V. 50 et 57. Éd. 182(î et
Sont-elles sans pouvoir pour bainiir ta tristesse ? Vois la belle campagne I
La Récolte et la l*aix, aux yeux purs et sereins, Les épis sur le front, les épis dans les mains, 70
Qui viennent, sur les pas de la belle Espérance, Verser la corne d'or où fleurit l'abondance 1
LE BERGER
Sans doute qu'à tes yeux elles montrent leurs pas ;
Moi, j'ai des yeux d'esclave, et je ne les vois pas.
Je n'y vois qu'un sol dur, laborieux, servile, 75
Que j'ai, non pas pour moi, contraint d'être fertile;
Où, sous un ciel brûlant, je moissonne le grain
Qui va nourrir un autre et me laisse ma faim.
V oilà quelle est la terre. Elle n'est point ma mère,
Elle est pour moi marâtre ; et la nature entière 80
Est plus nue à mes yeux, plus horrible à mon cœur.
Que ce vallon de mort qui te fait tant d'horreur.
LE CHEVRIER
Le soin de tes brebis, leur voix douce et paisible, N'ont-ils donc rien qui plaise à ton âme insensible?
V. 69-72. La Récolte est couronnée d'épis comme Gérés, qu'Hésiode et Homère appellent èOaTÉçavoc ; et Orphée, de Lapid. 2-40, (jTa;^uoT:X6xa[ioç Ayi[j.ïity)p, Cf. Callimaque, Hym. à Cérès, 130; Théocrite, Idjl. VII, 155. — IJacchylide, ce rival par lois heureux de Pindare , à qui nous devons une des plus belles odes d'Horace (Od. I, xv), nous a laissé de beaux vers sur la Paix, qu'on peut rapprocher d'un magnifique fragment du Cresphonte d'Euripide.
Tibulle, I, X, 67, s'adressant à la Paix, comme Virgile à Vénus : At nobis , Pax aima , veni , spicamque teneto ; Perfluat et pomis candidus antc sinus.
Ronsard, Od. I, i, appelle la Paix : « Douce nourricière des hommes. » — Cf. Malherbe, p. 169, et la note d'André ; Racine, Idylle . Sur l'abondance, Horace, Od. I, xvil :
Hic tibi copia
Manabit ad plénum benigno Ruris honorUm opulenta cornu.
La corne d' abondance , c'est ce que les Grecs appellent tô xri; 'A[xaÀ9£Îai; xépa;. Lucien, Rhet. prœcept. 6, la dorme comme attribut à la Rhétorique. Les sculpteius la niellaient souvent à la main de la Fortune. Voy. Pau.sanias , IV, xxx; VI, xxv ; VII, XXVI. — Comme le remarque judicieusement M. Rrutus, ad Horat., il faudrait un volume si l'on voulait rapporter tous les passages des auteurs anciens qui ont trait à la corne d'abondance.
]N'aimes-tu point à voir les jeux de tes agneaux? 85
Moi, je me plais auprès de mes jeunes chevreaux ;
Je m'occupe à leurs jeux, j'aime leur voix bêlante ;
Et quand sur la rosée et sur l'herbe brillante
Vers leur mère en criant je les vois accourir,
Je bondis avec eux de joie et de plaisir. 90
LE BERGER
Us sont à toi : mais moi, j'eus une autre fortune ;
Ceux-ci de mes tourments sont la cause importune.
Deux fois, avec ennui, promenés chaque jour.
Un maître soupçonneux nous attend au retour.
Rien ne le satisfait : ils ont trop peu de laine; 95
Ou bien ils sont mourants, ils se traînent à peine;
En un mot, tout est mal. Si le loup quelquefois
En saisit un, l'emporte et s'enfuit dans les bois,
C'est ma faute ; il fallait braver ses dents avides.
Je dois rendre les loups innocents et timides. loo
Et puis, menaces, cris, injure, emportements.
Et lâches cruautés qu'il nomme châtiments.
LE CHEVRIER
Toujours à l'innocent les dieux sont favorables : Pourquoi fuir leur présence, appui des misérables ? Autour de leurs autels, parés de nos festons, 105
Que ne viens-tu danser, offrir de simples dons. Du chaume, quelques fleurs, et, par ces sacrifices , Te rendre Jupiter et les nymphes propices?
V. 91. « Fortune, » pour sort, coniQie chez les poêles. La Fontaine, Fab. VI, xi :
....... 11 obtint changement de fortune.
Racine, Àndroni. I, I :
Mil fortune va prendre une face nouvelle. V. 94. Voy. plus loin, v. 12 i. V. 107. « Du chaume, » précision. Calpurnins, Fgl. VIll, (JG :
n.int Fauni , quod qnisquc valet, de vite raecmos ,
De eampu ruimos, onini<|uc ex arbore frugcs.
LE ber('.f:r.
^o^ : les danses, les jeux, les plaisirs des bergers, Sont à mon triste cœur des plaisirs étrangers. iio
Que parles-tu de dieux, de nymphes et d'offrandes ? Moi, je n'ai pour les dieux ni chaume ni guirlandes : Je les crains, car j'ai vu leur foudre et leurs éclairs ; Je ne les aime pas, ils m'ont donné des fers.
LE CHEVRIER
Eh bien ! que n'aimes-tu ? Quelle amertume extrême 115 Résiste aux doux souris d'une vierge qu'on aime? L'autre jour, à la mienne, en ce bois fortuné. Je vins offrir le don d'un chevreau nouveau -né. Son œil tomba sur moi, si doux, si beau, si tendre ! . , . Sa voix prit un accent ! . . . Je crois toujours l'entendre. 120
LE BERGER
Eh ! quel œil virginal voudrait tomber sur moi?
Ai -je, moi, des chevreaux à donner comme toi ?
Chaque jour, par ce maître inflexible et barbare.
Mes agneaux sont comptés avec un soin avare.
Trop heureux quand il daigne à mes cris superflus 125
N'en pas redemander plus que je n'en reçus.
O juste Némésis ! si jamais je puis être
Le plus fort à mon tour, si je puis me voir maître,
Je serai dur, méchant, intraitable, sans foi,
Sanguinaire, cruel comme on l'est avec moi! J30
LE CHEVRIER
Et moi, c'est vous qu'ici pour témoins j'en appelle, Dieux ! de mes serviteurs la cohorte fidèle