‹ Poésies (volume 2)Chapitre 77 sur 91 · LES ALT O M N A L E S · texte numérisé non relu

LES ALT O M N A L E S

Comme l'abeille au lys, l'expression heureuse, Rimes et mots ailés, accourait à ta voix. L'image éblouissait dans ta strophe nombreuse, Les mètres se teignaient de pourpre sous tes doigts.

Le nombre et la couleur, le rythme au long vocable Epousaient dans ton vers la ligne au lier contour. La forme avait ton culte, o poète impeccable! Et de ses dons la forme a payé ton amour.

Artiste exquis, tu fus un ouvrier modèle : Patient, obstiné, tendant sans cesse au mieux. Ta pensée et ton cœur, sous ton pinceau fidèle, L"n de vivants tableaux se traduisaient aux yeux.

Ta parole peignait; pour toi l'inexprimable N'existait pas; les mots t'obéissaient, soumis. Mais sévère à toi seul, Maître! ta force aimable Accueillait tout effort de ses bravos amis.

Dans tes savantes mains la plume du critique Conseillait sans blesser. Ta clémente équité Savait mêler l'éloge au blâme sympathique : Tu fus doux dans ta force et grand dans ta bonté.

Et tu pars, et la tombe a clos ta destinée ; Mais de la lice au moins tu sors ayant vaincu. Tu peux croiser tes bras, ton œuvre est terminée, Maître! et tu n'es pas mort, toi, sans avoir vécu!

Comme un fleuve dont l'eau féconde au loin les plages Pars du sol des vivants sans remords ni regrets : Tu laisses après toi d'harmonieux feuillages; L'oiseau du souvenir chante dans ton cyprès.

La Muse romantique au front ceint d'hyacinthe, Evoquant en son deuil les chants où tu survis, Debout, veille sur toi, dans l'attitude sainte D'une mère pleurant au tombeau de son fils.

Près d'elle je viendrai dans mes ferveurs discrètes .Méditer sur ta tombe, au pied des saules verts; lit, visiteur pieux, sur tes cendres muettes, Fleurs d'un cœur qui t'aima, j'effeuillerai mes vers.

LES SOLEILS IDF cK,OFEMiB%H

s beau ciel de novembre aux chutes automnales Baignait de ses tiédeurs les vallons vaporeux; Les feux du jour buvaient les gouttes matinales Qui scintillaient dans l'herbe au bord des champs pierreux.

Les coteaux de Lormont,où s'effeuillaient les vignes, Ëtageaient leurs versants jaunis sous le ciel clair; Vers l'orient fuyaient et se perdaient leurs lignes En des lointains profonds et bleus comme la mer.

Lente et faible, la brise avait des plaintes douces En passant sous les bois à demi dépouillés; L'une après l'une, au vent tombaient les feuilles rousses, tombaient sans bruit sur les gazons mouillés.

Hélas ! plus d'hirondelle au toit brun des chaumières, Plus de vol printanier égayant l'horizon; Dans l'air pale, émanant ses tranquilles lumières, Rayonnait l'astre d'or de l'arrière-saison.

La terre pacifique, aux rêveuses mollesses, Après l'âpre labeur des étés florissants, Semblait goûter, pareille aux sereines vieillesses, Les tièdes voluptés des soleils finissants.

Avant les froids prochains, antique Nourricière, Repose-toi, souris à tes champs moissonnés! Heureux qui, l'âme en paix au bout de sa carrière, Peut comme toi sourire à ses jours terminés!

Mais nous, ri meurs chétifs, aux pauvretés superbes, De nos vertes saisons, hélas! qu'avons-nous fait? Qui peut dire entre nous, pesant ses lourdes gerbes : 0 Mourons 1 mon œuvre est mûre et mon cœur satisfait ! »

Jouets du rythme, esprits sans boussole et sans force, Dans ses néants la forme égara nos ferveurs; Du vrai, du grand, du beau nous n'aimions que l'écorce ; Nous avons tout du fruit, tout, hormis les saveurs!

En nombres d'or rimant l'amour et ses délires, Nous n'avons rien senti, nous avons tout chanté. Vides sont les accords qu'ont exhalés nos lyres! Vide est le fruit d'orgueil que notre arbre a porté!

Tombez, tombez, tombez, feuilles silencieuses, Fleurs séniles, rameaux aux espoirs avortés! Fermez-vous sans écho, lèvres mélodieuses ! Lndormons-nou? muets dans nos stérilités!

Plus do retours amers ! trêve aux jactances vaines!... Oui, la Muse eût voulu des astres plus cléments ! Un sang pauvre et le doute, hélas! glaçaient nos veines : Nous sommes de moitié dans nos avortements.

Il faisait froid au ciel quand nous vînmes au monde, La sève était tarie où puisaient les aïeux. Résignons-nous, enfants d'une époque inféconde : Nous mourons tout entiers, nous qui vivions sans dieux!

O dureté des temps! ô têtes condamnées! Fiers espoirs d'où la nuit et l'oubli seuls naîtront! Eh bien, soit! — Acceptons, amis, nos destinées: Sans haine effaçons-nous devant ceux qui viendront !

Succédez-nous, croissez, races neuves et fortes ! Mais nous, dont vous vivrez, nous voulons vous bénir. Plongez vos pieds d'airain dans nos racines mortes! D'un feuillage splendide ombragez l'avenir!

lit vous, ferments sacrés des époques prospères, Foi, liberté, soleil, trésors inépuisés, Donnez à nos vainqueurs, oublieux de leurs pères, Tous les biens qu'aux vaincus la vie a refusés!

^VDIF.U ,AUX hjêves

Uue nie voulez-vous donc, rêves de ma jeunesse? J'ai clos mes yeux lassés à vos illusions. Est-il un souvenir où mon passé renaisse ? Non ! j'ai compté les jours par les déceptions.

De vos espoirs mon âme, hélas! n'est plus hantée; Ma force s'est usée en des labeurs ingrats. Dans l'amer sentiment de ma vie avortée, Morne, je m'assoupis; — ne me réveillez pas!

A qui n'a plus la force à quoi sert le courage? Pour aimer et souffrir trop longtemps je vécus. Sans renier mes dieux, j'ai sombré dans l'orage; Mais, tendre et fier, mon cœur est avec les vaincus.

Des fleurs qui m'ont déçu j'ai toutes les épines : Je ne maudirai pas les mains qui m'ont blessé. Rêves charmants, adieu! mon esprit en ruines N'est plus qu'un sol aride où la foudre a passé.

Rien n'y sautait germet! ma précoce indigence \".i plus ni feu ni sève à donner à vos fleurs. J'ai froid .111 cœur, j'.ii froid dans mou intelligence : L.i vie a tout en moi t.ui. — même les pleurs 1

Des adverses saisons j'ai connu l'inclémence : V.iis-je en accuser l'homme, et le sort, et les jours? Psalmodiant ma peine, irai-je, en ma démence, Promener ma blessure aux coins des carrefours ?

J'ai vécu, j'ai voulu, j'ai tenté l'impossible; Dans mes erreurs, l'orgueil du bien est de moitié! Ce cœur, rêvant du beau l'étoile inaccessible, S'il eut voulu l'amour, ne veut point la pitié !

Je prise haut mon mal ! ma douleur importune Xe s'ira point répandre aux cailloux du chemin. Chaque homme est l'artisan de sa libre fortune : Nous habitons le sort bâti de notre main.

Vous me fûtes trompeurs, rêves de mon bel âge. Eh bien! je vous souris à l'heure des adieux; Partez ! Seul désormais, j'attendrai sur la plage Du calme pour mon cœur, de l'ombre pour mes yeux.

La Muse et l'avenir, qu'importe! et l'amour même! J'ai désappris l'espoir, partez ! — Il est des jours D'abattement sans nom, d'accablement suprême, Où l'on voudrait s'étendre et dormir pour toujours!

TE71SÉE CDF. Xr/T

Uv AND règne l'ombre froide et noire et son mystère.

A l'heure de minuit, quand tout dort sur la terre.

Excepté le remords, l'amour ou la douleur,

Je veille, et, triste et seul, je descends dans mon cœur;

Je sonde en leurs replis mes détresses secrètes,

Mes doutes, mes élans, mes luttes, mes défaites.

L'espoir qui m'a trahi, le rêve où je me plus.

Et les douces erreurs, hélas! que je n'ai plus.

Et, comme un pèlerin tombé de lassitude.

Du fond de ma misère et de ma solitude,

Je me tourne vers toi qui règnes dans l'azur,

O Maître I o Juge! à l'ère ! ami clément et sûr

De l'homme, ô Toi qui sais, qui vois et qui consoles.

Et mon esprit, Seigneur, le parle sans paroles.

OTDFTT /•'

\J oand tu vins à la vie, enfant débile et blême, De tes maux à venir, hélas ! précoce emblème, Ce doux lait dont chaque être en naissant est nourri, A tes lèvres manqua, par les fièvres tari. due d'efforts et d'amour pour tromper la nature, Pour te contraindre à vivre, ô frêle créature ! Pourquoi la Mort, brisant un fragile roseau. Te faisant un linceul des langes du berceau, A ton premier malheur, pourquoi la Mort amie Ne t'a-t-elle en son sein pour jamais rendormie ! Que de rêves menteurs, que d'espoirs avortés Dans la tombe avec toi sa main eût emportés! Combien de fleurs sans fruits, d'espérances fanées Dans leur germe avec toi sa faux eût moissonnées! Était-ce bien t'aimer, ô pauvre être innocent. Que des jours te forcer à subir le présent !... Qui n'a vu parmi nous de ces natures frêles, Anges tristes à qui l'on rêve encor des ailes, Soit regret d'exilés pour leurs mondes meilleurs,

Edens ressouvenus en ce vallon des pleurs. Soit pudeur ineffable, effroi plein de my I Vague pressentiment des choses de la terre: Qui parmi nous n'a vu de ces êtres pensifs, Subitement saisis de troubles convulsifs, Hésiter et pâlir au seuil de l'existence, Rouvrir avec terreur leurs ailes d'innocence. Et, fuyant nos soleils comme on fuit le remord. Se jeter tout tremblants dans les bras de la Mort?

Page 1