LE BASILIC
Non, tu ne pleures point ton virginal trésor; Nul repentir n'a lui dans ton âme orageuse, El l'Angelus du soir ne te rend pas songeuse : Ce que tu fis d'amour, tu le ferais encor.
Ton amant est parti sans dague, sans épée, Léger, et méditant un prompt retour vers toi, Et voici qu'il n'a point reparu. C'est pourquoi Tu veilles si dolente et de larmes trempée.
Il riait, et ton frère était joyeux aussi Quand, le jour de Saint-Jean, tous deux, au son des cloches, Sont allés lestement boire aux sources des roches. — Ton frère est revenu seul et plein de souci.
Son silence, son front qui jaunit et se froisse, Et les fauves lueurs de ses yeux de gerfaut Ont glacé tout le sang de ton cœur. Il te faut, Muette prés de lui, dévorer ton angoisse.
Dors, fille au cœur gentil ! grande amoureuse, dors ! Et sous tes longs cils clos éteins un peu tes larmes : Tu ne sais composer ni philtres noirs ni charmes Pour parler aux absents ou réveiller les morts.
Dans la paix du sommeil, Gemma, descends et plonge :
Entre ceux dont Amour fit une seule chair
Il subsiste un lien mystérieux et cher
Qui les unit, malgré la mort, de songe en songe.
Tu dors! Celui sur qui tu suspendais tes vœux, Le vois-tu devant toi, blême, la lèvre verte. Les habits en lambeaux et la poitrine ouverte? La terre sépulcrale offense ses cheveux.
Entends la. faible voix qui gémit dans sa bouche : « Gemma, n'accuse plus mes retards en pleurant. Ton frère m'a tué sous le pin du torrent. Et c'est là, dans la pluie et l'ombre, qu'est ma couche. »
Il ne dit rien de plus et dans le clair matin S'enfuit, Gemma répand des perles sur sa tète, Pour honorer son corps met sa robe de fête, Et, portant des parfums, sort d'un pied clandestin.
Comme une jument barbe, elle a, dans la rosée. Prompte et soufflant du feu, bondi jusqu'au torrent ; Elle a bien fort henni d'épouvante en flairant La terre sous le pin nouvellement creusée;
LE BASILIC lO)
Mais, grattant le sol noir de ses ongles, elle a Découvert aussitôt la chevelure blonde, La poitrine que perce une entaille profonde, Tout le corps de l'ami qui fut égorgé là.
Oh 1 qu'elle eût bien voulu le prendre et fuir avecque 1 Ohl qu'elle l'eût bientôt porté contre son cœur Jusqu'en la cathédrale et couché, dans le chœur, Au tombeau qu'a pour soi fait dresser l'archevêque !
Elle a senti combien de tels vouloirs sont vains; Et, pressant dans ses bras le corps meurtri qu'elle aime, Elle a longtemps hurlé contre la face blême; Et son grand désespoir a rempli les ravins.
Puis, tranquille et muette, elle a d'une main sûre Tranché par un couteau la tête belle encor. Contente, elle l'emporte enclose en un drap d'or. Après l'avoir lavée et de baume et d'eau pure.
Gemma, depuis ce temps, sur le haut escabeau, Tout près de la fenêtre aux vitres en losanges. Et le jour et la nuit, boit les senteurs étranges D'un pied de basilic spiritueux et beau.
Et jamais basilic dans un pot de faïence Blanc et bleu comme en ont les filles des cités, De ses rameaux touffus, par la sève humectés, N'exhala tout fleuri si molle défaillance.
Ses feuilles, qu'elle màçhe, ont un merveilleux goût, Glacial, enivrant, amer. Elle l'arrose D'eau de fleur d'oranger et d'essence de rose. Et de larmes d'amour, ohl de larmes surtout.
Mais quelle terre noire a nourri cette plante. Quels sucs mystérieux en forment la senteur, Pour qu'elle ait chargé l'air d'une acre pesanteur, Et dans les lourds rideaux épandu la mort lente?
Laissez la pâle enfant respirer seule en paix L'âme du basilic ; oh 1 laissez-la, par grâce 1 Elle sait bien pourquoi cette plante est si grasse i Elle sait que l'on meurt de son parfum épais.
C'est le dernier espoir, c'est l'unique tendresse. C'est le doux entretien de la triste Gemma; Car de ce vase où gît la tête qu'elle aima Le* parfum de la mort s'exhale et la caresse.