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LE POLICHINELLE

A Naples — quand Naples était encore ellemême, quand elle était le paradis des lazzarones, des philosophes et des bandits expérimentés, des bandits de toute espèce, qui assassinaient et qui châtiaient, des bandits avec tonsure ou sans tonsure, dans cette Naples des temps passés, vivait un nain merveilleux... Tout petit, bossu, avec une grosse tête de lion, mais avec les pieds d'un enfant. Il ressemblait tout juste à un petit garçon qu'on aurait mis dans un grand masque comique : on voit beaucoup de ces figures sur les fresques de Pompéi.

Sa maman est morte de chagrin, en voyant dans la difformité de son fils un châtiment de Dieu pour les péchés des pères... Quant à son père, qui fut un sage d'un esprit quelque peu voltairien, quoique le hasard du sort lui donnât une profession douteuse (il guidait les étrangers dans l'étude de la beauté vivante de Parthénopée), il avait une manière de voir toute différente sur son fils.

Il disait que cet extérieur était un don de la fortune : avec elle Peppo arrivera sûrement à être premier majordome auprès d'un duc, page du roi ou jouet de chambre de la reine, — et il mourut dans cette persuasion, mais sa prophétie ne se réalisa point.

Peppo se nourrissait en copiant des rôles, ce qui lui donnait l'accès des coulisses dans les théâtres, ettoutela journée il la passait à la bibliothèque. Et tout ce qu'il a lu, Dieu le sait. Ainsi que tout ce qu'il n'a pas lu! Il étudiait tout : les historiens, les poètes, mais surtout le théâtre de l'Italie. De toute son âme il se plongea dans les mondes des Cléopâtres, des Assurs, des Mithridates, et il s'appropria l'élan, la passion, la grandeur, le pathos de ces dieux de la scène ; il a profondément senti, réfléchi sur toutes les positions, sur tous les mouvements du cœur, il a compris tout le sens, tout l'être de la tragédie,— de sorte que, quand il récitait, dans le cercle de ses clients, de pauvres diables comme lui-même, tous ces dieux devenaient toujours plus petits, plus petits...

Mais, en revanche, un seul personnage grandissait en proportions colossales, un personnage sans physionomie, sans forme, sans parole qui, muet, les détruit froidement, irrésistiblement, et que dans les tragédies on appelle la Fatalité. Et c'est à ce Moloch impersonnel, comme le disait un abbé, qui aimait l'écouter parfois, que Peppo vouait

une sympathie particulière; l'abbé plein d'enthousiasme disait maintes fois : « Toi, саго mio, tu aurais été sûrement le plus grand tragédien du monde, si seulement tu avais été créé dans des dimensions ordinaires, sans de trop grands défauts et sans excès ; mais avec ces singularités, tu nés bon qu'au rôle de Polichinelle. »

Que faire ? La misère ou — peut-être — la soif, comme il disait, de la scène et des planches, décidèrent de son sort — et Naples acquit en lui un Polichinelle tel qu'on n'en a pas vu depuis des siècles! La foule se pressait dans le théâtre, la cour, la noblesse y allaient. Les prix étaient triplés. L'imprésario jubilait. Dans toute la ville on ne parlait que de Polichinelle. Certainement le Vésuve n'a pas entendu à ses pieds un rire pareil, depuis les jours où il est devenu une menace continuelle pour la ville, et qu'il répète tous les jours aux hommes : « Amusez-vous et riez, tant que je vous en donne le temps ! »

Cependant, voici en quoi consistait l'énigme de ce rire. Peppino n'avait jamais l'intention de faire rire ! Dans son bonnet boutïonique de Polichinelle il jouait toujours ses rôles aussi sérieusement que si c'étaient les rôles d'Ajax ou d'Achille. 11 abandonna la farce, donna une âme au Polichinelle. (Étant avec cela un merveilleux improvisateur, il intercalait dans ses rôles des tirades vibrantes, pleines de sentiment sublime, de pathos

et d'images gigantesques, dignes du pinceau d'ui Michel-Ange !) Il était sincère, mordant et pas sionné", mais tout cela, avec sa laideur terrible avec ses jambes tordues, avec ses petits bras, sî bosse, ne provoquait dans le parterre que de! éclats de rire î

Il s'oubliait, s'abandonnait tout entier au torrent des sentiments, à l'idée dominante et s'attendait à provoquer des larmes, de l'extase, peut-être même un repentir général; mais ce n'était que ce rire imbécile, ces cris fous! La police elle-même ne s'indignait pas, quand il parlait dans ses vers ardents de la noblesse du cœur, de la « sainte » liberté ! Parfois, tout triste, avec pitié regardait-il dans le parterre, comme dans un gouffre rempli de mille monstres riants^ et sa tristesse, sa pitié s'exprimait en lui avec une telle grimace que les rires et les cris du parterre redoublaient; alors, n'étant plus maître de lui-même, il se jetait vers la rampe et, dans sa fureur, il commençait à menacer et injurier la foule : « О gouffre grondant de banalité! Monstres i Non! Jamais je n'aurais échangé votre difformité contre la mienne » ; il criait et on riait plus fort! Alors, en dépit des ignorants, il se mettait à faire des cabrioles, des sauts, et les applaudissements n'en finissaient plus ! A peine le rideau tombé, le: directeur le reçoit dans ses bras : « C'est bien, maestro, c'est cela! Injuriez-les et pleurez! SuH

out pleurez beaucoup! Tant mieux : la recette est immense! nous serons des richards ! » Il a juste le temps de jeter au directeur : « porcoï » que cent bras l'enlèvent déjà, et il a beau se débattre, ruer; mais avec des chansons, des flambeaux, on remporte jusqu'à sa locanda, où, enfin, retrouvant sa liberté, il se jette sur sa pauvre couche et pleure, pleure amèrement d« chaudes larmes !

Naples s'extasiait. On raconte même que les membres de l'Inquisition venaient souvent l'admirer clandestinement, dans des loges grillées, et riaient de bon cœur, d'un rire bénin. Mais lui, l'idole et la divinité de la foule, Peppo, de toute son âme, se mit à détester et Naples et la scène ; et il l'aurait depuis longtemps abandonnée, si elle ne lui procurait pas la possibilité d'injurier la foule en face, de lui répéter chaque jour qu'il n'y a qu'une chose qu'elle comprend, absorbe et adore : les macaronis!

Ainsi il le disait lui-même, mais peut-être y avait-il un autre nœud secret, mais puissant, qui rattachait à la scène : — c'était la charmante, l'angélique Golombine, qui, elle aussi, avait un beau et vrai talent. C'est lui-même qui a déniché cette Colombine au San-Carlo, parmi de simples figurantes ; il l'a instruite, il Га formée ; en un mot, comme on le dit, — il Га créée ! Seule, Golombine, parfois, ne remarquait pas sa monstruosité : Oh! les merveilleux moments !.'.. Elle

reste à demi couchée sur un sopha et lui, il lit : la chambre se transformant, petit à petit, en un palais, se remplissait de héros, de rois, de reines; quelque chose de surhumain ou de divin les fait briller d une majesté colossale au-dessus du crépuscule de la vie ordinaire.

Et tout à coup, dans ces forces gigantesques, elle entend quelque chose de familier — l'amour, qui voltige comme une colombe au-dessus d'un précipice... son cœur se serre plein d'angoisse, elle le regarde toute fiévreuse, et, en le suivant, elle ne voit plus le lecteur... Seulement, quand il a fini, quand le mirage brillant s'est lentement dissipé, et que la mer fougueuse de passions s'est! retirée —à la place delà beauté, de la splendeur, de la majesté, elle aperçoit subitement devant elle ce nain absurde et quelconque; alors de ses lèvres, involontairement, s'échappe presque avec douleur et regret : a Ah! Peppo, pourquoi es-tu si vilain! » — « Fatalité! » —lui répond-il.

Oui ! c'était une terrible fatalité ! Il sentait que si une fois il se laissait aller et, de sa propre personne, lui parlait de son sentiment vivant, pleine de dégoût Colombine s'exclamerait et s'écarterait de lui comme d'un reptile! Il a compris que seulement en s'effaçant complètement, il pourrait rester auprès d'elle, et il s'est fait en effet tout à fait indispensable : il devint son précepteur, son ami, son domestique; derrière elle

il portait son châle, faisait ses commissions, môme plus il lui servait de femme de chambre, assistait à sa toilette, lui serrait le corset, et chaussait le plus gracieux des pieds. Il supportait sa migraine, ses caprices, en un mot il fut pour elle ce que Naples et l'imprésario furent pour lui-même, et aussi il l'aurait pu appeler la «méchante Colombine » comme on l'appelait le « méchant nain » : il recevait aussi des coups d'éventail et de soulier comme lui-môme lançait des pierres dans la rue, ou des mots sur la scène, qui lui attiraient parfois des pierres ! D'elle il supportait tout avec résignation, presque avec délice, de sorte que ses souffrances, sur la scène, s'effacèrent jusqu'au dernier plan.

11 ne pouvait pas supporter une seule chose, une fantaisie de sa souveraine ; il concentra toutes ses haines sur l'arlequin. Cet arlequin était toujours, grâce à la môme fatalité, doué d'une belle prestance, d'une négligence élégante, qui sied tant à l'artiste, et d'une perpétuelle haute opinion de sa personne. Il rendait folles toutes les femmes; — pour lui des marquises, des duchesses se disputaient, pour faire avec lui une promenade sur la Ghiaja dans un brillant phaéton... ce n'était rien encore tout cela! Mais Colombine ne voyait et ne rêvait que de ce chérubin! En vain le malheureux nain lui répétait que l'arlequin était un fat sans talent, un vantard, qu'il était bête, colossalement

bête!... « Ecoute seulement comme il chante! où met-il les accents? Oh! horreur! Sur les prépositions et les conjonctions ! N'est-il pas évident qu'il manque de cœur! Et s'il te fait la cour, diva, c'est parce que Naples est folle de toi, que tu y es reine, c'est parce que les ducs, les nobles et les banquiers ne demandent qu'à dissiper avec toi leur fortune. »

Mais tout fut inutile! La passion ne lui donne pas de repos! On ne l'écoute pas; on lui ordonne de suivre partout l'arlequin, comme une ombre; la tenir au courant de ce qu'il fait, à qui il a parlé, lui arranger des rencontres avec lui et faire le troisième personnage à ces rendez-vous. Ah ! tout ce temps il vivait dans la crainte dune tempête. — Quand parfois il apportait de mauvaises nouvelles — « tu mens, tu mens! » criait Golombine: « vous vous mettez tous contre moi, diables, monstres! Je t'étranglerai, monstre! Retire-toi de ma vue! » Et la diva, comme une tigresse, se jetait sur Peppo : «Va-t'en, vaurien ! » On court après lui, on le met à la porte, et de l'escalier on lui jette une pantoutle dans le dos... lui, du reste, restait en bas dans le porton, car il savait qu'on viendrait le chercher et il apparaissait : on faisait nuit dans la chambre; la diva était dans le lit, prête à mourir tout de suite dans des crampes terribles : des pleurs et des gémissements. « Voilà, lui dit-on, dans quel état tu me mets, cœur de pierre. »

Gomme un chien, qui se sent fautif, rampe vers son maître en tournant sa queue, en baissant la tête, il se glissait tout doucement vers Colombine, demandant pardon, se mettant sur un petit tabouret, la consolant, la suppliant de ne pas attenter à ses jours, justifiant l'infidèle, et jurant que c'est lui qui a menti, qu'il est la cause de tout, qu'il ira le chercher tout de suite, qu'il le trouvera et l'amènera... Et la diva revenait à elle. Les pleurs cessaient et une main se tendait vers lui... И partait chercher le bellâtre, ramenait et la diva les recevait déjà bien portante, coquettement vêtue, resplendissante de sa beauté, comme le soleil après la tempête — et Peppo devait se réjouir comme elle !

Enfin le jour de leur mariage fut fixé. Toute la troupe y prenait part. Tout ce qui faisait rire Naples, tout riait. Mais le convive le plus bruyant était le Polichinelle; à la santé des nouveaux mariés il portait des toasts, il lut un épithalame composé par lui-même en leur honneur ; il riait, mais, quand les convives s'en allaient, il s'est esquive dans une ruelle quelconque. 11 marcha à droite, à gauche, ne sachant pas où il allait, ne voyant rien dans la nuit, jusqu'à ce qu'il fût près de la mer orageuse, et là, près des vagues grondantes, il s'arrêta...

Que fit-il là? Les ténèbres font caché : la nuit était noire comme une tombe et dans l'obscurité

on n'entendait que le fracas de la mer; un vent brûlant soufflait de l'Afrique, on eût dit des milliers de démons et de furies qui se précipitaient dans les maisons, ployaient les arbres, hurlaient et, à leur aide encore, volaient des gouffres de la terre, du cratère du Vésuve, dans des cascades de flammes et des nuages de fumée, les forces infernales... Tout autour les lazzarones s'enfuyaient de leurs gîtes sur le rivage et longtemps après gardaient souvenance de cette nuit d'enfer, « Notte d'inferno ». Dans les hurlements de la tempête ils entendirent des gémissements et des malédictions terribles, et seulement à la protection de la sainte Vierge ils devaient leur salut. Que faisait donc Peppo, là, sur la terrasse qui donnait sur la mer? Môme lui-même ne Га jamais pu dire... Gomme si son esprit flottait dans l'espace, dans ces souffles africains, en voulant briser tout, la terre et la mer, et seulement vers le matin retourner dans le petit corps... II vit, autour de soi, des barques brisées et les lambeaux des herbes marines éparpillées sur des rochers humides et sur le sable mouillé. Les ondes se calmaient. Et une fraîcheur venait en brise du nord, pleine d'arômes suaves des champs et des villas fleuries du Pausilippe, et un voile argenté couvrait la ville, le lointain et le ciel.

Quand, aux cris des ânes et des vendeurs, Naples s'est réveillée pour prendre le café, Peppo, tout souriant, se présenta le premier à l'heureuse Go-

lombine avec ses félicitations et un immense bouquet. La journée se passa comme une fête. Les visites affluèrent. Pour le dîner on est allé à Capri. Peppo avait l'air de célébrer une grande victoire... ensuite tout rentra dans l'ordre habituel, comme avant. Il était devenu pour Golombine peut-être même encore plus indispensable dans les soucis pénibles que lui donnaient le ménage et le mari. 11 était le parrain et la bonne de ses enfants... Mais, malgré toute la peine qu'il se donnait, il n'a pas pu à la charmante diva créer le bonheur ; elle maigrissait, elle pâlissait et enfin elle dut s'aliter. Son époux ne se conduisait pas trop bien. Il ne pouvait pas se ranger et ne voyait pas dans le mariage des liens pour son cœur volage. Il ne vivait presque plus dans la maison. Le Polichinelle restait seul, nuit et jour, au chevet de la malade.

Une uuit, elle se trouva plus mal que d'habitude. Avec effort elle s'adressa à lui : «Tu n'abandonneras pas mes enfants?» dit-elle. Elle lui tendit la main et lui sourît... Oui! Elle sourit comme jamais elle ne lui souriait! Peut-être sa vue se couvrait déjà d'un voile etce n'était plus un nain. — Non! c'était son âme qui se présentait à son regard spirituel — et le pauvre Peppo faillit étouffer debonheur. .. Mais, ô Dieu! voilà que sa main devient plus froide dans la sienne... le regard es immobile... un silence... il attend... elle ne prononce plus un mot... La lueur de la lampe se pose

si tranquille et douce sur sa pâle figure... pas ur cheveu qui remue, pas une boucle de ses chevem éparpillés sur l'oreiller.

Vite il tâte le pouls, approche de ses lèvres un miroir... elle ne respire plus î Le doute n'est plus possible! Golombine, sa vie, sa gloire, sa divinité — est morte! il bondit comme un fou. Un cri furieux sortde sa poitrine, il se précipite à droite, à gauche, à tout renverser, à tout briser, tout!... les candélabres, les miroirs, les porcelaines... Enfin, au milieu de ces débris, il s'arrêta devant le corps refroidi, et joignant en désespoir ses mains, subitement il s'écria : « Comme je t'aimais ! » Et sur la place, au pied même de son lit, il tomba sans connaissance et on ne le retrouva que mort. Naples les pleura, mais peu après tous se calmèrent quand la science eut déclaré que Golombine était mort de « phtisis » et lui de « ruptura cordis » !

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