‹ PoésiesChapitre 63 sur 74 · LE DOUTE · texte numérisé non relu

LE DOUTE

La forme a des splendeurs où trébuche la foi : Quelle immortalité vaudra jamais la tienne, Matière que revêt la beauté souveraine, Nature à qui sourit une éternelle loi ?

Tout est saint, tout est dieu, tout est vivant en toi! Quanti notre àme se prend à ta grandeur sereine, L'inmiobilc nous charme et vers lui nous entraîne ; Et nous sentons, perdus dans un mystique émoi.

Notre sang qui se fige au cœur glacé des marbres, Ou se fait sève et court sous l'écorce des arbres. Ou rougit les pavois parmi les blés flottants.

A l'horreur du tombeau l'espérance pardonne, Et le désir nous pi'cnd de la Mort qui nous donne La gloire de fleurir la robe du Printemps 1

LA YIE DES 3I0RTS 253

La Mort revêt d'éclat la Nature étemelle Et c'est elle qui fait la gloire du Priutenips ! Aux germes sous la pierre endormis et latents Elle garde l'honneur d'une forme nouvelle.

C'est la Vestale assise au temple de Cybèle Qui veille sans relâche aux feux toujours vivants ; C'est la grande Nourrice, et ses derniers enfants Un jour boiront notre àme au bout de sa mamelle.

Oh ! la nouvelle vie et le iirand renouveau ! C'est le monde des fleurs qui jaillit du tombeau; C'est la rose de mai saignant sur la bruyère ;

C'est l'or que le vent roule aux cimes des moissons ; C'est l'odeur des jasmins naissant sous les gazons ; C'est la splendeur des lis qui monte de la terre !

Ce qui reste des morts, après les sépaltures, Ne vaut pas qu'on le cherche au secret des tombeaux Oli leur chair se meurtri! et s'effoudre en lambeaux, Sous le flagellemeut des lentes pourritures.

Leur image, vivante en de rares cerveaux, Y subit, par l'oubli, l'alYrout des morts futures^ Et s'efface, parmi l'ombre des deuils nouveaux, Aux mémoires en deuil de leurs progénitnrcs.

Ce (jui reste des morts, hélas! ce n'est rien d'eux. S'ils giseid tout entiers en leurs débris hideux, Ou s'ils n'ont que nos vaius souvenirs pour revivre.

Et si leur àme, éparse entre les floraisons,

S'exhale tout entière aux cimes des gazons^

Gc qui reste des mar s, c'es! l'efiVoi de les suivre!

Sans cesse refoulé, sans cesse jaillissant. Aux flancs de la Matière entr'ouvrant des gerçures, Un flot profond et sourd perle comme le sang Que filtrent lentement les vieilles meurtrissures.

C'est la source sacrée oii, pas à pas, descend. Pour y boire en silence et laver ses blessures, Le troupeau des vivants saignant sous les morsures Dont le Temps, dur pasteur, les décbire en passant.

C'est la Vie inconnue, éternelle et profonde Dont vous vivez encore et fécondez le Monde, 0 frères que pleurait la pâle bumanité !

Car, après l'agonie et les adieux suprêmes.

Ce qui reste de vous est plus grand que vous-mêmes,

0 Morts dont l'àme errante emplit l'immensité.

256 LA YIE.

Sans pitié ni souci du rêve audacieux Qui promet au Néant notre âme tout entière, L'infatigable écho promène sous les cieux La plainte de l'Esprit que trahit la Matière.

Sous les sens révoltés, une Yoix prisonnière S'accroît et les défie, et leur chaut orgueilleux Traîne, sans l'étouffer, à l'oreille des dieux. Cet éternel sanglot qui sort de la poussière.

De ruines couverte et de mondes flottants, La mer de l'Infini gronde aux rives du Temps. L'espérance au tombeau descend inassouvie ;

Et la Mort nous étreiut entre ses bras jaloux. Sans bi'iser cette foi que nous portons en nous, D'une force d'aimer qui survit à la vie!

Page 1