LE CONCILE DE CLERMONT
Ce n'est pas pour célébrer une noce, un festin, ;e n'est pas, à un tournoi guerrier, pour briller de eurs armures et de leurs chevaux, qu'à Glermont emontueux sont accourus les preux de toute la ;erre. Gomme un champ parsemé de fleurs, toute a place, pleine d'hôtes, se soulevait en masse liumaine comme en vagues roulantes. Le rayon du soleil faisait briller les bannières, les écharpes, les panaches, les chasubles, les armoiries et les rubans, les devises et l'azur, et la pourpre et le métal.
Sous un baldaquin enrichi d'or, au milieu du clergé, en souverain, le pape siégeait, tiare en tête; près du trône — les ducs, les barons et un rang de cardinaux rouges; autour d'eux — la défense des faibles — se tiennent en foule les chevaliers : en cuirasses bigarrées, les Italiens, le lourd Teuton, et le Breton roux et le Gaulois, sybarite téméraire, et avec des casques empanachés les Espagnols ; à
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l'écart se tient un vieillard qui a osé secouer le liens de la papauté : c'est l'hérétique converti d la Toulouse fanatique ; ici un rang de Normand audacieux, comme masqués de leurs casque pesants, avec leurs lourdes hallebardes. Sur le toits s'étant massé, le peuple les appelle tous pa leurs noms : ce sont des lions, des léopards, de aigles, des ours, des faucons; on dirait que 1 nature même leur a forgé ces surnoms terrible pour immortaliser leurs prouesses !
Au-dessus d'eux, comme une volée de cygnei descendus sur un rivage vert, brillent tout autour, clans les loges, les femmes, en soie, ei dentelles crénelées, en diamants, en perles lab teuses. A peine on entend un murmure dans l'as semblée. Depuis longtemps une rumeur extraordinaire portait à travers le monde des parole* mystérieuses et des légendes obscures. On voyait une croix dans le ciel. Un gémissement venait de l'orient. L'aurore, — d'un fleuve sanglant avaif l'aspect. Au milieu des pâles étoiles, comme humaine était la face de la lune et versait des larmes, et autour tourbillonnait une fumée enténébrée... On attendait quelque chose de terrible, on se préparait à écouter la voix de Dieu —et le* cloches de toutes les églises sonnaient une alarme menaçante.
Tout à coup le son des cloches a cessé, et sur les marches du trône du pape, un humble
èlerin fléchit le genou. Avec amour le bénit de ai sainte croix le pontife... Après avoir interrogé î ciel, le pèlerin parle aux foules :
« Un humble mendiant, un captif évadé, se couve devant vous, ô puissants de la terre ! bscur et médiocre est mon sort ; mais une autre olonté me meut. Ce n'est pas moi que vous coûterez, ô rois I Dieu lui-même, régnant sur Bus, s'est abaissé vers ma pauvreté et m'a rdonné de me présenter devant vous pour vous aconter, dans la simplicité de mon cœur, la capivité et les souffrances que j'ai éprouvées et que 'ai vues. Toute ma chair est déchirée, le dos ;arde les traces de la courroie et les plaies l'ont pas de guérison ! regardez sur mes bras, les fers, les bracelets sanglants. Dans les prisons obscures et humides, sans consolation, sans nulle )itié, j'ai passé les années de ma jeunesse;
ai creusé des fossés en faisant sonner ma chaîne. f ai traîné des pierres par le désert brûlant, parce me je croyais au Christ! Voici mes mains... Mais зп silence vous baissez vos yeux; sur vos visages sévères, je vois rouler une larme de compassion... D hommes, hommes! Ces plaies vous ont troublés pour une courte heure ! Oh ! enfants impressionnables ! comme les larmes sont faciles chez vous ! Faut-il donc pour vous toucher que les souffrants se présentent à vous en mendiants ? Pour vous persuader faut-il laisser vos doigts
toucher les plaies? C'est alors seulement que cl» ces douleurs surhumaines, de ces souffrance! inouïes, de ces tortures cruelles vos cœurs seron émus!... Et il y a des millions de ces martyrs dont vous n'entendez pas les gémissements, ei vers lesquels l'horrible musulman arrive comme auprès d'agneaux tremblants, et en emmène sans empêchement des foules en esclavage ; devanl les yeux d'un frère il étrangle le frère, il égorge dans le sein des mères des enfants pas encore nés, et des bras de leurs mères arrache les filles poui la débauche...
« J'ai vu des malheureux, désarmés, traînés à travers les sables; j'ai vu des vieillards retardataires, des femmes malades, qu'on fouettait avec un fléau sur les jambes ; et le Turc courait dans le désert comme un conducteur devant son troupeau. Mais un moment — qui est encore présent à ma mémoire, moment béni de ma vie — quand à travers les brouillards transparents du matin apparurent à nous, couverts de chaînes, les temples sacrés de Jérusalem privés de leur croix ! l'angoisse et les gémissements se sont calmés, et en oubliant que nous n'étions que poussière et corruption, nous glorifiâmes Dieu en vue des anciens murs de Sion,où nous attendaient l'esclavage et la honte. Unis par l'angoisse, par l'exil, le Latin et le Grec s'embrassèrent tout comme des fils de la même famille, jurèrent de souffrir avec
•ésignation. Et le Grec nous donna un grand jxemple. Un Turc sauvage sautant de son cheval rappa d'un fouet strident un prêtre qui chantait m psaume : il continua de chanter et ne sour- ;illa point! Le misérable renversa le martyr et
ui arracha la barhe Nous secouâmes nos
chaînes en gémissant — et le martyr par les >aroles de l'Évangile glorifia le triomphe du Seigneur ! Les assassins jetèrent sur nous son corps lécoupé en morceaux : nous les avons gardés pieusement, et, en priant pour son ame, dans la priіоп où nous souffrio ns nous-mêmes, avec nos nains nous avons creusé une tombe et dans le •ein de la terre sacrée nous avons enseveli ces ristes débris. Le martyr ne se dressera pas levant vous pour mettre à nu ses plaies, pour )btenir de vous une larme de compassion et l'amour ! hélas ! Les saintes victimes de la férocité infernale n'ouvrent pas leurs cercueils !
« Non, cette race ne viendra pas vivante auprès le vous, de ses coreligionnaires, le peuple priant le Christ ; seul, le peuple porte le fardeau de la croix, ieul il porte l'épine du Christ ! Comme l'esclave de .'Évangile, couvert de blessures, il reste prosterné lans le désert, exténué, sans forces... Attendrezirous donc qu'un samaritain étranger lui donne à îoire tandis que vous, guerriers, ayant des paniers pleins de vivres, vous passeriez devant lui comme les aveugles? Mais non, ils sont sacrés encore
pour nous, 1 amour et la justice sur la terre ! J< vois l'effroi se montrer sur votre nobje et vaillanl front !
« Lève-toi, ô armée du Christ ! Guerre implacable aux musulmans I Qu'avec fracas s'effondre en pou* sière — l'édifice du mal et de l'astuce — leui royaume si pesant aux épaules des chrétiens! Brisez les fers des enfants du Christ, donnez-leu| à respirer une nouvelle vie ; ils vous attendent, pour vous embrasser et baiser le bord de vos vête* ments! Allez-y î comme des anges de vengeance! En chassant du temple avec un glaive flamboyant les troupeaux de mécréants, rendez à Dieu la maison de Dieu ! Les peuples y chanteront pour vous des psaumes de reconnaissance, et pour vo(j morts les anges tresseront en couronnes les palmei du martyre! »
11 se tut. Eu réponse ce fut comme si des tonnerres roulaient dans les montagnes. C'était une môme clameur dans toutes les bouches : « Allons, laissons nos femmes et nos maisons! » Et dans ua attendrissement pieux, tout autour les durs baroni pleuraient, en extase, comme des femmes; l'ennemi embrassait son ennemi, le vaillant serrait la main du vaillant, comme un lion ayant soi! de combats. Pour le triomphe de la cause sacrée les dames arrachaient de leurs mains l'or et les perles ; les mendiants même donnaient leur obole ; la joie de tous était radieuse; les timbales Га]
notaient et dans les cieux la répandaient les .cloches de toutes les églises.
C'est ainsi qu'autrefois les peuples latins, au nom de la fraternité et de l'amour, allaient dans des guerres lointaines. Le courage bouillonnait dans leur sang. Méprisant Judas et Crésus, ne respirant que l'amour de la gloire, sous cet acier et ce fer habitait une grande âme. Et les hommes créés par elle nous semblent autant de colosses, dont ni le glaive ni la foudre ne briseront les poitrines de pierre. Alors nous ne prenions pas les armes pour nous mettre dans les rangs de l'armée sacrée. Isolément, loin des frères, nous faisions séparément notre croisade. Déjà le sein sans fond de l'Asie, comme un volcan s'embrasant, nous envoyait des millions de ses fils : un ouragan brûlant soufflait; le steppe se démenait comme un océan : — c'est que l'Orient était gros de Tchinguiskhan ! La Russie était alors la seule sentinelle d'avant-garde de l'Europe et son sang couait déjà pour la foi... Pas pendant longtemps le cri « Jérusalem » n'émouvait profondément les chevaliers! Le gémissement de l'Orient chrétien s'assourdissait toujours pour eux! La Russie périssait: elle implorait en détresse les chrétiens ; mais comme Joseph aux Agariens elle fut vendue par ses frères! Ryzance tomba avec fracas; la famille des royaumes slaves la suivit; on érigea des colonnes avec les os et les crânes des
héros ; — pour la gloire du Saint-Évangile les fils de Louis le Saint n'allaient plus sauver Byzance. Du frère s'est détourne' le frère...
Nous, nous sommes des Croisés dès le commencement! La horde tartare nous déchirait en lambeaux, elle nous brûlait, mais mieux valait la mort que la honte ! Sur le sang des martyrs la Russie grandissait et croissait ; en vengeresse elle s'est levée, et, fidèle à elle-même, elle part aujourd'hui pour la guerre dont elle a fait vœu. Pourquoi donc ses frères de l'Occident, oubliant leurs prouesses d'autrefois, lui envoient-ils des folles malédictions, pareilles au grincement des démons? Pourquoi donc avec ennui et inquiétude nous regardent-ils de travers ? Pourquoi donc leurs flottes partent-elles contre nous, menaçant de nous anéantir? Pourquoi?... Parce que nous avons grandi, que dans leurs élèves ils ont aperçu des rivaux, que ce n'est plus une plaisanterie : que parmi eux nous exigeons témérairement les droits de citoyens! Nous ne sommes pas des intrus. Nous construisons un temple encore inconnu aux siècles ; dans un espace immense nous en avons posé le fondement; devant lui palissent les puissances anciennes. Des forces nouvelles, et de la nouvelle gloire, le jeune soleil les effraie!
Pour achever ce temple nous avons le courage, nous avons la foi, il y a une force en nous ; tous les biens de la terre, nous sommes prêts à les
sacrifier pour lui... Notre destin est d'achever ce que TOccident a commencé, et dès maintenant Dieu nous a choisis pour accomplir sa sainte volonté, car sous l'étendard de la Croix nous ne faisons pas les hypocrites et d'un baiser de pharisien nous n'embrassons pas le Christ! Et peut-être nos ennemis prévoient-ils que, de la Russie glaciale, une race inconnue dé géants fondra sur eux avec une soif inassouvissable d'immortalité, de gloire et de bien, — géants comme le monde en a vu un, jadis, en la personne gigantesque et justicière de Pierre le Grand.