‹ PoésiesChapitre 154 sur 341 · LIVRE I — MÉDITATIONS — VOYAGES · texte numérisé non relu

LIVRE I — MÉDITATIONS — VOYAGES

Des fleurs et de l'ombrage, et tout ce que j'aimai. C'est là, près d'une eau pure, au coin d'un bois tranquille, Qu'à mes mânes éteints je demande un asile : Afin que votre ami soit présent à vos yeux, Afin qu'au voyageur amené dans ces lieux, 20

La pierre, par vos mains de ma fortune instruite, Raconte en ce tombeau quel malheureux habite ; Quels maux ont abrégé ses rapides instants ; Qu il fut bon , qu'il aima, qu'il dut vivre longtemps. Ah! le meurtre jamais n'a souillé mon courage. 25

Ma bouche du mensonge ignora le langage; Et jamais, prodiguant un serment faux et vain, Ne trahit le secret recelé dans mon sein.

V. 17. N'est-ce pas là ie vœu éternel des poètes? Nous aussi, hommes d'une autre génération, n'avons-nous pas entendu la même pensée résonner sur la lyre d'un poêle aimé, mais, hélas ! trop tôt parti ?

Mes chers amis , quand je mourrai , Plantez un saule au cimetière :

J'aime son feuillage éploré; La pâleur m'en est douce et chère , Et son ombre sera légère A la terre où je dormirai. V. 25. C'est ici que commence l'imitation de Tibulle, III, v, 5 :

At milii Persephone nigram denuntiat horam :

Iramerito juveni parce nocere , dea.

Non ego tentavi , nuUi tcmeranda virorum ,

Audax laudandœ sacra docere deae.

Nec mea raortiferis infecit pocula succis

Dextcra , nec cuiquam tetra venena dédit ; Nec nos sacrilegos templis admovimus ignés ;

Nec cor sollicitant facta nefanda raeum ; Nec nos, insaniae méditantes jurgla linguse ,

Impia in adversos solvimus ora deos.

Et nondum cani nigros laesere capillos;

Nec venit tardo curva senecta pede.

Déjà, dans une autre élégie, Tibulle, I, m, 51 :

Parce, pater! timidum non me perjuria terrent, Non dicta in sanctos impia verba dcos.

Cf. Ovide, Her. XXI, 1T.3 ; Claudien, Rapt de Pros. II, 257.

Au V. 25, André par le mot meurtre désigne le duel, qu'il détestait, et qu'il flétiit dans ses OEuvres en prose, p. 49 : « Les femmes. . . de tout temps admiratrices secrètes ou déclarées de ces assassinats chevaleresques appelés duels, semblent eucoulager, par d'homicides applaudissements, celte férocité lâche et stupide. »

Kib ÉLÉr.IES

Nul forfait odieux, nul remords implacable

Ne déchire mon âme inquiète et coupable. 30

Vos regrets la verront pure et digne de pleurs.

Oui, vous plaindrez sans doute, en mes longues douleurs,

Et ce brillant midi qu'annonçait mon aurore,

Et ces fruits dans leur germe éteints avant d'éclore.

Que mes naissantes fleurs auront en vain promis. 35

Oui, je vais vivre encore au sein de mes amis.

Souvent à vos festins qu'égaya ma jeunesse,

Au milieu des éclats d'une vive allégresse.

Frappés d'un souvenir, hélas! amer et doux.

Sans doute vous direz : « Que n 'est-il avec nous! >' 4o

Je meurs. Avant le soir j'ai fuii ma journée. A peine ouverte au jour, ma rose s'est fanée. La vie eut bien pour moi de volages douceurs ;

Y, S-i. Cette pensée raj)pelle TibiiUe, III, V, 19 :

Quid fraudare juvat vilem crescentibiis iivis;' Et modo nata mala vellcrc poiiia nianii?

Mais comme cette belle image s'élève encore dans la Jeune Captive ! V. 35. Malherbe, p. 71 (vers qu'André qualifie de virgilicn, de divin) :

Et les fruits passeront la promesse des fleurs. V. 41. Malherbe, Larmes de Saint-Pierre, p. 11, a dit : N'ayant qu'un jour à vivre, il ne peut l'acticvcr, vers divin, dit André. Plus loin, même pièce, p. 15, Malherbe dit encore :

Le soir fut avancé de leurs belles journées. [Le même vers que j'ai noté p. Il fremarciue André). Peut-être à celte source nous devons le vers divin de La t'ontaine :

Rieu no I rouble sa lin ; c'est le soir d'un biau jour. Péli'arfjue a dit dans un xers délicieux, par la bouche dt; Laurt' :

E conipi iiiia giornala iuan/,i sera.

Va moi, dans une de mes élégies :

Je meurs. Avant le soir j'ai (ini ma journée. J lionsard, ./w. I, xix, avait dit avant Malherbe :

Avant ton soir se clorra ta journée .1 .-U. Housseau, Ode IX, rendant la pensée d'I.saïe (XXVIII, 10) , a dit : Au midi de mes années .Je touchais à mou eoueli.int.

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•le les goûtais à peine, et voilà que je meurs. Mais, oh ! que mollement reposera ma cendre, 45

Si parfois, un penchant impérieux et tendre Nous guidant vers la tombe où je suis endormi, \ os yeux en approchant pensent voir leur ami ; Si vos chants de mes feux vont redisant l'histoire ; Si vos discours flatteurs, tout pleins de ma mémoire, 50 Inspirent à vos fds, qui ne m'ont point connu, L'ennui de naître à peine et de m'avoir perdu ! Qu'à votre belle vie ainsi ma mort obtienne Tout l'âge, tous les biens dérobés à la mienne ; Que jamais les douleurs, par de cruels combats, 55

^'allument dans vos flancs un pénible trépas ; Que la joie en vos cœurs ignore les alarmes ; Que les peines d'autrui causent seules vos larmes ; Que vos heureux destins, les délices du ciel. Coulent toujours trempés d'ambroisie et de miel, 60

Et non sans quelque amour paisible et mutuelle. Et quand la mort viendra, qu'une amante Adèle, Près de vous désolée, en accusant les dieux, Pleure, et veuille vous suivre, et vous ferme les yeux,

V. 44. « l'oUà (jue je meurs. » Cette forme a pu paraître négligée ; elle tsl au coulraire toute bibiicjue. Psaumes, XXXVI, 36 : « Vidi impiiim supcre\altatum , et elevatiun sicut cedros Libani. Et tiansivi, et ecce non erat. » V. 45. Eu rapprocliant de ce \ers le v^ 49, et en lisant : Mais, oh ! que mollement reposera ma cendre, Si vos chants de mes feux vont redisant l'histoire; ou aurait, admirablement rendus, les deux vers de Virgile, Egt. X, 33 :

. • ■ 0 mihi tuni quam niolliter ossa quieseant, Vcstra meos olim si Cstula dicat amores!

V. (jO. (c Trempés d'ambroisie et (le miel, i> mélangés d'ambroisie et de luitl. C'est

le Icmpcrare des Latins et le sens propre du mot tremper.

Souffre un moment encor : tout n'est que changement. L'axe tourne, mon cœur: souffre encore un moment. La vie est-elle toute aux ennuis condamnée? L'hiver ne glace point tous les mois de l'année. L'Eurus retient souvent ses bonds impétueiix ; Le fleuve, emprisonné dans des rocs tortueux, Lutte, s'échappe, et va, par des pentes fleuries, S'étendre mollement sur l'herbe des prairies.

X. Y. 2. " Àxe, » poétique pour roue, char. Homorc, //. XVI, 37 8, emploie

ôclwv pour rpo^ô; :

Ttiô Ci' a|oai çwte; stciutov.

El Virgile, En. V, 820, avis pour currtis :

Tumidumque sub axe lonanli

Sternitur œi|iior aquis

La comparaison de la vie humaine à la roue se letrouve dans Anacréon, Od. IV : Xpo^ô; apjjLaxo; yàp ola Ptoio; Tp£)(si xy>,i(j6£ti;.

Cf. Silius Italiens, IJell. Punie. VI, 121. V. 4 et suiv. Imité d'Horace, Od. II, ix :

Non semper iuibres nubibus liispidos Manant in agros, aul marc Caspimn "Vexant inaequalps proeelUe Usque; nec Armeniis in oris , Araice Valgi , stat glacies iriors Menscs per oiunes; aut aquilonibus Qucrceta Gargani laborant, .

Et foliis viduantur orni.

André sans doute se souvenait aussi de ce passage d'Kuripide, //orc. fur. loi , où la même pensée est exprimée :

KàiAvoufft yâp toi xal ppOTwv ai a-u;j.<popat ,

xai TcveyjAat' àvéftwv oùvt àû pwfjLviv titi ,

oï t' £'jtu3(oûvT£; Sià téXou; oùx £ijTuy£t; ■

ÈltdTaTat yàp Ttâvx' ait' àXXrjXwv oî/a. Cf. Pindare, 01. II. — L'ode d'Horace a en beaucoup d'imitateurs dans la poésie française. Voy. Uonsard, Àm. I, ci.XVl, et Od. IV, xxi ; ni l'une ni l'autre de ces deux imitations ne sont bcmnes. Ronsard s'éverlue à surcharger sa pensée de mots et de lapports nouveaux. Voyez encore Racan, Bcrg. III, Chœur, et V, Épilh. ; Malherbe, p. 2;i3 et p. 247 ; Rousseau, Od. II, iv.

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C'est ainsi que, d'écueils et de vagues pressé,

Pour mieux goûter le calme il faut avoir passé, lo

Des pénibles détroits d'une vie orageuse,

Dans une vie enfin plus douce et plus heureuse.

l.a Fortune arrivant à pas inattendus

Frappe, et jette en vos mains mille dons imprévus :

On le dit. Sur mon seuil jamais cette volage 15

N'a mis le pied. Mais quoi ! son opulent passage,

Moi qui l'attends plongé dans un profond sommeil.

Viendra, sans que j'y pense, enrichir mon réveil.

Toi qu'aidé de l'aimant plus sur que les étoiles,

Le nocher sur la mer poursuit à pleines voiles ; 20

Qui sais de ton palais, d'esclaves abondant,

V. 14. A chacun des vers 14, 15, IG, la césure avance d'une syllabe. Par cette coupe savante, André parvient à imiter les mètres variés de la fable. V, 17. La Fontaine, Fables, VII, xii :

Il la trouve assise à la porte De son ami plongé dans un profond sommeil.

La fortune, avec ses vicissitudes, est un thème éternel de poésie ; Manilius, Aiir. IV, 78, a dit : « Transit per illum, ex illo fortuna venit. » Les tragiques grecs abondent en semblables pensées ; c'est comme une leçon perpétuelle qu'ils donnaient aux volages Athéniens. Voy. Sophocle, Ant. 1168.

v. 19. Ici se dressent les deux grands noms de Pindare et d'Horace. — Pindare , 01. XII, invoque la Fortune Libératrice :

Ttv yàp £v TiôvTw xuêspvwvxat 6oaî vâcç, Èv yiçcs(^ te ),a'.4'iQpo' •Kokt\i.oi, xàyopat poviXaqjopof atys |xàv àvôpwv TzokX ôcvo), xat ô' au xâxw 4'£Ûôri jj,£Ta[i.(j')vta Xc'p.votrscLi, xuXivûovt' èXitîSe;. x. x. X.

Et Horace, Od. I, XXXV, s'inspirant du poète thébaiu :

O Diva , gratum quae régis Antium

Te pauper ambit sollicita prece Ruris colonus; te dominam aequoris, Quicumquc Bithyna lacessit Carpathium pclagus cnrin.i, etc.

.\ coté de ces belles invocations à la Fortime, on peut mettre les beaux vers de Pétrone, Sat. CXX. Cf. Dante, Div. Corn., Enfer, VII.

ilO KLÉGILS

De diamant, d'azur, d émeraudes artleiit.

Aux gouffres du Potose, aux antres de Golconde,

Tenir les rênes d'or qui gouvernent le monde.

Brillante déité ! tes riches favoris 25

Te fatiguent sans cesse et de vœux et de cris ;

Peu satisfait le pauvre. O belle souveraine !

Peu ; seulement assez pour que, libre de chaîne,

Sur les bords où, malgré ses rides, ses revers,

Belle encor l'Italie attire l'univers, 30

Je puisse au sein des arts vivre et mourir tranquille !

C'est là que mes désirs m'ont promis un asile ;

C'est là qu'un plus beau ciel peut-être dans mes flancs

Éteindra les douleurs et les sables brûlants.

Là j'irai t'oublier, rire de ton absence; 35

Là, dans un air plus pur respirer, en silence

Et nonchalant du terme où finiront mes jours,

La santé, le repos^ les arts et les amours.

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