DEUXIÈME PARTIE
Voulût dans sa colère obscurcir ton esprit? Certes, un Dieu t'aveugle à qui ta main n'offrit Ni vin pur, ni gâteaux de miel et de farine, Soit Hermès, soit Cypris, Souveraine marine. Ou la noire Hékaté. Ces grands démons sont tels : Ils versent la démence aux cœurs fiers des mortels. Mais la raison revient sur les pieds prompts des heures. Écoute, je dirai des paroles meilleures.
Il ne m'est pas permis de t'entcndre, étranger.
HIPPIAS
Fille d'Hermas! le cœur des vierges est léger : Une humeur maladive est la part de la femme. Mes paroles auront la douceur du dictame : Je te rappelltrai nos amours, et comment Pour la première fois, ô souvenir charmant! Je te vis sous le seuil tout doré d'hélichryse, Ton aiguille à la main, me regarder surprise. Et j'hésitais. Mais toi : « Va vers cet inconnu, Nourrice, annonce-lui qu'il est le bienvenu. » Tu dis : Un grand frisson m'agita jusqu'aux moelles, Et je connus par toi l'amour, vierge aux beaux voiles. Mais à cause de moi, bientôt le tiède essaim
l86 LES NOCES CORINTHIENNES
Des Eros innocents voltigea sur ton sein. Souvent tu rougissais et baissais ta paupière; Souvent, ô ma Daphné, sur le vieux banc de pierre Tes doigts industrieux oubliaient les fuseaux, A l'heure purpurine où les jeunes oiseaux Vont dormir dans le nid sous la poutre enfumée. Car je contais alors, ô jeune fille aimée, Mes voyages lointains, les périls surmontés. Les prodiges nombreux et les mœurs des cités. Puis vinrent les désirs et leur longue fatigue, Et tes aveux plus doux que le miel et la figue; Le sourire indulgent de ton père, tes pleurs. Mon départ; mon retour lorsque la source en fleurs Et la Nymphe invisible et le myrte et l'yeuse Reçurent les serments de ta bouche pieuse.
DAPHNÉ
Tais-toi I tais-toi 1
HIPPIAS
J'ai vu frémir ton corps si cher :
Ahl tout cela, c'est toi, c'est ton sang et ta chair. Tu portes mon amour dans tes nerfs, dans tes veines. Viens, sois docile au Dieu. Chasse les craintes vaines. Aimer c'est vivre. Aimons.