LYDÉ
« Mon visage est flétri des regards du soleil.
Mon pied blanc sous la ronce est devenu vermeil.
J'ai suivi tout le jour le fond de la vallée ;
Des bêlements lointains partout m'ont appelée.
J'ai couru ; tu fuyais sans doute loin de moi : 5
C'était d'autres pasteurs. Où te chercher, ô toi
Le plus beau des humains? Dis-moi, fais-moi connaître
Où sont donc tes troupeaux, où tu les mènes paître.
O jeune adolescent ! tu rougis devant moi.
Vois mes traits sans couleur; ils pâlissent pour toi : lo
C'est ton front virginal, ta grâce, ta décence.
Viens; il est d'autres jeux que les jeux de l'enfance.
O jeune adolescent, viens savoir que mon cœur
N'a pu de ton visage oublier la douceur.
liel enfant, sur ton front la volupté réside ; 15
peaux de Segrais sont seuls connus aux nymphes des forêts. Scgrais, bien qu'il soif resté au-dessous de ses modèles, a cependant suivi et respecté les traditions léguées par Théocrite et Virgile. Racan, en fait de poésie pastorale, a le goût italien; l'idylle lui est inconnue ; il n'a composé que des drames champêtres, qui appartiennent au genre le plus faux et le plus éloigné de la vérité. Racan était essentiellement élégiaque ; et quelques passages, où il s'est laissé aller à son instinct tendre et délicat , ont suffi pour assurer sa gloire.
VI. — L'amour de Lydé tient de la passion de Simetha (Théocrite, Idyl. H); mais Chénier a eu soin de l'adoucir et d'écarter la magie. — C'est bien cet oubli de la pudeiu- dont parle Virgile, quand il dépeint l'amour de Didon, Enéide, IV, 170. Tel est aussi dans Ovide, Met. IV, l'amour de Salmacis pour Hermaphrodite.
V. 15. Voyez ce (]ue nous avons dit sur le vcrl)e asseoir dans Y Aveugle, v. 1 42. Ici André emploie résider pour asseoir. En grec ou mettrait è^î^ETat.
Pindare, Ném. VllI, 3, en parlant de la jeunesse :
Ton regard est celui d'une vierge timide.
Ton sein blanc, que ta robe ose cacher au jour,
Semble encore ignorer qu'on soupire d'amour ;
Viens le savoir de moi ; viens, je veux te l'apprendre.
Viens remettre en mes mains ton âme vierge et tendre, 20
Afin que mes leçons, moins timides que toi.
Te fassent soupirer et languir comme moi ;
Et qu'enfin rassuré, cette joue enfantine
Doive à mes seuls baisers cette rougeur divine.
Oh ! je voudrais qu'ici tu vinsses un matin 25
Reposer mollement ta tête sur mon sein !
Je te verrais dormir, retenant mon haleine.
De peur de t'éveiller, ne respirant qu'à peine.
Mon écharpe de lin que je ferais flotter,
Loin de ton beau visage aurait soin d'écarter 3o
Les insectes volants et la jalouse abeille... »
La nymphe l'aperçoit, et l'arrête, et soupire.
Vers un banc de gazon, tremblante, elle l'attire ;
Elle s'assied. Il vient, timide avec candeur,
Ému d'un peu d'orgueil, de joie et de pudeur. 35
. . . .nap8£vtot(Tt xaî Ttaîowv èçtÇoi-
<ja pXeçàpot;
Marot, Ch. div,, chant royal, a dit avec asseoir :
L'àme de celle où s'amour est assise.
V. 18. Dans Ovide, Met. IV, 429, Hermaphrodite aussi est à cet âge d'innocence :
Pueri rubor ora notavit,
Nescia quid sit amor
V. 29-31. Dans les peintures gracieuses comme dans les peintures héroïques , on rencontre presque toujours le grand Homère. Le tableau que trace Cliénier se trouve dans Homère, Iliade, IV, 130, employé comme comparaison : 'H â'è TÔaov [j.èv lepyev àuà XP°^?» w; 5t£ [Aritrip TcaiSô; iéçyti [AuTav, o6' i\5éï XsÇeTat ûirvw. Cf. Nonnus, Dionys. Jll , 405 ; Le Tasse, Ger. lih. XIV, I.XVII.
Les deux mains de la nymphe errent à l'aventure.
L'une, de son front blanc, va de sa chevelure
Former les blonds anneaux. L'autre de son menton
Caresse lentement le mol et doux coton.
« Approche, bel enfant, approche, lui dit-elle, 40
Toi si jeune et si beau, près de moi jeune et belle.
Viens, o mon bel ami, viens, assieds- toi sur moi.
Dis, quel âge, mon fils, s'est écoulé pour toi ?
Aux combats du gymnase as-tu quelque victoire ?
Aujourd'hui, m'a-t-on dit, tes compagnons de gloire, 45
Trop heureux ! te pressaient entre leurs bras glissants,
Et l'olive a coulé sur tes membres luisants.
Tu baisses tes yeux noirs ? Bienheureuse la mère
Qui t'a formé si beau, qui t'a nourri pour plaire.
Sans doute elle est déesse. Eh quoi ! ton jeime sein 5o
Tremble et s'élève? Enfant, tiens, porte ici ta main.
Le mien plus arrondi s'élève davantage.
Ce n'est pas (le sais-tu ? déjà dans le bocage
V. 39, Expression fréquente chez les poètes pour exprimer le premier duvet de
l'adolescence. Ronsard, Franc. II :
Ce jouvencel ù qui le blond eolon , Première fleur, sort encor du menton.
Malherbe, p. 47 :
Qu'autant que le premier coton Qui de jeunesse est le message,
Hacan, Ode à M. tic Bell v garde :
A peine le coton orabrageoit son visage.