I. — V. I. Kd. IS
Dans nos v.isics Ktals, par le son parlaj;cs
Clierchaiit loin de nos murs les temples, les palais Où la Divinité me révèle ses traits,
Ces monts, vainqueurs sacrés des fureurs du tonnerre, 15 Ces chênes, ces sapins, premiers-nés de la terre. Les pleurs des malheureux n'ont point teint ces lamhris. D'un teu religieux le saint poète épris Cherche leur pur éther et plane sur leur cime. Mer bruyante, la voix du poète sublime 20
Lutte contre les vents ; et tes flots agités Sontmoins forts,moins puissants que ses vers indomptés. A l'aspect du volcan, aux astres élancée. Luit, vole avec l'Etna, la bouillante pensée.
Heureux qui sait aimer ce trouble auguste et grand ! 25
Seul il rêve en silence à la voix du torrent
Qui le long des rochers se précipite et tonne ;
Son esprit en torrent et s'élance et bouillonne.
Là je vais dans mon sein méditant à loisir
Des chants à faire entendre aux siècles à venir ; 30
Là, dans la nuit des cœurs qu'osa sonder Homère,
Cet aveugle divin et me guide et m'éclaire.
Souvent mon vol, armé des ailes de Buffon,
Franchit avec Lucrèce, au flambeau de Newton,
La ceinture d'azur sur le globe étendue. 35
V. 24. C'est la même image que dans les premières strophes de VOde au Vengeur, de Le Brun. — « Aux astres élancée. » Hyperbole hardie qu'on rencontre souvent dans Virgile.
V. .3.Î. Lucrèce la franchissait au (lambeau d'Épicure (III , l). Ou peut comparer avec les vers d'André le fragment du livre 111 du poëme de Le Brun : Qu'il est beau de franihir, loin des vulgaires yeux, Ces abimes d'azur où nagent tant de cieux I etc. Mais si Le Brun et Chénier sont dans le même courant scientifique et philosophique, qui est celui de leur épociue, tlliénier, sous le rapport poéti(iue, laisse I e Brun bien loin
346 FOËiMES
Je vois l'être et la vie et leur source iuconnue,
Dans les fleuves d'éther tous les mondes roulants;
Je poursuis la comète aux crins étin celants,
Les astres et leurs poids, leurs formes, leurs distances;
Je voyage avec eux dans leurs cercles immenses, 40
Comme eux, astre, soudain je m'entoure de feux ;
Dans l'éternel concert je me ])lace avec eux :
En moi leurs doubles lois agissent et respirent ;
Je sens tendre vers eux mon globe qu'ils attirent ;
Siu' moi qui les attire ils pèsent à leur tour. . 45
Les éléments divers, leurliaine, leur amour.
Les causes, l'infuii s'ouvre à mon œil avide.
Bientôt redescendu sur notre fange humide.
J'y rapporte des vers de nature enflammés,
Aux purs rayons des dieux dans ma course allumés. 50
Ecoutez donc ces chants d'Hermès dépositaires,
Où l'homme antique, eirant dans ses routes premières.
Fait revivre à vos yeux l'empreinte de ses pas.
Mais dans peu, m'élançant aux armes, aux combats,
Je dirai l'Amérique à l'Europe montrée ; 55
J'irai dans cette riclie et sauvage contrée
Soumettre au Mancanar le vaste Maranon.
derrière lui. I.a Fontaine aj)|)aruîl parfois connue un des génies inspirateurs d'André ; ainsi qu'André, il avait abordé et déf^agé des fables antiques ces grands mystères de la nature. Il est bon de mettre en regard de tout ce passage ces l)t>au.\ vers de La Fontaine, Fali. Vil, XVIII :
J'aperçois le soleil ; quclU' en est la ligure >
lei-bas ce grand corps n"a que trois pieds de lour ;
Mais si Je le voyais la-liaut, dans son séjonr,
Que serait-ce à mes yeux que l'œil de la naluie:'
Sa distance me fait Juge de sa grandeur ;
.S\ir l'angle et les cc'ilés ma main le détermine.
l,'i!.'norant le croit plat ; j'épaissis sa rondeur :
.le le rends inniiobile: et la terre chemine. V. .')7. Le MdiuaiKir , c'est le ruisseau qui passe à Madrid; le Munuton, c'est le jU'uve (les Àiiidzoïics.
Plus loin dans l'avenir je porterai mon nom, Celui de cette Europe en grands exploits féconde, Que nos jours ne sont loin des premiers jours du monde. 60
Jl
Avant que des États la base fût constante^
Avant que de pouvoir, à pas mieux assurés,
Des sciences, des arts monter quelques degrés.
Du temps et du besoin l'inévitable empire
Dut avoir aux humains enseigné 1 art d'écrire. b
D'autres arts l'ont poli ; mais aux arts, le premier,
Lui seul des vrais succès put ouvrir le sentier.
Sur la feuille d'Egypte ou sur la peau ductile,
31éme un jour sur le dos d'un albâtre docile.
Au fond des eaux formé des dépouilles du lin^ lO
Une main éloquente, avec cet art divin,
Tient, fait voir l'invisible et rapide pensée,
L'abstraite intelligence et palpable et tracée ;
Peint des sons à nos yeux, et transmet à la fois
N. 68. « P/its loin... t/ue noi jours. » Le c/ue, rejeté deux vers plus loin, donne à la phrase une conslruction embarrassée.
II. — V. 1. Cf. Lucrèce, V, 1439. On peut rapprocher de Lucrèce et d'André le début des astronomiques de Manilius et les vers de Boileau, Art poct. IV, sur la naissauce et l'influence première de la poésie, lequel débute avec le ton d'André : Avant que la raison, s'expliquant par la voix, Eût instruit les humains, eût cnsiigné les lois, etc. Voyez aussi l'ode de .T. -15. Rousseau, II, X, sur la mort du prince tle Conli. Éd. 1826 :
Avant que des cités la base fût constante. V. 8. Sur le papyrus, voyez Pline, Hist. nat. XIII, xi et Xii.
Une voix aux couleurs, des couleurs a la voix 15
Quand des premiers traités la fraternelle chaîne
Commença d'approcher, d'unir la race humaine,
La terre, et de hauts monts, des fleuves, des forets,
Des contrats attestés garants sûrs et muets,
Furent le livre auguste et les lettres sacrées 20
Qui faisaient lire aux yeux les promesses jurées.
Dans la suite peut-être ils voulurent sur soi
L'un de l'autre emporter la parole et la foi :
Ils surent donc, hroyant de liquides matières,
L'un sur l'autre imprimer leurs images grossières, 25
Ou celle du témoin, homme, plante ou rocher.
Qui vit jurer leur bouche et leurs mains se toucher.
De là, dans l'Orient ces colonnes savantes,
Rois, prêtres, animaux, peints en scènes vivantes.
De la religion ténébreux monimients, 30
Pour les sages futurs laborieux tourments.
Archives de l'F^tat, où les mains politiques
Traçaient en longs tableaux les annales publiques.
De là, dans un amas d'emblèmes captieux,
Pour le peuple ignorant monstres religieux, 35
Des membres ennemis vont composer ensemble
Un seul tout, étonné du nœud qui le rassemble :
Un corps de femme au iront d'un aigle enfant des airs
Joint l'écaillé et les flancs d'un liabitant des mers.
V. 22. Il Sur soi, » siii' leur corps. 11 t'iiil allusion nu liiIou;ii;('.
V. 28. Il désigiu' les moinunenls liiéroglj'phiciuis de l'Kgypti" , rmncrts de récriture sarrée, connue des prêtres et ignorée de la foule.
V. 39. Tel est le portrait que, dans îles veis Iradiiils par l,a Fontaine, Virgile liaee de Scylla, Enéide, III, 42(i :
l'riiiia hoininis faciès, et piilrliro prctoïc ^il■^'(l
Cet art simple el grossier nous a suffi peut-être 40
Tant que tous nos discours n'ont su voir ni connaître Que les objets présents dans la nature épars, Et que tout notre esprit était dans nos regards. Mais on vit, quand vers l'homme on apprit à descendre, Quand il fallut fixer, nommer, écrire, entendre, 45
Du cœur, des passions les plus secrets détours. Les espaces du temps ou plus longs ou plus courts. Quel cercle étroit bornait cette antique écritinc. Plus on y mit de soins, plus incertaine, obscure. Du sens confus et vague elle épaissit la nuit. 50
Quelque peuple à la fin, par le travail instruit, Compte combien de mots l'héréditaire usage A transmis jusqu'à lui pour former un langage. Pour chacun de ces mots un signe est inventé, Et la main qui l'entend des lèvres répété 55
Se souvient d'en tracer cette image fidèle ; Et sitôt qu'une idée inconnue et nouvelle Grossit d'un mot nouveau ces mots déjà nombreux, Un nouveau signe accourt s'enrôler avec eux.
C'est alors, sur des pas si faciles à suivre, 60
Que l'esprit des humains est assuré de vivre ;
C'est alors que le fer à la pierre, aux métaux,