LA VISION DES RUINES
Le cri rauque et le vol des grues Percent les nuages blafards; Les cygnes et les verts canards Voguent au fil des eaux accrues.
Dans l'île, un portail et deux tours, Retraite aux hiboux familière.
Dressent sous la mousse et le lierre Leurs profils noirs, douteux et lourds.
De maigres figures de pierre Gisant dans les iris épais, Les mains jointes, suivent en paix Le rêve qui clôt leur paupière.
Tous ceux-là dont le vent du nord Ronge avec lenteur les images, Anges et rois, vierges et mages, Ont grandement aimé la mort ;
Car la roideur de leur stature Et l'aridité de leur chair Font voir combien il leur fut cher D'aspirer à la sépulture.
De longtemps ne sera troublé Le silence de l'île sainte :
Dans le fleuve dont elle est ceinte Le dos des ponts s'est écroulé.
N'est-ce pas là le berceau rude De la grande et belle cité, Qui plus tard avec volupté S'assit dahs cette solitude?
Mais la terre avare a repris Les pierres des quais et des rues, Et les demeures disparues Gisent sous les tertres fleuris.
Au sud de l'île, une colline Couronne d'un amas confus De murs, de chapiteaux, de fûts.
Ses flancs où le thuya s'incline.
Les marais coassent, le soir.
Vers l'ouest, loin dans la plaine verte,
Une porte se dresse ouverte
Sur le ciel pluvieux et noir.