A GRAND\MÈRE ET LE PETIT-FILS
Dans la bible de la grand'mère, une fois le pe- Ifils aperçut une fleur : — « C'est un petit soutenir que vous avez là », dit-il en souriant.
Si, toutefois, il pouvait parler, peut-être tout an roman pourrait-il me narrer... 11 y aurait un mari tyran,
Une nuit, un rossignol et la lune, d'un rendezvous L'heure fugitive... Dans les temps d'alors il y avait donc aussi beaucoup d'aventures?
— C'est un péché de se moquer de la vieillesse, répond la grand'mère au petit -fils ; qui aurait pu me la donner, cette fleur, si ce n'est ton grand-père?
— C'est une fleur du grand-père? reprit le petit-fils! Je l'avoue, jamais je ne l'aurais pu deviner ! grand-père ! un homme si sévère !
— 11 était jeune, le défunt!... Et moi donc alors... le vent soufflait dans mes idées !... J'étais jeune aussi...
Une fois, au printemps, nous sommes allés à la pêche des sterlets, près de notre moulin, dans le bois... mon père avait avec lui beaucoup d'invités...
Je restais sur le pont ; autour de moi les jeunes
gens me parlaient de ma beauté; que pouvait-i venir à l'esprit? Le torrent sous le moulin trem blant bouillonnait, furieux, en vagues écumantes j'ai peur en y pensant même maintenant.
Voilà que dans l'eau je jette une fleur! — « Celui disais-je, qui se jette du pont dans le torrent et mï fleur me rapporte;
Celui-là sera mon cavalier ! ... » Tous se mirent à rire autour de moi ; seul un officier tout droit di pont se précipita dans les vagues !
Je faillis m'évanouir. Les gens se jetèrent vers les barques, vers la rivière... Mais tout à coup nous le voyons qui surnage en tenant ma fleui dans la main...
Il me latendit: Je suis prêt, dit-il, à vous donner ma vie!... Voilà comme il était brave! Oui, il n'aimait pas à plaisanter !
C'est alors que je connus ton grand-père... peu après je l'épousais. .. C'était un homme!... Oui!...
D'un siècle passé il était un des piliers, c'était un grand seigneur ! Combien de domaines il avait, de villages ! Beau et bien fait
Il portait sa tête haute, comme un aigle ! Partout il fut le premier! Combien de monde il nourrissait! Et lui-même il vivait comme un roi...
S'il m'emmenait en visite, d'or, de perles et de soie, comme une reine, il me couvrait toute, comme si c'était pour la montre !
Six beaux chevaux avec peine on tenait par la ride, le cocher était un gars des plus forts, etles eiduques !...
Ainsi je vivais près de lui, que jamais personne L'osa offenser, même d'une simple parole : il l'aurait pas vécu, l'impertinent !
Oui, c'était un homme!... Maintenant la race l'est plus la même ! Ce n'est plus le même siècle, es gens sont devenus petits...
— Grand'mère, interrompit le petit-fils, j'ai iouvent entendu les vieux parler de grand-père ; 1 n'était pas tout à fait comme vous le dites.
Il était un hautain richard ! Il vivait en pacha isiatique ; juge et bourreau en même temps, la Lit il s'en allait parfois en brigandage.
Plus d'une fois la justice l'accusa de meurtre; certes, dans ces temps, chez nous le puissant se moquait de la loi !
Il s'enivrait nuit et jour î à la maison vivait tout un harem! Quanta vous, toute votre vie sous clef, vous trembliez de peur devant lui.
Gomme si vraiment il vous aimait ! Mon Dieu ! comme un forcené il a mangé votre vie et celle de vos enfants !
Pour un mois on deux il s'est adouci : pendant le premier temps de la passion, il fut tendre avec vous, comme un lion avec sa jeune lionne !
Mais après, quand la passion fut apaisée... grandmère! mon cœur se déchire quand j'y
pense... que de souffrances vous avez supportées
Croyez-moi, je vous aime comme une mère
pour votre vie pleine de douleurs. Pourquoi me 1
cacheriez-vous? Mon grand-père était un méchan
homme !
L'aïeule secoue sa tète et répond à ces paroles
— Qu'ai-je à parler avec toi? Tu n'y compren
drais rien î
Elle tricote, la vieille, son bas; elle tricote e se tait, et sur la fleur desséchée, elle jette à h dérobée des regards attendris.
Le petit-fils regarde la grand'mère... il est hier étonné en voyant tout h coup des larmes coulei lentement de ses yeux ternis...
Enfant dans la vie, il ne sait pas encore comprendre le cœur! Il na pas encore eu le tempi d'éprouver comment le cœur peut pardonner;
Comment à travers les douleurs passées, les chassant comme des ténèbres, seul le doux moment, toujours plus doux, de loin l'éclairé;
Et, comme un saint idéal, auréole l'image de celui qui tortura le cœur qui Га tant aimé.