MONTREUIL
STANCES BACCHICLUES'
BRAVE Dainon, dont j'ayme le mérite, Buvons ensemble avant que je te quitte. Les complimens ne sont plus de saison : En te laissant, la force m'est ravie, Et la douleur pourra m'oster la vie Si le bon vin ne m'oste la raison.
1 . Cette pièce et les deux suivantes sont extraites d'un Manuscrit (Recueil poétique), petit in-folio, que nous possédons et qui est en tous points semblable aux précieux manuscrits de Conrart conservés à la Bibliothèque de l'Arsenal. Ces pièces sont signées : M. de Montereul ; nous ne les avons trouvées imprimées dans aucuns Pâmasses ou Recueils de vers du temps, et nous les tenons pour inédites. O. U;
! POESIES INEDITES
Tu sçais qu'il a mille vertus secrettes : . Sans rien payer il acquitte les dettes, Dans le désordre il apporte la paix; De nos soucis calmer la violence, De nos désirs modérer l'insolence, De son pouvoir sont les moindres effets.
Assis en rond près d'une bonne table.
Il nous apprend d'un discours véritable
A censurer les maurs des Potentats;
Il nous emplit l'esprit de politique,
Et nous sçavons, quand ce bon Dieu nous pique^
Le verre en main, réformer les Estais.
Là, de la Cour fuyant les artifices, Nous bannissons celuy de tous les vices Où nostre siècle est le plus attaché.
Tous nos discours sont nourris de franchise, Et, mangeant tout, jusqu'à nostre chemise, Nous n'avons plus alors rien de caché.
Nest-ce pas là, Damon, que, sans médire. On peut gouster, disant le mot pour rire. Ce que la vie a de plus doux attraits? Un compliment s'y rend pour une injure,
POÉSIES INÉDITES i33
Et Vamitié s'y conserve assez pure, Comme le vin qui s'y boit à longs traits. La nostre, Amy, sera plus assurée; Nous la verrons d'une longue durée, Et son destin des ans sera vainqueur.
Si tu permets, en laissant cette Terre, Que nous puissions la jurer sur le verre Et la signer avec cette liqueur.
SONNET
Sur l'Amour que deux Femmes ont l'une pour l'autre.
C LORIS, la passion que pour moy tu ressens. Par les naissans accez d'une ardeur violante. Est-ce feu tout pareil qui règne sur mes sens Par les vives ardeurs d'une flamme naissante?
Ainsi, nos caurs, unis par des liens puissans, Jouissent des plaisirs que l'Amour leur présente. Je me trompe, Chris : nos feux sont innocens, Et leur conformité rend l'ardeur impuissante.
l34 POÉSIES INÉDITES
Mais, puisqu'il faut céder à la nécessité, Consolons-nous, ma saur, en cette adversité, Et souffrons sans regret ces innpuissantes fiâmes.
Que si quelqu'un, un jour, nous reproche nos feux. Nous lui dirons qu Amour, en en\brasant nos âmes, Treuva manque d'un trait pour l'une de nous deux.
STANCES Sur la Mort d'Amarante.
MAiSTRES de l'Univers de qui nous tenons l*estre, Et dont les volontés forment les lois du sort. Qui nous voyez mourir et qui nous voyez naistre. Sans avoir eu naissance et sans craindre la mort. Grands Dieux! ayez peur à cette heure... Puisqu' Amarante est morte, il faut bien que tout meure.
Ses beautés, ses bontés, n'avoient point eu d'exemple; Vos foudres sont moins craints que n'estoit son courroux: On luy faisoit des vaux, on luy dressait des Temples^
Elle estait adorée aussi bien comme vous; Mais elle n'est plus à celte heure, Et fait voir par sa mort qu'il faut bien que tout meure.
Je vis donc sans ma vie, et je nourris dans l'ànie Une amour sans espoir, un feu sans alinicnt; Mon Soleil est estant dont l'amoureuse flàme Devait pour mon bonheur luire éternellement.
Ne différons plus à cette heure :
Puisqu' Amarante est morte, il est temps que je meure.