheur d'autrefois.
« On entend, dites-vous, la cloche d'une éghse ; « Le papillon de nuit vole sur le pré vert ; « Philomèle, au milieu des feuilles, vocalise; « L'écho répond au chant dans le valon dé-sert. »
106 AUX TEMPS héroïques
« Voici de blonds genêts; les landes d'Armorique; « Les bosquets de la Loire et les plaines du Mans; « L'eau calme où le château mire sa tour antique; * Les vergers tout en fleurs sur les coteaux normands. »
ini
Réveil.
Vous fuyez avec l'ombre, ô séduisants fantômes, Avec la fleur des nuits dans les champs sidéraux. Un vent doux axix bourgeons emprunte leurs arômes ; Dans l'affreuse forêt, réveillez-vous, héros.
Réveillez-vous : c'est l'heure où l'ingénu sourire, Fils du songe, s'efface, et, mystère profond! C'est l'heure où de vains bruits l'âme vide est la lyre Que du pressentiment touchent les doigts de plomb.
l'expédition de dollard 107
« O, morne solitude, arbres, ravins, décombres, « Effrayants d'inconnu, vous me donnez souleuiv « Tu me troubles, silence où j'entends fuir les ombres « Et palpiter mon cœur. »
« Belle aurore, en jetant ta joie à la nature, « Ne parle de printemps, ne parle de gaîté « Qu'à la feuille sortant sa svelte dentelure « Des urnes de l'été. »
* N'éveille pas en moi la sève enchanteresse « Qui rend l'esprit folâtre et met l'ivresse au front. « Tais-toi, ne me dis pas: la vie est l'allégresse, « Le trépas est l'affront. »
« Laisse mon coeiu- planer sur l'héroïque cime « Où j'entends une voix . . .
Dieu, rendez mon bras ton :
« Je suis soldat pour vaincre ou pour tomber, victime « En souffletant la mort. »
108 AUX TEMPS héroïques
« Iroquois dont l'enfer est peut-être complice. '< Je t'attends au combat, je triomphe au poteau : " Le Christ peut enchaîner le dieu qui t'est propice : <' Moi, du haut d'un bûcher, à travers un supplice. « Je vois le ciel encor plus beau. »
« O grands bois ennemis des fières renommées. « Que mon dernier soupir se mêle à vos concerts, « Aux pleurs du filet d'eau perdu sous vos ramées. " A rh^Tnne qu'en pinçant vos harpes embaumées. « Le vent chante au Dieu des déserts. y>
<' je t'embrasse, trépas. Vole, ma chevelure. « Au bout d'im épieu; frange un sonore carquois. " Un barbare drapeau, la magique ceinture; " Va flotter en trophée, au souffle de l'injure, « Devant les wigwams iroquois. >»
« Oui, dans l'ombre qui règne au-dessous de la gloire. " Squelette moissonneur, je te vois, tu m'attends : " Mais, à travers tes os, me sourit la victoire " Que ne peuvent chanter les filles de Mémoire. « Car elle est au-delà du temps. »
l'expédition de dollard 109
Un Retard.
« On a su par les Hurons auxquels ils l'ont dit, qu'ils furent huit jours arrêtés au bout de cette isle par un petit rapide. » DoLLiER de Casson
C'est un champ de bataille entre Tonde et la glace Que ce rapide; un raid de courants furieux, Acharnés à l'embâcle et qui figent l'audace. On n'ose, en ce chaos, voyager que des yeux.
Sur ces flots de glaçons la pagaie est rebelle. On dirait qu'il en sort de farouches naseaux ; Que des monstres sont là, pleins d'une ire cruelle ; Qu'avril a déchaîné les manitous des eaux.
On attend la débâcle, ennuyé, pas en peine. Le soir, quand le pinson clôt sa gorge au refrain, Autoiir d'un feu de camp, sous l'étoile sereine, On prie environné d'un calme souverain.
1 10 AUX TEMPS héroïques
Et bientôt l'on s'endort sous le rameau qui penche. Aux mille trémolos des grenouilles chantant, Au doux chuchotement de l'épinette blanche. Fondus dans les soupirs inconsolés du vent
Le feu ne jette plus sa lueur animée Sur l'acier du mousquet, sur le cuir du fourreau; Le bataillon sommeille, et la pâle ftimée Flotte comme rêveuse autour de son drapeau.
Dans ce calme enchanté par le vague murmure Des eaux, l'astre des nuits, silencieusement, Passant ses bleus pinceaux à travers la ramure, Sur le fer meiutrier peint des larmes d'argent.
/^ .S'rtf'r (le la Débâcle.
Depuis qu'on patiente avec l'eau furibonde, Vesper est apparu pour la neuvième fois ; K\ du feu le génie à chevelure blonde, Danse encore, entouré d'enfoncements sournois.
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l'expédition de dollakd 11 i
De jour en jour soufflant plus gaîment dans ses anches. Le zéphire n'a fait que chanter aujourd'hui; Les feuillettes ont mis leur gaze autour des branches Stir lesquelles perchait le solitaire ennui.
Voici l'heure où les bois deviennent plus moroses. Où l'ombre ôte aux objets leur séduisant relief; Mais l'esprit est plus vif quand s'effacent les choses ; On cause avec entrain autour du jeune chef.
(Jn regarde Doussin quand la ver\'e s'épuise ; Jamais au dépour\ai, son humour a le don De plaire en irritant : Sieur de Sainte-Cécise Emousse gentiment la pointe du lardon.
11 embrouille Lecompte, eitdigue Larivièi-e. Sa vive répartie aime les falbalas A la mode imprévue et que lui seul sait faire. Sans rire il fait voler les rires en éclats.
Le trait brille en ses yeux, sa voix aigre le lance: Pas de jo^'euseté qui ne montre une dent. Après avoir empli Boisseau, sans insolence I^ voici qui repend la langue au comjnandant.
112 AUX TEMPS héroïques
« Je n'ai pas du héros le prestige et la taille. » Reprend Dollard. « Le plan, le sort d'une bataille, « La victoire, jamais n'ont reposé sur moi, « Et mon glaive n'est pas une source d'émoi. « Tout de même, souffrez qu'à crédit je me vante « De ne pas me sentir de goût pour l'épouvante. « Et de conduire au feu seize jeimes lurons « Sur qui la peur a vu glisser ses éperons. »
— « J'ai tant hâte de voir le passage infaillible « Et d'y faire ma part de lutteur invincible,
« Que par un vil ennui je me laisse ronger. »
— <t Tout conmie nous, Martin, et tu me fais songer « Dit Boisseau, que des nerfs irrités par l'attente,
« N'en font que mieux jouer la pointe et la détente.
>' Tout va bien. Nous ferons plus que nous dégourdir.
« Dès le jour où nos pieds changeront de nadir.
« Barrière infranchissable et vivante redoute,
« A l'hostile Iroquois nous femierons la route.
« [1 s'égosillera s'il le veut à japper',
« Mais sortira d'un rêve en nous voyant frapper. »
' Allusion à la coutume qu'ont lt-.s Sauvajït's de crier beaucoup pendant ks combats.
l'expédition de dollard 113
Desormeaux: « CXii. le glaive a l'argument terrible <* Qui seul, avec ces gens, fait l'entente possible. « Ils manquent sans scrupule à la foi des traités. « Font de la guerre à mort une nécessité; « Pour le massacre, ils font ramer la perfidie. « Nous allons les guérir de cette maladie « Par une mémorable et sanglante leçon. »
« Lorsqu'ils auront payé l'équitable rançon « De leurs meurtres sans nombre et de leur fourberie. « Ils verront, dans Québec et dans Ville-Marie, « Les séjours de guerriers vaillants et peu bavards, « Dont le fer parle et trace autour de leurs remparts « Un cercle où tout délit doit épouser sa peine ; « Qui, sur l'Agnier faisant mentir la porcelaine, « Rabattent à propos le bâton de la paix. »
« Puisqu'ils aiment la guerre, ils seront satisfaits.
« Nos sabres, en quittant pour eux nos banderolles.
« Leur diront quel crédit méritent leurs paroles.
« Et quel sang doit rougir la terre et les halliers.
« Avant que nous croyions aux grains de leurs colliers.»
— « Ça, réplique Doussin, tu fais la cause belle;
« Mais, pour ma part, j'ai l'âme au feu guerrier rebelle
« Comme la sèche amorce au chien du mousqueton.
114 AUX TEMPS héroïques
« Autant un Iroquois a de poils au menton,
« Autant j'ai de soucis. Des scrupules d'orfraie
« Me torturent le cœur. L'isolement m'effraie.
« Sur ce rivage mort, les chênes et les pins
« Sont, pour me divertir, de trop calmes voisins.
« Je préfère les gens qui sortent de leur gîte.
« Et dont l'inattendue et bruyante visite,
« Met de la bonne humeur jusque dans les fourreaux
« J'ai beau voir folâtrer la glace sur les eaux, « L'érable se nimber de rose et d'émeraude, « Je ne puis que songer au sauvage qui rôde « Encore au large, et sait par où le piège mord, « Et par quel bout l'épée innocule la mort. »
— Bravo! Pendant qu'on rit, les glaçons carillonnent. L'im par l'autre frappé, se cabrent, tourbillonnent. Le génie éamiant du Mahamoucébé * Ebranle sa prison, montre son dos courbé Que salue un concert de notes cristallines. Les blocs autour de lui s'entassent en collines Qui bientôt, s'écroulant, font refluer les eaux. Mais la glace, impuissante à fermer ses réseau.x. De vague en vague choit et fuit à la dérive.
' Nom Algonquin de l'Outaonais.
l'expédition de dollard 115
Au Long-Sault.
« Ils campèrent dans un petit fort "de pieux construit l'automne précédent par des Algonquins.» M. Marie de l'Incar.
« Un petit fort sauvage nullement' flanqué, entom"é de méchants pieux. » -S' DoLLreR de Cas-son
Matin, lumière, oiseaux, réjouissent la rive. Le lac présente au ciel son limpide miroir. Les arbres inclinés comme pour mieux s'y voir. S'en disputent, sereins, l'encadrement sauvage. Entre deux firmaments s'allonge un clair sillage : Un chant parti des nefs évolue en mineur Et, comme l'aviron, retombe avec lenteur. Le cantique à la Vierge et La Belle Framoise Alternent, aux soucis la gaîté cherchant noise; Et les échos, tirés d'tm séculaire ennui, Répondent du rivage, ayant toute la nuit Imité les hiboux qui huaient leurs compagnes.
116 AUX TEMPS héroïques
On a mis sous le vent le lac des Deux-Montagnes : Le Long-Sault remplit l'air de son mugissement; A droite, on aperçoit sur le haut d'un penchant Dont le pied rocailleux plonge dans la rivière, Un fortin délabré qui veille solitaire.
Il se cache à demi sous l'ombelle des bois;
Des frisures de mousse en moirent les parois ;
Et l'enclos, vrai réduit à loger la misère,
Laisse pencher ses pieux plantés drus dans la terre
Difforme monument du génie algonquin.
(3ù le vent qu'ont filtré les aiguilles de pin
S'attarde pour siffler dans la mousse et la fente.
On accoste, on gravit, prudent, la longue pente ; Et, devant le pourpris, sous un dais de ciel bleu Lacéré de rameaux, on allume le feu.
En floconnant s'envole une grise fumée.
Et tandis qu'elle emplit la forêt embaumée, Dans les ors de sa tente aux rideaux de venneil, Comme un roi fatigué, se couche le soleil
La lumière, sa fille, à le suivre s'apprête. .En jetant à la terre un regard radieux, Elle ôte ses joyaux et ses voiles de fête Qu'elle donne à sa cour de géants nébuleux
Dénouant ses cheveux à mèches diaprées, Elle en laisse tomber l'indigo, les rubis, Le filigrane d'or, des plumes empourprées, Mille feux qu'envîraient bouvreuils et colibris.
Le génie éperdu des cascades s'empresse, Tandis qu'une mer d'ombre inonde les coteaux. D'ouvrir tous ses écrins aux dons de la déesse. Comme afin d'apaiser la plainte de ses eaux.
Le ciel roule déjà ses tentures de gloire. L'horizon du couchant faiblement carminé. D'ime lèvre de feu touche la forêt noire : Dernier baiser du jour à la terre donné.
Le rapide bondit, s'emporte de plus belle; Le crépuscule rose y flotte avec l'embnm Exhalé par la vague en sa lutte étemelle Contre les durs caillovix, dans l'éloignement bmn.
118 AUX TEMPS héroïques
Dollard : « Vit que ces pieux semblent pris de vertige
« Et qu'il n'est pas ici de vulgaire passant,
« Qu'un regard vigilant sur la côte voltige ;
« Et c'est là, pour ce soir, l'ordre le plus pressant. »
« Deux bons gardes veillant, nous dormirons sans crain- « Vous voiTs relèverez, Larivière et Martin. (te;
« Demain, nous referons tant bien que mal l'enceinte. « Ho! je n'ai jamais vu de plus pauvre fortin. »
« Il n'a, contre l'assaut, ni bastions ni pierres. « Et ses pieux vermoulus qui n'osent se toucher, « Aux assiégeants hardis offrent des meurtrières, « Et donnent à l'enclos l'alltire d'un clocher. »
« Nous referons le nid : la lune perd ses cornes ; « Mais avant de marquer l'heure des grands émois, " Dans le ciel fatidique, au-dessus des bois mornes, " Elle doit les montrer encore au moins dix fois. «
<• Car à ses fils Atta pourrait garder rancune, « S'ils allaient refuser d'obéir au sorcier « Qui défend d'attaquer avant la pleine lune, « A cause des esprits qu'il faut s'associer »
l'expédituon de dollard 119
« Ils taschent de s'y gabionner du mieux qu'ils peuvent. » Relation de 1660
« D'un repos ennuyeux prenons notre revanche. « Voici le point du jour, »observe Desormeaux; « Qu'on mette la cognée à l'épinette blanche. « Je nomme Josselin pour mener les travaux. »
Dès l'aurore que voile une abrupte colline, On bûche, l'on débite. Un palis est-il prêt, De son long il se lève et vers le fort chemine. L'acier, mordant le bois, fait clamer la forêt. Larivière et Martin, sous les feuilles naissantes. Ouvrent d'étroits sentiers ; Juré fait des poteaux Dont les sommets fourchus, comme des mains puissan- Soutiendront dans les airs de raides soliveaux. [tes,
L'espoir d'être vainquetir n'égale pas la tâche : On s'improvise mieux guerrier que bûcheron; Puis au travail on mêle un combat sans relâche : On attend l'Iroquois; on a le moucheron.
De l'ombre lentement sortent les pièces lourdes Que ballottent les dos bourrés de bonne humeur. Aux palis redressés s'attachent des lamboiu-des.
120 AUX TEMPS héroïques
Hébert est charpentier, Doussin se fait porteur. Valet bouche l'ajour, Brassier perce et cheville; Dans la fente qui bâille un rondin se blottit ; L'osier, tordu, s'enfonce aux coches, se tortille, Prend les pieux par la tête et les assujettit.
L'oracle du sorcier serait chose certaine, Qu'on ne saurait potirtant s'y fier qu'à demi La planche de salut qu'il offre est aussi saine Que l'inspiration du diable, son ami.
Sur de rustiques bards, près de l'eau furieuse, Se rangent lourdement les pierres, les moellons. Avec entrain, nos gens, dans la côte scabreuse, Les montent par dizaine en plantant leurs talons. Et l'amas s'an'ondit plus vite que la lune; La haute galerie est pleine jusqu'au bord. C'est au sorcier qu'on doit cette bonne fortune D'avoir ragaillardi ce fantôme de fort.
Un disque blond paré d'une gaze fleurie, Monte dans le ciel noir, derrière le fortin . « Ça, nous ne mourrons pas sans faire une tûrie » , Disent les compagnons, pressentant leur destin.
l'expédition de dollard 121
XVH
Alerti
« Honontaha et Métiomègue, l'un huron et l'autre algonquin, eurent un défi . . . sur le courage et se donnèrent ... le rendez-vous ... au Montréal ... où les combats sont fréquents. »
DOLLIER de Casson
Soudain, une voix grêle : « Est-ce que je devine ? — « Non, j'entends; je suis sûr que la grève voisine, « Sous le voile embaumé dont la couvre ce bois, « Aux insultes des flots répond en Iroquois. « Les roches, dirait-on, secouant leur écume. « Grandissent dans le soir, s'empanachent de plume, « Chaussent des mocassins, se changent en guerriers.» Doussin parle, et Lecompte, à travers les halliers. Entrevoit des gaillards bigarrés de peinture. « Les voilà. »
— « Les voici. »
— « Qui diable s'aventure « Par ici ? Halte là! sinon malheur à vous. « Montrez un peu d'esprit, et d'abord dites-nous « Vos noms, votre dessein, vous qui suivez nos traces.»
122 AUX TEMPS héroïques
— « Chef Anohotaha peu sensible aux menaces,
« Et trente-neuf Hurons, bons tireurs et chrétiens. »
— « Métiwemeg, sachem, avec trois Algonquins.
« Ces Hurons se sont dits les plus braves des hommes.
« Et nous venons ici leur montrer que nous sommes
« Leurs égaux. On verra les roches s'envoler
« Avant que l'Iroquois nous fasse reculer.
« La hache entre nos mains à la façon hautaine,
« Et nous n'avons pas pris la petu- pour capitaine
« Nous vous égalerons au combat, à l'honneur :
« Nous sommes vieux guerriers et nous avons du cœur.
« Nos lèvres tous les jours disent le Patenôtre ;
« Notre Père est au ciel, notre chef est le vôtre
« Vois )) . . .
— « Ha ! Fâcheux écrit ! Griffe du gouverneur ! . . . «[Eh bien, venez! » DoUard ajoute avec himieur: « Mais sachez qu'im chrétien doit mourir sans faiblesse.»
l'expédition de dollard 123
xvm
Avec les Ennemis.
« Nos François qtii alloient à la découverte, virent descendre deux canots ennemis.» DOLLIER de Casson
« Alerte ! L'ennemi ! Le panache se dresse
« A l'ouest, » dit Larivière accouru haletant.
« Des éclaireurs. » Dollard : « Tirez à bout portant,
« De ce taillis de cèdre, au pied de la cascade. »
Sur dix limiers, pas un ne flaire l'embuscade,
Et, présentant le flanc, deux nefs touchent sans bruit
La rive où la forêt tient captive ime nuit
Dont le reflet se baigne entre des crêtes blanches.
A l'instant neuf mousquets fulgurent sous les branches
Et donnent d'un combat sans quartier le signal.
Chavirement, plongeons. Un brouillard fulminai
Voile des doigts crispés qui lâchent la pagaie,
Et la plume oscillant, telle au vent la futaie.
Sept guerriers à la mort pêle-mêle jetés,
Se tordent dans un bain de flots ensanglantés.
Et les autres de fuir par la forêt discrète.
124 AUX TEMPS héroïques
« Ça! le monstre se tord; il en a sur la tête.
« Dit Grenet, mais il vit, et gare à ses anneaux. »
Un sauvage riant : « Cher se vendront les peaux. »
Et Dollard: « Près des pieux accumulons la terre,
« Et qu'elle y soit rempart au tertre fiméraire.
« Comme voudront le feu, le fer, et le destin.
« Gloire à Dieu! Voici l'heure; avant qu'il soit matin,
« On verra la fureur et l'héroïsme aux prises. »
« Aussi, pendant dix jours que dura.
ce siège, ils n'avoient que deux fonctions: prier et combattre. »
Relation de 1660.
Des cris à détacher les monts de leurs assises,
Capables d'écorcher des oreilles de fer
Et qu'on dirait sortis des gorges de l'enfer,
Eclatent délirants ; et la horde farouche,
Le tomahawk au point, le couteau dans la bouche.
Sort des halliers et court à l'assaut du pourpris.
l'expédition de dollard 125
Les Français au travail par l'attaque surpris, Laissent pour le mousquet les bêches et les pierres ; Et les bouches à feu crachent, par les archères, La mort dans un nuage où l'ombre ( il se fait tard ) Fait sur l'agonisant trébucher le fuyard,
La frayeur rend hommage à la poudre qui brûle, Et, tels ces bleus nimbus qu'on voit, au crépusciile, Fantasques, disparaître au bord du firmament ; Tel l'agressevir s'efface au fond du bois dormant.
« Un capitaine onnontagéronon avance
sans armes
Retirez- vous ... à l'autre bord de la rivière
Ils commencèrent adresser une palissade vis-à-vis de celle de nos gens. »
M. M. de l'Incarnation
Un chef onnontagué qui s'approche sans armes :
« Vos femmes, sachez-le, vont répandre des larmes,
« Si vous êtes vaillants jusqu'à faire les fous.
« Prenez garde. Avez-vous un nom ? Que voulez-vous ?»
126 AUX TEMPS HÉRQIQUES
— « Notre nom, chef, il brille au bout de nos épées. « Nos amis, les Castors, ^ bandes mal équipées,
« Disent que le Massacre a perdu le sommeil.» . . .
— « Compris; mais la réponse appartient au conseil. « En l'attendant, mes gars, que la poudre se taise : « Avec un cœvir tremblant l'esprit n'est pas à l'aise. « Puis la Guerre est cruelle et frappe sans pitié :
« Ne la réveillez pas au prix de l'amitié.
« Moins vous ferez de bruit, mieux dormira la hache. »
— « Traversez le coiirant ; prouvez qu'il ne se cache « Derrière vos discours aucim mauvais vouloir,
« Et nous réfléchirons. »
Or, tandis que le soir Met sur sa lampe d'or le saphir des nuages. Dans le bois ténébreux les féroces Sauvages Qui se font un rempart, de peur d'être surpris, Semblent vouloir scier leur bois avec des cris.
Du fort, on pense voir, dans le clair des flambées,
De noirs démons passer à louches enjambées.
On bûche dur. Les troncs chevauchent sur les dos.
* Castors ou Axnikoués est le vrai nom des Nez- Percés dont parle la mère M. de l'Incarnation.
l'expédition de dollard 127
On criaille : clameurs, glapissants trémolos. Tout hurle : les guerriers, l'écho du bois sonore. Le loup qui se réveille et que la faim dévore. L'Iroquois du concert fait les principaux frais. La balle pique l'arbre et siffle dans l'air frais. Le bois va s'effaçant dans ime fimiée acre. Où grimace le spectre inquiet du massacre.
Pour ne pas s'endormir en faisant le piquet, Doussin s'amuse un peu sans négliger le guet. Les assiégeants, hélés, riraient de sa voix grêle. N'était ce qu'il leur dit: « Venez chercher la grêle « Et le tonnerre aussi : la mère Attahentsic « Vous les offre par nous qui descendons à pic « Du palais enchanté, de la céleste lune ' « Où fume votre aïeule au fond de la nuit brune. « Venez, divins enfants. »
Pieds rétifs, yeux ardents, La meute aboie à l'otirs qui lui montre les dents; Ainsi, les Iroquois, prudents, font les bravaches, Vocifèrent de loin et brandissent leurs haches. Car, le fouet du railleur, le Peau-Rouge le sent.
^ Attahentsic, selon la croyance iroquoise, habite tantôt au royaume des mânes et tantôt dans la lime.
128 AUX TEMPS héroïques
En quête de pâture, un lynx hâve, passant, Rêve, entendant leurs cris, la fin de ses supplices, Et miaule sa réponse, ainsi qu'à des complices: Son instinct les connaît et flaire un gueuleton. Le hibou, ce jeûneur, le renard, ce glouton, Dans l'ombre réveillés, dilatent letu-s prunelles Qu'importime le jour; de vertes étincelles Reluisent dans le ccEur obsciu- des ormes creux, Alors qu'au crépuscule, en un choc hasardeux. Le forcené succombe.
On recule, on se cache.
Un sachem trop vaillant mord la poussière. On tâche D'arracher aux Français ce mort à cheveux longs; Mais sa tête, empalée, au ris des astres blonds. Avec un figement de grimace et d 'œillade, Coiflfe déjà, livide, un bout de palissade. Et, l'audace mettant la gaîté dans son jeu, Du fantôme d'enceinte où crépite le feu, On nargue l'ennemi qui rage d'impuissance.
L'ironie exaspère : un bataillon s'élance A tout fendre.
« A l'assaut, Onnontaguéronons, »
Hèle Métiwemeg, « Vil ramas de poltrons, « Voyez de votre chef la tête suspendue.
l'expédition de dollar d 129
« Venez la décrocher. »
Mais la troupe éperdue, Qu'émeut la sibilante éloquence du plomb. Reflue, et l'on dirait que dans l'ombre elle fond.
Un fuyard : « Je n'ai plus qu'ime rage engourdie : « Trêve aux chocs meurtriers; allimions l'incendie. « Voyez là nos guerriers pour toujours endormis; « L'écorce de leurs nefs en veut aux ennemis : « Qu'elle aille les brûler. »
Bientôt l'on voit éclore Un projectile ailé qui, tel un météore, Embrase le chemin qu'il parcourt en volant. Mille fois siffle en l'air ce trait étincelant. La flammèche n'est pas éteinte stu" sa route, Qu'il a déjà piqué les flancs de la redoute Et lèche de sa flamme ardente les palis, A chaque brin de mousse allumant un rubis. Mille fois sort du mur un bras qui le décroche.
130 AUX TEMPS héroïques
t Ils crioient aux H urons qui mouroient de soif dans ce chétif trou . . . qu'ils eussent à se rendre, qu'il y avoit bon quartier, qu'aussi bien, ilsétoient morts s ils ne le faisoient. »
DOLLIBK de Casson
Une face, apparue à l'angle d'une roche, Harangue les Hurons : « Sachez bien vous blottir « Dans ce nid de renard. Gardez-vous d'en sortir « Et n'allez pas gâter une belle aventure. « Tout va bien : vous dressez vos arbres de torture. »
« Ce gîte est un bûcher : vous attisez le feu « Et rougissez le fer. Nous sommes en un lieu « Où les baumiers, les pins, ruissellent de résine: « Nous allons vous griller; mais cela nous chagrine. « Frères, ouvrez les yeux, rendez-vous: c'est prudent. « Nous voulons vous sauver, croyez-le. »
« Cependant, * Craignez notre vengeance et sachez-là sans bornes. « Le chasseur peut tenir im élan par les cornes : « L'audace n'a qu'un temps, la force en a raison. « Nous sommes les plus forts. »
« Cueillez en la saison " Les fruits qu'elle vous donne; acceptez de vos frères « Le salut, vos canots, vos lacs et vos rivières;
l'expédition de dollard 131
« Ecoutez le conseil, le bon sens, l'équité.
« Nous vous offrons la paix avec la liberté.
« Soyez, dans vos forêts, libres comme les mouches,
« Les ours, les balbuzards et les aigles farouches.
« Au Ueu de flagorner bassement nos rivaux,
« Acceptez nos favetu^ et soyez nos égaux
« Redoutés comme nous des bandes mohicanes.
« Partagez notre vie, habitez nos cabanes.
« Quand vingt peuples se sont à la Ligue * soumis,
« Est-ce pour vous trop peu que d'être nos amis ?
« Nous enverrons vos Blancs fêter chez leurs ancêtres,
« Avec, pour les traquer, deux monstres sûrs et traîtres :
* Le tomahawk ici, la famine à Québec,
« De cette aire tirant les aiglons par le bec.
« Et désormais leurs bourgs ne verront que des ombres
« Se charbonner les pieds sur letu^ mornes décombres.
^ D'où vient ce zèle fou ? Que sont vos alliés ?
— « De vils repas de chien pour qui vous oubliez
« Un illustre passé, vos aïeux, votre race.
< Je crains qu'en votre honte un soleil ne s'efface.
« Réfléchissez. »
« Je tiens votre sort en ma main.
« Rendez-vous : nos guerriers arriveront demain,
* La ligue qu'avaient formée entre elles les cinq tribus iroqnoises, avait été le principe de tous leurs succès.
132 AUX TEMPS héroïques
« Au nombre de cinq cents, vengeurs inexorables « ( De vengeance avouez que nous sommes capables ) « Alors vous connaîtrez la mesure d'im Blanc, « Et ce qu'un Huron gagne à renier son sang. »
« Que le mépris se montre et l'amitié s'envole.
« Acceptez; il est temps. Nous vous tiendrons parole.»
Le chef yendat ' répond: « Là-haut, dans le ciel bleu.
« Votre pouvoir est nul, et vous paraissez peu
« Entre les horizons. Pour moi, je n'ai qu'im Maître
« Et je ne crains que Lui ... Je me fais gloire d'être
« Sa hache . . . Quant à vous, pour loger tant d'orgueil
« Je vous trouve petits . Vois: Je n'ai pas dans l'œil
« La terreur . . . Quoi ! tu veux que la crainte m'arrête :
« Ote le ciel qui plane au-dessus de ma tête ;
* Fais taire dans mon cœur tout sentiment pieux;
« Mais parle moins, sachem: tes discours sonnent creux.
« Tel est mon chant de mort. »
— « Nos heures sont comptées,»
Pense la garnison par les froides nuitées Et les jours accablants. Parfois im coup de feu, Une clameiu* de rage, un sifflement d'épieu,
' Yendats est le vrai nom des Hurons.
l'expédition de dollard 133
Font sursauter d'effroi l'autour et la corneille Qui volent au cadavre, ainsi qu'aux fleurs l'abeille. Et plus rien que l'écho du fleuve murmurant, Quelques bruits inconnus, un râle de mourant, Dans le saisissement d'un méfiant silence.
Le parfimi printanier qm des bourgeons s'élance, Se mêle aux puanteurs dans l'haleine des soirs; Et des astres douteux, sjTnboles des espoirs, Semblent marcher, rêveurs, dans la nue assombrie. Sur la branche le duc, repu, se renfle et crie A plein gosier sa joie au Seigneur des combats.
Quelques Français, ayant la terre pour grabats, Pour sommeil la torpeur, rêvent de sacrifices, De cadavres hideux et d'infâmes supplices.
134 AUX TEMPS héroïques
Braves el Lâches.
€ Il falloit aller à la pointe de l'épée puiser de l'eau à la rivière. »
Relation de 1660.
« Jugez du crève-cœur que cela fit à nos gens, siulout au brave Honontaha.»
DoLLiER de Casson
« Que n'amvent-ils donc, ces guerriers, sur le champ ?
« La bataille vaut mieux que la disette au camp :
« On s'étouffe à manger de la farine sèche;
« Mais au sein d'im nuage, à cheval sur la brèche,
« On n'éprouve ni soif, ni fatigue, ni faim;
« Avec des ennemis, on se passe de pain. »
Ainsi parle Doussin, Sieur de Sainte-Cécise,
Tandis qu'à la faveiir d'une aurore indécise
Et de cèdres touffus, dédaléen rideau.
Nos gars, hâtivement, font provision d'eau.
Et tiennent à distance, en tirant, le Peau-Rouge.
« Insensés, » crie un chef, de loin, « est-ce en ce bouge « Que vous serez vainqueurs ? Dites donc : vos esprits,
l'expédition de dollard 135
* Les avez- vous prêtés ? Certes, vous serez pris •» Et liés aux poteaux pour nous servir de cibles. « O vous qui méprisez nos amitiés paisibles.
« Çà ! nos meilleurs guerriers bientôt seront ici.
* Vengeurs exaspérés, massacrant sans merci. « Frères, vous périrez en restant où vous êtes ;
* Sortez donc et gardez vos cheveux sur vos têtes. »
Ce discours fait grandir le spectre des tourments. Dispute des Hurons : « Il a raison. » — « Tu mens. » — Est-ce en crevant de faim, fut-ce en une redoute, " Qu'on se prépare à mettre tme armée en déroute ?» — ^« Ta bravoure est à bout: honte! Vois l'Algonquin.»
— « Le trépas étant sûr, le défi ne vaut rien. »
— « Un défi de bravoure en mourant se remporte.»
— « Chef, veux-tu rester seul ? Ton neveu sort, y^
— « Qu'il sorte ;
* Ma parole est donnée; en homme je la tiens.
* Çà, nous sommes ici pour mourir en chrétiens ? »
— « Mourir, et pour cent coups reçus en donner quatre!» — «Vousaussi, vous mourrez :aupoteau,sans vous battre.»
— « Se battre, ayant pour plomb des caboches de pin. « L'estomac déchiré par l'ergot de la faim !
« Se battre au tomahawk, au glaive, à la massue.
136 AUX TEMPS héroïques
« Le bras mou! » — « Pas le bras, le cœur; l'âme abattue
* Par l'effroi. »
— « Jeimes gens, comptez sur sa pitié. »
— « L'homieur passe avant tout et je foule du pied
« Tout le reste. »
€ Nous avons ici un Oneiouteronon, je serais d'avis de l'envoyer à ses parents avec de beaux présents afin de les adoucir. » M. M. de riNCARNATION
— « Onneyout, vois ces raisons frivoles.
* Va donc: nous te chargeons de nos bonnes paroles
* D'amitié, de regret. Emporte ces présents, « Parle avec éloquence et touche tes parents.
« Dis-leiu" que les Hurons n'aspirent qu'à te suivre, « Qu'ils se sont bien trompés et ne veulent que vivre.»
L'Onneyout, chargé, part, et bientôt les Hurons
( Les Algonquins riant de ce tas de poltrons
Que la peur rend légers ) sautent les palissades.
On bat des mains, scandant letu^ bonds et leurs glissades
L'tm s'abat et puis deux et trois et quatre et tous,
Comme si des vieux pins tombaient les manitous
Leur chef dont la colère a le geste farouche, C)écharge un pistolet sur son neveu, la Mouche
l'expédition de dollard 137
Se rendant comme un lâche, et reste seul des siens. Noble et presque honteux devant les Algonquins.
A leur poste héroïque il reste vingt-deux braves. L'honneur a fait naufrage, ils en sont les épaves.
Ils mourront, mais leur vie, ils la feront payer.
« Voyez . . . quel cœur avoient ces vingtdeux personnes restées . . . fermes . . . sans être effrayées par cet abandon ni par l'arrivée des cinq cents hommes.»
« Ils passèrent encore trois journée après ce renfort à les attaquer d'heure en heure.» Dou.iER de Casson
l^vUle Suprême.
Un chef montre du doigt, disant. « J'entends crier: « Nous sommes tous perdus. )> Tavemier lui réplique « Bien, le Ciel nous regarde en cette heure tragique.»
Dans les yeux amortis la flamme reparaît. Depuis cinq jours, cinq nuits que le siège durait.
138 AUX TEMPS héroïques
On n'avait pu fermer un instant la paupière ;
On avait déjoué l'ennui par la prière,
A contre-cœur chanté pour tromper le sommeil.
Gelé sous l'astre mat, broui sous le soleil ;
On avait éptiisé poudre, plomb, comestibles,
Et vu, brûlant de soif, les heures impassibles
Avec elles traîner si lentement les jours !
Ah ! de pareils repos !.. les combats sont moins lourds *
Ce que le bois tamise à travers ses feuillettes.
Commence par un air et tourne en cris de bêtes. '
Espèces d'aboîments aigus, exaspérés.
A leurs morts les oiseaux s'arrachent effarés;
Aux détonations les collines répondent.
Une flottille, à l'anse où les rapides grondent.
Accoste et jette là cinq cents guerriers venus
On ne sait d'où, huppés, charbonnés \ presque nus
Dans leurs pagnes en peau de lynx et de panthère
Et voici qu'on les voit d'un repli de la terre
Surgir, terrifiants de force et de hideur.
• Le chant de guerre iroquois ne se composait que d'une couple de mots chantés; le reste n'était que cris.
* Les sauvages avaient coutume de se charbonner en partant pour le combat.
l'expédition de dollard 139
Les Français, épuisés, revivent. La pâleur
Va changer de sujets. C'est ainsi que, livide,
Le nuage orageux, en fulgiirant, se vide,
Et qu'à l'instant les monts se voilent de brouillard .
L'âpre attrait de la fin rend l'assiégé gaillard,
Et son âme s'enivre au cri de guerre horrible.
Sur le retranchement, Robin, vivante cible,
Se montre, agite im sabre et nargue l'ennemi.
La fusillade éclate, il se cache à demi.
La balle, sifflant, passe: il lui fait signe: Arrête.
On s'entraîne et se grise, on s'écrie: A la fête!
Suit un choc furieux. Les agresseurs, à flots.
Tâchent d'escalader le misérable enclos.
Peaux-Rouges et Français n'y vont pas de main morte.
On entend le concert des haches à la porte,
Les mousquets crépitants, un commandement prompt :
Plus loin, sept cents gosiers qui sonnent du clairon.
Le feu croise le feu, tout s'enflamme, tout fimie;
Le front d'airain bleuit dans l'orgueil de la plume;
La gorge qui hurlait jette im cri de douleur;
L'invincible Iroquois doute de sa valeur.
A chaque instant s'élève une plainte étranglée : C'est la horde à l'assaut, de fureur aveuglée, Qui passe siu- le ventre à ses frères meurtris,
!40 AUX TEMPS héroïques
Formant autour du fort un monceau plein de cris.
Oh! quel acharnement! Telle, au récif, la houle.
Ayant brisé sa force, à l'océan recoule
Et retrempe sa rage en son gouffre natal ;
Tel l'assaillant se heurte à cet enclos fatal,
Recule décimé, s'excite et recommence.
L'astre gai, refaisant trois fois sa ronde immense,
jette ses rires d'or nommés soirs et matins
Aux corps ensanglantés, ouvrant des yeux éteints.
Bâillant, échevelés, montrant leurs faces glabres
Au doux ciel, à travers le croisement des sabres
La vengeance, enchaînée à la peur et grinçant D'un dépit quintuplé par l'effort impuissant. Se fait dévote au dieu de l'arc et de la pique. Agreskoué, qu'on touche à force de musique, Kn fatiguant poumons, tambours et chichikoués A cuire en son honneur les Français sont voués ; On les fera sauter du fort dans les marmites. L'éloquence remet, fidèle à d'anciens rites, î>ous le regard des fils, la gloire des aïeux. \jes totems prometteurs, la colère des dieux,
Et les chiens qu'on immole à Jouskéha \ lexir père ; Et l'on crie: « En avant! Sus à cette tanière! »
L'arbre frémit, s'anime; il n'est plus un baimiier.
Plus tm cèdre touffu, qui ne cache un guerrier.
Les pins avec fracas tombent ; les branches sèches
Se brisent, leurs éclats volent, ainsi des flèches;
Et, par maints troncs fourchus les vieux palis cornés,
Ecartent leurs sommets à demi calcinés,
Doigts sinistres, montrant une heure au cadran sombre
Alors que, soucieux, les Iroquois, dans l'ombre.
Confrontent les sorciers avec les déserteurs.
L'assiégé suit de l'œil, sous d'énormes noirceurs.
Pans de nuit que les bois suspendent à leur voûte.
On ne sait quoi grouillant dans la lueur, et doute
S'il ne voit pas Satan autour de son creuset.
Et comme si du jeu le destin s'amusait,
Pendant trois jours d'assauts et d'âpre résistance.
De rage et de valeur, la victoire balance.
Sous les érables gais, en voile de printemps.
Les mourants sur les morts, Agniers, Tsonnontouans,
Tombent; le sang rougit leurs habits feuille-morte.
• Jouskéha, petit fils d'Attahentsic, gouverne conjointement avec elle le royaume des mânes. Il est aussi le dieu de la guerre, du feu et des moissons, et probablement le même qu' Agreskoué ou Areskouî.
142 AUX TEMPS héroïques
Attahentsic aux Blancs semble prêter main-forte, Tant ses fils meurent dru dans ce fatal combat.
« Une partie des ennemis étant prêle à abandonner, l'autre lui dit que si les François étoient si peu, ce seroit une honte étemelle. » Dollier de Casson
l>es chefs ont leur conseil, les devins leur sabbat.
* Nous sommes du gibier qu'on attire et qu'on chasse, ' Dit le Cerf; un esprit protège cette nasse. »
« Nos aïeux qui marchaient au fond des anciens temps, « Ont connu les fléaux. Grande Tête, Serpents, « De leurs mânes peuplaient l'invisible royaume; « Et la terre poussait le monstre et le fantôme
* Qu'y semait par les nuits la main d 'Attahentsic « L'éclair, sur la montagne, effleurait-il vm pic :
« On y voyait, debout, la tête échevelée,
* Un géant qui scrutait du regard la vallée ;
" Et s'il apercevait, au fond, quelques hameaux, « Il venait, enjambant par -dessus les ormeaux.
l'expédition de dollard 143
* Les cèdres et les pins, regardant, des nuées,
« Les tribus qui fuyaient dans l'ombre, exténuées, < Par fourrés, par buissons, cherchant où se cacher.
« Dans la fente inquiète, entr'ouvrant le rocher. « Dans l'antre, l'orme creux, dans le fond des ravines, «,Sous les vieux pins tombés, brandissant leurs racines, «iNos pères s'enfonçaient comme font les hiboux; « Et les ogres affreux, gardant par les deux bouts
* Les routes, les vallons, surveillaient les issues.
« Les arbres s'effeuillaient au vent de leurs massues ; « Ils faisaient de nos boiirgs prospères des tombeaux. « Et nos braves fuyaient comme des passereaux « Qu'épouvante l'œil fixe et perçant des nictales; «[Mais les coups des géants tuaientmoins que les balles.»
«(Ah ! l'aspect de ces morts en dit plus qu'un discours. «[Parlez vous dont le sang coule et rougit le cours « Du Mahamoucébé ! »
« Ce n'est partout qu'un râle « Et qu'un croassement. Pas un Visage-Pâle, « Par ces cent pieux trahi, ne tombe sous nos coups. « Passons notre chemin : ce sont des manitous.
* J'ai dit. »
— « Les maringouins sont drus au marécage ;
144 AUX TEMPS héroïques
« Mais que dire des Blancs nichés dans cette cage ?»
Dit la Pierre-qui-parle. « Ils ont creusé le sol
« A l'instar des fourmis, et l'oiseau que son vol
< Aux nuages suspend pour chasser la vipère,
« Seul, poiurait voir quel nombre en loge ce repaire.
« Que s'ils peuvent vraiment flotter en quatre nefs,
« Leur plomb est enchanté, des esprits sont leurs chefs,
« J'ai cru voir avec eux le diable à face blanche ' :
« A cheval sur les pieux, la paume sur la hanche,
« Il raillait nos sachems, agitait son drapeau.
« Le plomb qu'il lance voit, et je crains pour ma peau.
« Assez de nos guerriers chassent avec les ombres.
« J'ai dit. »
— « Moi, j'ai rêvé d'un fort et de décombres, « Dit Ciel-Noir; J'en conclus que ces Blancs vont périr. « Nous allons nous venger ... Je les vois nous honnir « S'ils peuvent à la fin s'échapper de ce gîte. « Faut -il, ô fiers sachems, que cette crainte agite « Ceux dont les grands aïeux ont vaincu les géants ■ * Non, la mort, le tombeau, sont des gouffres béants « Qui donnent le vertige aux Blancs comme aux Sauvages . « Tenus là prisonniers, ils deviendront plus sages, « Et leur immense orgueil finira par céder.
' C'est ainsi que les Iroquois nommaient Lambert Closse.
l'expédition de dollard 145
« Si nos meilleurs discours n'ont pu les décider, « La faim n'a pas perdu sa brutale éloquence. « Tout nous aide à briser leur folle résistance. « J'ai dit. »
Un chef reprend : « Ciel-Noir, avec raison . « Aux poudres de l'orgueil a collé le tison.
* Soyons les dignes fils des grands guerriers, nos pères.
* Ils traquaient les géants jusque dans leurs repaires.
* Ces hommes, après tout, ne sont pas de granit. « Que si, dans ce fortin, quelque diable a son nid,
* D faut l'en déloger. Hardiment, camarades ' « J'ai dit. »
— * Trois délégués. Que veulent ces maussades : Dit Tavemier, railletir. « Ça ne sera pas long, « Si tu veux, commandant, laisser parler le plomb. »
Iges; — «Qu'ils gardent leurs discours, leurs conseils et leurs piè- * Pas de vains arguments; mais qu'ils lèvent le siège. « Ils ont trop abusé de notre bonne foi. « Le moyen de traiter avec ces gens sans loi, « C'est de leur inspirer une peur salutaire. « Qui ne sait que mentir doit apprendre à se taire.
146 AUX TEMPS héroïques
« Aux airs que ces farceurs viennent là nous chanter, « C'est faire trop d'honneur que de les écouter. « Tirez et visez bien, toi, Lecomte et Desforges, < Et que pas un seul mot ne sorte de leurs gorges. »
Avant qu'ils n'aient passé l'aire des pas perdus, Les trois porte-parole, étalés sur l'humus. Râlent, ainsi la mare où s'éteint une bombe; Dans l'obscure fumée, un bras levé retombe; On voit un oeil glaireux, une bouche bâillant.
Anohotaha dit : « C'est beau d'être vaillant,
« Mais entendre raison n'est pas se montrer lâche;
« La prudence du brave enfouit souvent la hache.
« Ceux-là pouvaient s'attendre à nous voir, intrigués,
« Ecouter, réfléchir, répondre aux délégués :
< Ils venaient pourparler, de nous perdre étant maîtres
« Mais leurs gens désarmés, vous les tuez en traîtres;
« C'est de l'inattendu . . . Vous plongez dans le sang
« Le collier de la paix. Le mousquet n'est puissant
« Que s'il tonne à propos. »
« Ma carrière est finie :
« Je suis vieux; mais pour vous je regrette la vie, « Jeunes gens. L'ennemi, honteux, exaspéré,
l'expédition de dollard 147
« Se vengera. »
— « Grand chef, si j'avais espéré « Trouver en tout ce camp dix Iroquois sincères, « J'aurais sauvé ma vie et celle de mes frères ; « Mais la foi des traités, l'honneur, le droit des gens, < J'en ai toujours trouvé ces hommes indigents; « C'est en parlant de paix qu'ils préparent la guerre ; « Du sang de leurs amis ils abreuvent la terre.
* Où campait ce parti qu'on est allé chercher ?
— « Dans nos bois, attendant après quelque coucher « De soleil ; et sans nous, ces fourbes, ces infâmes, « Massacreraient ce soir nos enfants et nos femmes. »
« Mais eussions-nous sorti par quelque arrangement, « Est-ce que leur dépit en eût été moins grand « D'avoir eu tant de mal à prendre une poignée « De Blancs et d'Indiens ? Non, l'heure est éloignée
* Oii tu nous verras, chef, nous mettre à leur merci.
« C'est pour vaincre ou mourir que nous sommes ici. » Ainsi répond Dollard, fier et d'tme voix ferme.
« Ma bouche en a trop dit: pour toujours je la ferme* Conclut le chef. « Mourons ! »
148 AUX TEMPS héroïques
Au camp des Iroquois, Résonne sous les coups un sonore carquois. L'Aigle parle: « Ecoutez »
Répond uTi cri de rage « Ecoutez. »
On se tait.
« Avez-vous du coiu-age * Assez pour déchirer au nid ces louveteaux ? « Songez qu'ils ont déjà les pieds dans leurs tombeaux «< Et ne s'y coucheront qu'après des coups terribles. « Mettez donc en avant des haches invincibles. « Invoque Areskouï. sorcier: qu'il fasse tm choix »
Du fils d'Atta le sort interprète la voix Aux ailes des destins s'accrochent les bûchettes, ' Et vingt élus, noircis, décorés d'amulettes, Armés de tomahawks, dansant, poussant des cris Montrés par le dieu, forts de l'aide des esprits. Traînent, charmes vivants, la horde sanguinaire La prudence a rené la fougue téméraire ;
' Les Iroquois lançaient en l'air des bûchettes, et ceux sur lesquels elles tombaient étaient sensés être désigné.*; par le sort ou le dieu invoqué
l'expédition de dollard 149
Tous avancent couverts chacun d'un bouclier A peine dégrossi : bûche de peuplier.
Le bataillon s'est fait couleuvre colossale Aux écailles de bois où s'amortit la balle. Il rampe sous les dais qm bercent les oiseaux De cadavre repus sur levirs souples rameaux; Il dérange en passant le festin des corneilles. Et de ses cris stridents écorche les oreilles.
L'assiégé qui s'excite à la contrition,
Interrompt sa prière et redevient lion,
S'écriant: « Va pour Dieu, la Madone et la France!»
Une étoile s'allume au bout de chaque lance, Et l'arène où de sang s'abreuve le rayon, Rougit encor les pieds du fauve bataillon.
On lui sert du gravier, n'ayant plus de grenades; On jette des cailloux en bas des palissades Et lance des fusils que l'on charge à crever.
Et pourtant, la victoire, on est loin d'y rêver : Contre ime légion vingt-deux âmes altières !.. L'avalanche en passant déracine les pierres. Dollard, voyant le fort dont on bûche les flancs,
Frémir; voyant les pieux, les hommes, chancelants; Perce un baril de poudre, y plante tme fusée; Encore un coup, dit-il, et la troupe épuisée Voit, pareille au flambeau qu'on allume le soir, La résignation cahne dans son oeil noir.
Sa main lance en dehors le fumant projectile Qui rebrousse chemin
Reviens-tu, flamme hostile.
Exécuter du Ciel l'insondable décret '<"
\j& ressort d'tme branche, ô Dieu! se tenait prêt. Qui relance la poudre aux pieds des invincibles. Elle éclate, tout vole en débris indicibles Où verses-tu, rameau, cette urne de la mort ! Peu, poussière, fumée, où la douleur se tord. Où le crâne s'entr' ouvre et montre ses viscères. Où du bras arraché palpitent les artères . . . .\h! soleil, cache-toi, n'éclaire pas ce sang! Jetez votre ombre, ô nuits; ciel et vent gémissant Jetez sur ces horreurs le voile des tempêtes '
l'expédition de dollard 151
« Malgré cette désolation, chacun défendoit son côté à coups d'épée et de pistolet, comme s'il eût eu le cœur d'un Uon le brave Daulac fut enfin tué. »
DOLLIER de Casson
A travers la fumée on voit encor des têtes.
Des torses enlacés dans l'effort du combat.
La hache frappe dur, le pieu craque et s'abat.
L'Iroquois de dix morts a pris les meurtrières.
Les siirvivants, sans plomb, lancent encor des pierres.
Sur la brèche, on s'étreint, les pieds creusent le sol,
La masse et le fusil se baisent dans leur vol.
Les prunelles d'azur et les yeux d'escarboucle,
Se disputent le feu. Froncés, noués en boucle,
Les bras peinent . , .
Dollard est mort . . .
Un sang vermeil Coule des vives chairs que brûle le soleil. La Hochetière expire, im glaive en la poitrine; Doussin choit assommé. La souffrance burine Sur les traits des mourants d'affreuses visions. Les cris rauques mêlés aux détonations, Les longs gémissements, les voix exténuées. Le son clair de l'acier, les sauvages huées, Font clabauder les bois ahuris. Quelle horreur! Quel massacre au grand jour étale sa hideur!
152 AUX TEMPS héroïques
Le chef huron, mourant, veut qu'avec de la braise On lui brûle sa hiire.
Au sein d'une fournaise Dont la rage est le feu, les derniers combattants. Dans le fort délabré, luttent encor longtemps: Javelots, tomahawks, se livrent à l'orgie; De sang le glaive est soûl, la blouse en est rougie ; Il dégoutte des mains, teint les pieux vermoulus; Tl caille sous les pieds : la terre n'en boit plus.
C'est fini !..
Le dernier des héros qu'on égorge, Râle, ainsi le soufflet trop gonflé d'une forge. Et plus un seul Français, plus tm seul Algonquin . Tous tombés . . .
Dernier acte : incendie et butin ; Couteaux ensanglantés faisant le tour des crânes; Soir jetant sur les corps ses voiles diaphanes.
€kdie sur le$ Braves tombes au Cotid-Sault