V. 1.30. Bailly, Histoire de l'astronomie
Naît de ces grands ol)jets réservés à nos àgesl
Sous ces bois étrangers qui couronnent ces monts,
Aux vallons de Cusco, dans ces antres profonds,
Si chers à la fortune et plus chers au génie,
Germent des mines d'or, de gloire et d'harmonie. 140
Pensez-vous, si Virgile ou l'Aveugle divin
Renaissaient aujourd'hui, que leur savante main
Négligeât de saisir ces fécondes richesses.
De notre Pinde auguste éclatantes largesses ?
Nous en verrions briller leurs sublimes écrits ; 145
Et ces mêmes objets, que vos doctes mépris
Accueillent aujourd'hui d'un front diu^ et sévère,
Alors à vos regards auraient seuls droit de plaire.
Alors, dans l'avenir, votre inflexible humeur
Aurait soin de défendre à tout jeune rimeiu' 150
D'oser sortir jamais de ce cercle d'images
Que vos yeux auraient vu tracé dans leurs ouvrages.
Mais qui jamais a su, dans des vers séduisants,
Sous des dehors plus vrais peindre l'esprit aux sens?
Mais quelle voix jamais d'une plus pure flamme 155
Et chatouilla l'oreille et pénétra dans l'âme ?
Mais lemvs mœurs et leurs lois, et mille autres hasards,
Rendaient leur siècle heureux plus propiceaux beaux-arts.
Eh bien! l'âme est partout ; la pensée a des ailes.
Volons, volons chez eux retrouver leurs modèles ; IGO
V. 1 iO. Ce passage li'iiioigne des projets épiciucs irAmlré. l'ayolle a dit avoir vu paiiiii 1rs Jiianuscrits le j>/an d'un jjo(-tne sur la cont/in'le du Pérou; ([u'esl-il de- \ciiii? (pii donc a dispersé ainsi les reliques du poète:'
V. l')8. Horace, reprochant aussi aux Romains de ne permettre l'audace poélicpu' <|u'au\ anciens, F.p. ad Pis. 53 :
. (Jiiiil aiiti'iii .'
Cii-ciliu l'l;uilciquc ilabit lUiraaiius, adciiiiilum Virgilio, Varinqiio?
\ oyageons dans leur âge, où, libre, sans détour, Chaque homme ose être un homme et penser au grand jour . Au tribunal de Mars, sur la pourpre romaine. Là du grand Cicéron la vertueuse haine Ecrase Céthégus, Catilina, Verres ; 165
Là tonne Démosthène ; ici de Périclès La \oix, l'ardente voix, de tous les cœurs maîtresse. Frappe, foudroie, agite, épouvante la Grèce. Allons voir la grandeur et l'éclat de leurs jeux, Ciell la mer appelée en un bassin pompeux! 170
Deux flottes parcourant cette enceinte profonde, Combattant sous les yeux des conquérants du monde ! O terre de Pélops ! avec le monde entier
V. 1C3 et siiiv. Tout le passiige qui suit est iuiilé de Pétrone, Satyr. V : Sed sive ariuigcrae rident Trilonidis arecs, Seu Laeedsmonio tellus habitata colono, Sirennmque doiiius, dtt priraos versibus annos, Maeoniumque bibat fclici peclore fontem ; Mox et Socratico plenus grege mittat habenas Liber, et ingentis quatiat Demostheiiis arma. Hinc Romana manus cireuiufluat, et modo Graio l-^sonerata sono, mulet suffusa saporem. Interdum subduela foro det pagina cursuin, Kt corlina sonet eeliri distincta meatu. Dent epulas et bella truci raemorata canore : (irandiaqno indomiti Ciceronis vcrba minenlur. His aninium succinge bonis, sic fliiminc largo Plenus, Pierio defundes peetore verba.
Relire dans Longin, du Subi. , les chapitres XI et XII, (iiii traitent de l'imitation et de la manière d'imiter.
V. 1C8. C'est le portrait qu'Arislopliane, Acli. 530, nous trace de Périclès : 'EvtsùÔEv opyvi nepixXÉy); oûXû|j.7no; r,C)Tpa7iT', èêpôvTa, ÇuvenOy.a xriv 'E)»>,!x5a. Cf. Diodore, XII, XL ; Plut., Périclès, VIII. — Le scholiaste cite un vers d'Eupolis remarqué par presque tous les écrivains qui ont parlé de Périclès, \oy. Cicéron, Orat. \\ deSuad.; fira/. IX ; Quintilien, XII, 10.— Cicéron, Oral, ad 31. Brut. XXIX, rappelle aussi les paroles d'Aristophane ; Aristide, Orat. 45, rapporte l'expression du poète comique Cralinus sur Périclès : «'£2 jjLâyi'CTTri y),âJTTa twv 'EXXrivtôwv. »
V. 170. Allusion aux uaumachies romaines, jeux en honneur sous les Césars et dont parle Suétone. On y représentait fréquemment cette bataille d'Actium si célèbre que les enfants la simulaient dans leurs jeux, voy. Horace, Epû. I, xvill, Gl.
Allons voir d'Épidaure un agile coursier,
Couronné dans les champs de Némée et d'Élide ; 175
Allons voir au théâtre, aux accents d'Euripide,
D'une sainte folie un peuple furieux
Chanter : Amour^ tyran des honiines et des dieux!
Puis, ivres des transports qui nous viennent surprendre,
Parmi nous, dans nos vers, revenons les répandre; 180
Changeons en notre miel leurs plus antiques fleurs ;
Pour peindre notre idée empruntons leurs couleurs ;
Allumons nos flambeaux à leurs feux poétiques ;
Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques.
V. 174. André est exact jusque dans les moindres détails : les coursiers d'Épidaure étaient célèbres, voy. Strabon, VIII, Vlll.
V. 178. Lucien, Quomod. liist.conscr.sit,\, raconte que, sous le règne de Lysiniaque (301 av. J. C), à Abdère, pendant les chaleurs de la canicule, un acteur, nommé Archélaiis, joua V Andromède d'Euripide avec une telle passion que le peuple, surexcité par la poésie d'Euripide , par le jeu de l'acteur et par les feux du soleil, sortit du théâtre en proie à une frénésie qui dura tout le temps des chaleurs, criant et chantant ce vers d'une tirade de Persée:
2y ô' w Oewv TÛpawe xàvôpwnwv "Epwç.
Athénée, XIII, i, p. 5G1, B, nous a conservé six aulres vers. Cette pensée du reste n'appartient pas en propre à Euripide, qui l'a reproduite dans P/iùdre, selon le témoignage de Clément d'Alexandrie, Strom. VI, p. 449, E. (Stobée, LXII, 25, attribue ce fragmenta Sophocle) ; Cléni. d'Alex, le rapproche de deux vers d'Anacréon, Od. LVIll :
"Ooe xai Oewv o\)-^à.axy\c„ ôôe xal ppoToù; 6a|xà!^£t.
Sophocle l'exprime dans Àntlgonc, 781, ainsi que dans les Cclchides (Stobée, LXIII, ()). Et on la retrouve presque sous la même forme dans Hésiode, Tlœog. 121. Rapprochement curieux, Pétrone, Satyr. CXX, a dit de la fortune :
Rctiuii liuraanarum, divinariiin(|ue pntcstas. Corneille, liodogune, III, Il , appelle l'Amour (ce IlavSajjLaTwp , comme disaient les Grecs) : « Le grand maître et des rois et des dieux. » Le Brun, Veillées du Parnasse : u Le vainqueur des héros et des dieux. » La Fontaine avait dit, dans Psyché, I : On le craint dans les cicux, on le craint sur la lerrc. V. 184. Ce vers résume admirablement toute la pensée d'André. Aux temps héroïques de la Grèce, Homère, Odyss. I, 351, disait déjà :
Tyiv ^àp àotôrjv |j,àXXov ÈTitxXetoua' avOpoiTroi, Y^Ttç àxouôvTeiriji vEfOTotTyi à.^/^\.ni\i\xa.%.
Direz-vous qu'un objet né sur leur Flélicon 185
\ seul (le nous charmer pu recevoir le don ; Que leurs fables, leurs dieux, ces mensonges futiles, Des Muses noble ouvrage, aux Muses sont utiles; Que nos travaux savants, nos calculs studieux, Qui subjuguent l'esprit et répugnent aux yeux, I9n
Que l'on croit malgré soi, sont pénibles, austères, Et moins grands, moins pompeux que leurs belles chimères? Voilà ce que traités, préfaces, longs discours, Prose, rime, partout nous disent tous les jours. Mais enfin, dites-moi, si d'une œuvre immortelle 195
La nature est en nous la source et le modèle, Pouvez-vous le penser que tout cet univers, Et cet ordre éternel, ces mouvements divers. L'immense vérité, la nature elle-même, Soit moins grande en effet que ce brillant système 200 Qu'ils nommaient la nature, et dont d'heureux efforts Disposaient avec art les fragiles ressorts ? Mais quoi ! ces vérités sont au loin reculées, Dans un langage obscur saintement recelées : Le peuple les ignore. O Muses, 6 Phœbus ! 205
C'est là, c'est là sans doute un aiguillon de plus. L'auguste poésie, éclatante interprète, Se couvrira de gloire en forçant leur retraite. Cette reine des cœurs, à la touchante voix, A le droit, en tous lieux, de nous dicter son choix, 210 Sûre de voir partout, introduite par elle,
M. Sainte-Beuve, Etude sur Virgile, cite le vers d'André en en développant la pensée , et le rapproche de ces vers de Virgile, Géorg. 111, 8 :
Tentanda via est, qiia me (luoque possim
Tollerc hurao, victorqiie virùm vnlitaro prr nra. Cf. Pindare, 01. IX, 72: Manilius, Âstr. III. V. 209. Voy. Jeu de Pnume, v. 20.
Applaudir à grands cris une beauté nouvelle,
El les objets nouveaux que sa voix a tentés
Partout, de bouche en bouche, après elle chantés.
Elle porte, à travers leurs nuages plus sombres, 215
Des rayons lumineux qui dissipent leurs ombres.
Et rit quand, dans son vide, un auteur oppressé
Se plaint qu'on a tout dit et que tout est pensé.
Seule, et la lyre en main, et de fleurs couronnée.
De doux ravissements partout accompagnée, 220
Aux lieux les plus déserts, ses pas, ses jeunes pas.
Trouvent mille trésors qu'on ne soupçonnait pas.
Sur l'aride buisson que son regard se pose.
Le buisson à ses yeux rit et jette une rose.
Elle sait ne point voir, dans son juste dédain, 225
Les fleurs qui trop souvent, courant de main en main,
Ont perdu tout l'éclat de leurs fraîcheurs vermeilles ;
Elle sait même encore, ô charmantes merveilles !
Sous ses doigts déhcats réparer et cueillir
Celles qu'une autre main n'avait su que flétrir. 230
Elle seule connaît ces extases choisies.
D'un esprit tout de feu mobiles fantaisies.
Ces rêves d'un moment, belles illusions.
D'un monde imaginaire aimables visions,
Qui ne frappent jamais, trop subtile lumière, 23ii
Des terrestres esprits l'œil épais et vulgaire.
Seule, de mots heureux, faciles, transparents,
V. 214. « De bouche en bouche, » pvr ora, dit Vir};il(! dans les vers cités p. 335. V. 221. Éd. 1839 :
Aux lieux les plus sccri'ts, ses pas, ses jeuucs pas. V. 217. « Dans son vide, » dans le vide de ses pensées.
V. 218. Par exemple Clidriliis, (pie eile M. Sainte- Henve, Ftu(h' sur f'ir^i/c. Voye/. La Itrnyère, rAv OF.ihtcs de l'rspiil, au déhiit.
Elle sait revêtir ces fantômes errants : Ainsi (les hauts sapins de la Finlande humide, De l'ambre, enfant du ciel, distille l'or fluide, 240
Et sa chute souvent rencontre dans les airs Quelque insecte volant qu'il porte au fond des meis; De la Baltique enfin les vagues orageuses Roulent et vont jeter ces larmes précieuses Où la fière Yistule, en de nobles coteaux, 245
Et le froid Niémen expirent dans ses eaux. Là les arts vont cueillir cette merveille utile. Tombe odorante où vit l'insecte volatile : Dans cet or diaphane il est lui-même encor, On dirait qu'il respire et va prendre l'essor. 250
Qui que tu sois enfin, o toi, jeune poète.
Travaille, ose achever cette illustre conquête.
J)e preuves, de raisons, qu'est-il encor besoin ?
Travaille : un grand exemple est un puissant témoin.
Montre ce qu'on peut faire, en le faisant toi-même, 255
Si pour toi la retraite est un bonheur suprême ;
Si chaque jour les vers de ces maîtres fameux
Font bouillonner ton sang et dressent tes cheveux ;
Si tu sens chaque jour, animé de leur âme,
Ce besoin de créer, ces transports, cette flamme, 260
Travaille. A nos censeurs c'est à toi de montrer
Tous ces trésors nouveaux qu'ils veulent ignorer.
Il faudra bien les voir, il faudra bien se taire
V. 2;J9. André donne ici de la formation de i'anil)re une explication admise par ([nelques savants, mais repoussée par d'autres; l'éditeur de 1826 cite une épigramme (le Martial, VI, XV, où il est cpieslion du même phénomène.
V. 244. Les antiques légendes prétendaient que l'ambre s'était foimé des larmes versées par les sœurs de Phaétoii (Ovide, 31éi. Il, 584), ou par les sœurs de Méléagre, selon Sophocle.
Quand ils verront enfin cette gloire étrangère
De rayons inconnus ceindre ton front brillant. 265
Aux antres de Paros le bloc étincelant
N'est aux vulgaires yeux qu'une pierre insensible ;
Mais le docte ciseau, dans son sein invisible,
Voit, suit, trouve la vie, et l'âme, et tous ses traits.
Tout l'Olympe respire en ses détours secrets : 270
J^à vivent de Vénus les beautés souveraines ;
Là des muscles nerveux, là de sanglantes veines
Serpentent; là des flancs invaincus aux travaux,
Pour soulager Atlas des célestes fardeaux.
Aux volontés du fer leur enveloppe énorme 275
Cède, s'amollit, tombe; et de ce bloc informe
Jaillissent, éclatants, des dieux pour nos autels :
C'est Apollon lui-même, honneur des immortels;
C'est Alcide vainqueur des monstres de Némée ;
C'est du vieillard troyen la mort envenimée ; '^80
C'est des Hébreux errants le chef, le défenseur :
Dieu tout entier habite en ce marbre penseur.
V. 26G. Voyez le Jtu de Paume, IG. La pensée (ju'il m\ développer a été exprimée par Ovide, Art d'aimer, IH, 223 :
Cum ûeret, lapis asper erat, niiric, nobilc sij;niiiu, Niicla Venus madidas exprimit iinbre comas. V. 2fii). La Fontaine, Psyché, I, nous montre une arcade remplie De marbres .i qui l'art a donné de la vie. Pope, Essai sur la critl(/ue, 111, dans le tableau de la renaissance des arts sons Léon X : Then sculpture and ber sister arts revive ; Slonts leap'd lo from, and rocks bejïan tolive. ' V. 27.3. Les lianes Invaincus aux travaux sont ceux d'Hercule. Dans son Lexit/ue de Corneille, M. Frédéric GodelVoy remarque très-justement (pie le mot invaincu n'est pas, comme on l'avait dit à tort, de rinventioii de C-orneille. Parmi les exemples cpi'il cite, il eu est plusieurs où invaincu est em[)lojé avec la préposition ù. V. 278. L'Apollon du Belvédère. Au vers suivant, c'est l'Hercule Farnèse. . V. 280. Le groupe de Laocoon. — <i /.a mort envenimée, » causée par le poison. V. 281. Le Moïse de Michel-Ange.
V. 282. " Tout l'uiier. » expression poélicpie ([ui donne à la pensée un degré
Ciel! n'entendez- vous pas de sa bouche profonde Éclater cette voix créatrice du monde?
Oh! qu ainsi parmi nous des esprits inventeurs 285
De Virgile et d'Homère atteignent les hauteurs,
Sachent dans la mémoire avoir comme eux un temple,
Et sans suivre leiu's pas imiter leur exemple,
Faire, en s'éloignant d'eux avec un soin jaloux.
Ce qu'eux-méme ils feraient s'ils vivaient parmi nous! 290
Que la nature seule, en ses vastes miracles,
Soit leur fable et leurs dieux, et ses lois leurs oracles;
Que leurs vers, de Téthys respectant le sommeil,
N'aillent plus dans ses flots rallumer le soleil ;
De la cour d'Apollon que l'erreur soit bannie, 295
Et qu'enfin Calliope, élève d'Uranie,
Montant sa lyre d'or sur un plus noble ton,
En langage des dieux fasse parler Newton !
Oh! si je puis, un jour!... Mais quel est ce muimure? Quelle nouvelle attaque et plus forte et plus dure ? 300 O langue des Français! est-il vrai que ton sort Est de ramper toujours, et que toi seule as tort? Ou si d'un faible esprit l'uidolente paresse Veut rejeter sur toi sa honte et sa faiblesse?
Irès-élevé de force el d'énergie ; c'est le totus des Latins. Les exemples en sont nombreux ; quelques-uns sont célèbres. Voy. Horace, Od. I, xix; Virgile, En. IV, 3f>3 ; .Slace, Jcliill. II, 183; Claudien, Rapt. Proserp. I, G, etc.; Corneille, Horace, V, m; Ciiina, I, III (et Comm. de Voltaire); Racine, Plièdre, I, m ; Ipliig. I, Il ; Alex. V, III, etc. — Gentil Bernard, Jrt d'aimer, II : Quand tout s'anime à ses douces haleines, Vénus entière habite dans nos veines.
V. 290. Voy. Longin, de Subi. XII. Longin parle an point de vue de l'expression, et Chénier au point de vue de la conception.
il n'est sot traducteur, de sa richesse enflé, 305
Sot auteur d'un poëme, ou d'un discours sifflé,
Ou d'un recueil ombré de chansons à la glace,
Qui ne vous avertisse, en sa fière préface,
Que si son style épais vous fatigue d'abord,
Si sa prose vous pèse et bientôt vous endort, 3io
Si son vers est gêné, sans feu, sans harmonie,
Il n'en est point coupable : il n'est pas sans génie ;
Il a tous les talents qui font les grands succès ;
Mais enfin, malgré lui, ce langage français,,
Si faible en ses couleurs, si froid et si timide, 315
L'a contraint d'être lourd, gauche, plat, insipide.
Mais serait-ce Le Brun, Racine, Despréaux
Qui l'accusent ainsi d'abuser leurs travaux ?
Est-ce à Rousseau, Huffon, qu'il résiste infidèle?
Est-ce pour Montesquieu, qu'impuissant et rebelle, 320
Il fuit? Ne sait-il pas, se reposant sur eux.
Doux, rapide, abondant, magnifique, nerveux.
Creusant dans les détours de ces âmes profondes,
S'y teindre, s'y tremper de leurs couleurs fécondes ?
Un rimeur voit partout un nuage, et jamais 325
D'un coup d'oeil ferme et grand n'a saisi les objets ;
La langue se refuse à ses demi-pensées.
De sang-froid, pas à pas, avec peine amassées ;
Il se dépite alors, et, restant en chemin,
V. 32:). CA\ Horace, £/>. ad Pis. W, 311. — Hoiieaii, Ârl iwét. \ 11 est certains esprits dont les sombres pensées Sont d'un nu,Tp;e c'pais toujours embarrassées; Le jour de la raison ne les saurait percer. Avant donc que d'écrire apprenez à penser. Selon que notre idée est plus ou moins obscure, 1,'expression la suit ou moins nette ou plus pure. Ce que l'on conçoit bien s'i'nonce clairement, lit les mots pour le dire arrivent aisément.
L'INVENTION 3il
Il se plaint qu'elle échappe et glisse de sa main. 330
Celui qu'un vrai démon presse, enflamme, domine, Ignore un tel supplice : il pense, il imagine. Un langage imprévu, dans son âme produit, Naît avec sa pensée, et l'embrasse et la suit. Les images, les mots que le génie inspire, 335
Où l'univers entier vit, se ment et respire, Source vaste et sulîlime et qu'on ne peut tarir. En foule en son cerveau se hâtent de courir. D'eux-méme ils vont chercher un nœud qui les rassemble : Tout s'allie et se forme, et tout va naître ensemble. 340
Sous l'insecte vengeur envoyé par Junon,
Telle lo tourmentée, en l'ardente saison,
Traverse en vain les bois et la longue campagne,
Et le fleuve bruyant qui presse la montagne ;
Tel le bouillant poëte, en ses transports l)rnlants, 345
Le front échevelé, les yeux étincelants.
S'agite, se débat, cherche en d'épais bocages
S'il pourra de sa tête apaiser les orages
Et secouer le dieu qui fatigue son sein.
V 341. <i /<>, » fille d'Inacluis, aimée de Jupiter et niétainoipliosée en vache.
Junon jalouse lui attacha aux Ilaues un insecte vengeur, sous les morsures ducpiel lo
fuyait en proie à une fureur terrible , franchissant les lleuves, les monts et les meis.
(lolulhus, Rapt. d'Hél. 41, a une comparaison semblable pour peindre la Discorde.
V. .349. C'est la sibylle de Virgile [En. VI, 77) en proie à la fureur prophétique :
At Phœbi nondurn patiens, immanis in antro
Baccliatur vates, magnum si ppctoïc possit
Excitssisse deum : tanto magis ille fatigat
Os rabidum, fera corda domans, fingitque premendo. J.-lî. Rousseau, dans VOc/c au comte du Luc :
Il s'étonne et combat l'ardeur qui le possède.
Et voudrait secouer du démon qui l'obsède
Le joug injurieux
Pope, le Temple de la Renommée :
And seem'd (Piiidai) tn labour with th' inspiring God.
De sa bouche à grands flots ce dieu dont il est plein 350
Bientôt en vers nombreux s'exhale et se déchaîne;
Leur su])lime torrent roule, saisit, entraîne.
Les tours impétueux, inattendus, nouveaux,
L'expression de flamme aux magiques tableaux
(hi'a trempés la nature en ses couleurs fertiles, 355
Les nombres tour à tour turbulents ou faciles ,
Tout porte au fond du cœur le tumulte et la paix ;
Dans la mémoire au loin tout s'imprime à jamais.
C'est ainsi que Minerve, en un instant formée,
Du front de Jupiter s'élance tout armée, 360
Secouant et le glaive, et le casque guerrier,
Et l'horrible Gorgone à l'aspect meurtrier.
Des Toscans, je le sais, la langue est séduisante :
Cire molle, à tout feindre habile et complaisante.
Qui prend d'heureux contours sous les plus faibles mains.
Quand le Nord, s'épuisant de barbares essaims,
Vint pai- une conquête en malheurs plus féconde,
Venger sur les Romains l'esclavage du monde.
De leurs affreux accents la farouche âpreté
Du latin en tous lieux souilla la pureté. 37o
On vit de ce mélange étranger et sauvage
V. 350. " Ce iJicii dont H est plein. » Lucaiu, IX, 56i, nous dépeint ninsi Caton : lllc deo plenus, tacita quem mente serebat, Effudit (lignas adytis e pectore voees.
Kl Racine, Ipli. V, VI, nous montre Calchas :
Terrible, plein du diev qai Taf^itait sans cloute. V. ;j(i!2. André désigne ici le bonclier de Minerve, sur le ccnhc (liKjiicl était gra- \ée la tète de Méduse (//mr/c, V, 7'iO), une des Gorgones (Hésiode, Tlicog. 270).
Y. 3G4. " ^4 tout feindre, » à tout façonner; c'est le ftngerc des Latins. Voy. cftie comparaison de la mollesse de la ciie dans Slace, Àch. 1, 3.32. Malheihe, p. M : 1,'ànie (le celle ingrate est une liine de eire,
Malicre à lonlc furiiie
Il l'aul l'cliif, en regard de tout ce passage, le mémoire de Ui\arol .uir l'uni-
L'INYKNTION 343
iNaître des langues sœurs, que le temps et l'usage, Par des sentiers divers guidant diversement, D'une lime insensible ont poli lentement, Sans pouvoir en entier, malgré tous leurs prodiges, 375 De la rouille barbare effacer les vestiges. De là du castillan la pompe et la fierté, Teint encor des couleurs du langage indompté Qu'au Tage transplantaient les fureurs musulmanes. La grâce et la douceur sur les lèvres toscanes 380
Fixèrent leur empire, et la Seine à la fois De grâce et de fierté sut composer sa voix. Mais ce langage, armé d'obstacles indociles, Lutte et ne veut plier que sous des mains habiles. Est-ce un mal ? Eh ! plutôt rendons grâces aux dieux. 38.5 Un faux éclat longtemps ne peut tromper nos yeux. Et notre langue même, à tout esprit vulgaire De nos vers dédaigneux fermant le sanctuaire, 1/avertit dès l'abord que s'il y veut monter Il faut savoir tout craindre et savoir tout tenter, 3!)o
Et, recueillant affronts ou gloire sans mélange, S'élever jusqu'au faîte ou ramper dans la fonge.
versalité de la langue française , el surtout ce ([u'il dit de la langue italienne. V. 372, 373, 374. Éd. 1826 et 1839 :
Naître des langues sœurs, dont le temps el l'usnge,
Consacrant par degrés l'idiome naissant.
Illustrèrent la source et polirent l'accent. Etrange manie que celle d'altérer les textes ! Y. 392. Boileau, Sat. IX :
Et ne savcz-vous pas que sur ce mont sacié,
Qui ne vole au sommet tombe au plus bas degré;
Et qu'à moins d'être au rang d'Horace ou de Voiture,
On rampe dans la fange avec l'abbé de Pure ? Horace, Epil. ad Pis., avait dit :
Sic animis natnm inventumque poema juvandis, Si paulum a stimmo discessit, vergit ad imum.
Dans nos vastes cités, par le sort partagés,
Sous deux injustes lois les hommes sont rangés.
Les uns, princes et grands, d'iuie avide opulence
Étalent sans pudeur la barbare insolence;
Les autres, sans pudeur, vils clients de ces grands, 5
Vont ramper sous les murs qui cachent leurs tyrans,
\dmirer ces palais aux colonnes hautaines
Dont eux-mème ont payé les splendeurs inhumaines,
Qu'eux-même ont arrachés aux entrailles des monts.
Va tout trempés encor des sueui's de leurs fronts. 10
Moi, je me plus toujours, client de la nature, \ voir son opulence et bienfaisante etpiu'e,