‹ PoésiesChapitre 301 sur 341 · CHANT V · texte numérisé non relu

CHANT V

On vient la chercher... Elle marche au supplice..., la tête penchée sur son sein ; pâle, mais tranquille comme l'innocence. Ses esclaves, sa sœur, son père... Les vieillards lui lancent des regards de vile méchanceté satisfaite... Mais Joachim a trouvé ses richesses ; il revient avec des chameaux chargés de trésors... Les présents qu'il destine à sa femme... Il arrive... Il voit une grande foule... Le ])remier qu'il interroge

voudrait pouvoir lui taire :

« Joachim ! une épouse, une épouse adultère ! ... »

Joachim s'éloigne : « Malheureuse, dit-il,

Sans doute, son époux ne l'aura pas aimée,

ne lui aura pas été fidèle, comme Joachim à sa belle Suzanne... Peut-être un autre époux aurait eu en elle une autre Suzanne... » Il approche... Il voit la belle innocente... ; il tombe à terre, demimort, en s'écriant : « Ah! malheureux!... » On l'emporte. Elle le suit des yeux en disant ;

« Toi, Joachim, aussi, tu méjuges coupable? »

— '< Non , dit la jeune sœur, non , peuple ; on vous abuse, . .

Ce sont ces vieillards eux-mêmes qui oui voulu la séduire. >• Ils l'interrompent : •< Peuple, nous vous l'avons déjà dit... Nous sommes entrés dans la maison de Joachim (i)... — Pour nous informer de lui, ajoute le second vieillard. — Nous avons trouvé son épouse avec un jeune homme, reprend le premier... — Dans ses bras, ajoute le second. — Il nous a échappé , malgré nos efforts, dit le premier. — Des vieillards, reprend le second, ne peuvent lutter contre un jeune homme, ni vouloir séduire une femme... Suzanne est adultère!... et la loi que le Seigneur a donnée à Moïse sur Tardent sommet du Sinaï., . O Joachim ! tu méritais une autre épouse !... » A ces mots, Tinnocente condamnée tourna la tête vers les vieillards et les regarda. Ils voulurent la fixer (2), mais ils ne le purent. Ils détournèrent la tête Tun vers l'autre, de peur que le regard divin de cette chaste accusée n'arrachât leur âme de ses ténèbres, et ne la forçât à paraître sur leur visage... Le peuple environnait la jeune sœur... Les uns auraient voulu douter... ; les autres admiraient le bon naturel de cette enfant... ; d'autres, delà basse populace, disent que c'est signe qu'elle a un penchant à suivre l'exemple de Suzanne... ; les autres s'indignaient qu'un si beau visage cachât un cœur vicieux...

(1) Daniel, XIII, IV, 36 : « Et dixerunt presbyteri : Cum deambularemus in pomario soli , ingressa est hœc cum duabus piiellis : et clausit ostia pomarii, et dimisit a se puellas. Veuitque ad eam adolescens, qui erat absconditus, et concubuit cum ea. Porio nos cum essemus in -angulo pomarii, videntes iniquitatem, cucurlimus ad eos, et vidimus eos pariter commisceri. Et illum quidem non quivimus comprehendere, quia fortior nobis erat, et apertis ostiis exsilivit. Hanc autem cum apprebendissemus, interrogavimus, quisnam esset adolescens, et noUiit indicare nobis : hujus rei testes sumus. Credidil eis multitudo, quasi senibus et judicibus populi, et condemnaverunt eam ad mortem. »

(2) « Ils voulurent la fixer. » [Cette faute a été faite fréquemment et par de bons écrivains. Ainsi, J.-J. Rousseau a dit, dans une lettre à M. Hume : « Je m'aperçois

(ju'il me fixe.... j'essayai de le fixer à mon tour Où, grand Dieu! ce l)onbomme

empruute-t-il les yeux dont 'il fixe ses amis .'... » Boissonadk.]

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