‹ Poésies (volume 2)Chapitre 85 sur 91 · LE SIÈGE T>E TRAHIS · texte numérisé non relu

LE SIÈGE T>E TRAHIS

La patrie allume ma voix.

A \1> RH Cil EN! ER .

Lève-TOI du cercueil, 6 République, ô France,

Pour les maudire leve-toi !

Ils ont, ces lourds rhéteurs, trompé ton espérance

Et platement trahi ta foi.

Succomber sans combattre, ô douleur! ô ruines

De la patrie en deuil! Et voir Le vil drapeau des Huns flotter sur nos collines!

Inénarrable désespoir !

Discoureurs éternels, leur béate incurie

Et leur loquace inaction Enervaient ta colère, endormaient ta furie,

O Paris, 6 peuple, 6 lion !

Capituler sans lutte est leur œuvre d'eunuques.

A la mort tu voulais courir.

lis NATIONAUX 249

Non le rendre ! Tes chefs aux prudences caduques

N'ont su ni vaincre ni mourir.

Ils ne devaient céder ni tort ni territoire,

Ils le disaient d'un ton ronflant.

Silence, écrivassiers ! Ceignez une écritoire

Au lieu de glaive à votre liane.

Vous nous avez conduits par vos lenteurs traîtresses

A la défaite sans combats.

Grâce à vous, l'Aigle noire est sur nos forteresses.

Parler si haut, tomber si bas!

Jactances de rhéteurs, entêtements de mules,

Stupidités sans précédent !

Retirez-vous, félons I vous les dignes émules

Du triste sire de Sedan 1

Et qu'ils ne disent pas que ta voix récrimine,

O Muse! et qu'ici le vainqueur C'est la fatalité, l'invincible famine,

Que « tout est perdu, fors l'honneur » ! Mot du roi chevalier tombé dans sa vaillance,

Qui t'inscrirait sur leur blason ?

L'avenir y burine : « Inepte imprévovance »,

Et le peuple y lit : « Trahison » !

2jO LES EPAVES

Q.ue l'avenir les juge! — O ville au grand courage, Toi dont les fils courbent leurs fronts

Sous l'indicible poids d'une indicible rage, C'est toi d'immérités affronts

Qu'il faut venger, qu'il faut laver, qu'il faut absoudre!

0 Paris ! tu fis ton devoir.

Au nom du Droit t'armaut du glaive et de la foudre,

Au monde asservi tu fis voir Ce que peuvent chez toi l'amour de la patrie

Et l'amour de la liberté.

C'est toi qui de la France, et livrée et meurtrie,

Sauvas du moins la dignité.

Sans armes, sans soldats, sans défense, surprise

Par le (lot de l'invasion, Le danger te grandit, le péril t'électrise :

Cité, tu deviens nation!

Improvisant, forgeant pour ta lutte héroïque

L'homme et le fer, l'arme et le bras, Tu fais surgir du sol ta milice civique,

Phalange par qui tu vaincrasl Tirant tout de tes flancs, mère aux nobles entrailles,

1 i mdant ton âme et ton écrin,

Tu couvres tes remparts, bastions et murailles, De canons et de cœurs d'airain,

(] s NATION

Parcs et châteaux, grands boisonibr.igc.int t.i ceinture,

Peuvent au Hun servir d'abris :

Ils tombent! — A ton deuil solennel la nature

Mêle son Jeu il et ses débris.

Adieu, palais! adieu, jardins aux beaux feuillages!

Parcs ombreux, séjours fortunés, Vous, du moins, par le Hun alléché de pillages,

Vous ne serez point profanés !

Écroulez-vous, châteaux ! brûlez, champs magnifiques!

Vallons, délices de l'été, Fraîches villas, brûlez! tombez, bois pacifiques,

Pour le salut de la cité !

Et sur la glèbe nue, ô Paris ! tu te dresses

Sublime, au loin versant l'effroi.

liu'il vienne, l'agresseur convoitant tes richesses,

Le vide est fait autour de toi.

lit poursuivant ton œuvre, — œuvre religieuse, —

Tout sacrifice t'est léger; Et chacun sent eu soi ta foi contagieuse

Grandir, et braver l'étranger.

L'héroïsme s'embrase à ton altier courage,

La guerre campe en tes faubourgs; Et pour mener à fin ce gigantesque ouvrage,

Il t'a suffi de quelques jours.

Et quand le Hun pillard accourt, horde innombrable,

Guerrière aux yeux dardant l'éclair, 11 te voit, l'arme en main, tranquille et formidable,

Debout dans ton corset de fer!

II te disait frivole, amollie et sans force.

Toute au plaisir qui seul te sied; C'était juger du fruit au luxe de l'êcorce :

L'armure est d'or, le cœur d'acier.

II te disait la ville au vice habituée,

La Babylone aux dieux impurs, Et comme on entre aux bras d'une prostituée.

Il crovait entrer dans tes murs.

Et du haut de ces murs dont le bronze foudroie,

Voici que ton bras punisseur Se lève, et que frappant au front l'homme de proie.

Tu vois reculer l'agresseur!

Eu vain l'invasion t'enserre de son onde;

Comme la mer contre un écueil, Au pied de tes remparts où l'airain tonne et gronde,

Vient se briser son lourd orgueil.

La Force, qui pour lui prime le Droit, recule

Devant le Droit par toi vengé.

Trop de fois, dix contre un, féroce et sans scrupule.

De sang et d'or il s'est gorgé !

Ici, li me. — A l'œuvre, astuce infâme

Dont l'esprit du Hun est pourvu!

Ceux que ne peut dompter la force, on les affame :

Le grand de Moltke a tout prévu.

S'embusquant à distance, errant sur les bruines,

Coupant tes ponts et tes chemins, T'isolant sur ton fleuve au pied de tes collines,

Paris, la horde des Germains T'entoure ; et, vils chacals guettant de loin leur proie,

Mais sur elle n'osant bondir, Trois cent mille, ils sont là, cuvant l'ignoble joie

De voir leur victime pâlir Sous l'étreinte de fer de sa suprême épreuve!...

Basse et savante atrocité !

La famine en tes lianes, l'àpre hiver sur ton fleuve,

Sans pain, sans feu, sainte Cité, Quand tu portes les yeux sur l'immense vallée

due blanchit un soleil en deuil, Tombeau vivant, tu vois la neige amoncelée

l'envelopper comme un linceul.

Là, sous la terre dure, au revers des tranchées,

Dorment, glacés dans leur valeur, Tes tiers enfants, moissons que la guerre a fauchées,

Tuant le fruit avec la fleur.

A l'horizon blafard où pèse un ciel livide,

Barrant la voie à tout secours, D'un tenace ennemi veille la haine avide...

Ainsi s'en vont les nuits, les jours!

L'hiver et le typhus habitent tes murailles;

Des maux tout l'essaim conjuré Décime tes soldats, dévore tes entrailles

Sans ébranler ton coeur navré :

Dans ta lugubre enceinte où deux millions d'à]

De faim, de froid soutirent pour toi, Ton héroïsme ardent les réchauffe à ses flammes, Ton cœur les nourrit de s.i foi !

Inébranlable foi! magnanime souffrance I

Va, tu grandis ;'i tous les yeux, Toi qui sauves l'honneur, toi qui venges la France

Par ton martyre glorieux ! Ah ! laisse-moi dans l'ombre, où ta splendeur m'enivre,

Sur tes détresses m'attendrir, Ville où j'ai mérité de rêver et de vivre.

Où j'ai mérité de souffrirl Ah! laisse-moi, le front courbé dans la poussière,

En mes respects tiers et jaloux, Baiser le bord sanglant de ta robe guerrière,

Pleurer d'orgueil à tes genoux !

Souffre qu'un de tes fils, ô mère vénérée,

Pour tant d'affronts inexpiés.

Pour ta lente agonie avec calme endurée

Sanglote d'amour .ï tes pieds!

Laisse-moi t'admirer tout haut, laisse-moi dire.

Témoin au cuisant souvenir.

Tes ineffables maux, Mère, pour les maudire,

I dévoûments pour les bénir!

PO ÙM ES \ A r 1 1 > N A 0 S 2 ; ;

A ton appel, j'.ii vu tous les rangs, tous les âges

S'unir dans un sublime accord; Ouvriers et savants, vieillards et blonds vi

Marcher cote à cote à la mort.

J'ai vu, pour ta défense, artistes et poètes

Quitter la Ivre et les pinceaux, Des ouragans de feu rugissant sur leurs tètes.

Braver la trombe et les assauts.

J'ai vu, sur tes remparts que la bise flagelle,

Tes fils, soldats improvisés, Mourir debout, tués par le froid qui les gèle,

Tomber par la bombe écrasés.

Par un hiver qui fend les pierres et les marbres,

Dans tes parcs de givre vêtus, Pour tes foyers sans feu, j'ai vu tes plus beaux arbres

Crouler l'un sur l'autre abattus.

Sur tes quais inondés hier encor de lumière,

Et maintenant d'obscurité, Sur tes longs boulevards, brillante fourmilière,

Centres éteints d'activité, Sur tes hauts monuments noyés d'ombres funèbres

J'ai vu, réelle vision, Comme un oiseau lugubre aux ailes de ténèbres

Planer la désolation !

2JÔ LES i PAV ES

Et tel qu'un pèlerin dans une ville morte,

Sous la brunie, aux plaintes du vent, J'ai, nocturne songeur, errant de porte en porte.

Sondé ton sépulcre vivant...

Ht j'ai maudit le sort qui sur toi se déchaîne,

Toi que le sort eût dû venger!

Et j'ai senti grandir dans mon cœur pur de haine

La sainte horreur de l'étranger!

Le jour, autre spectacle et non moins lamentable :

Des portes aux lourds bastions.

Pour forcer l'ennemi dans son camp redoutable,

J'ai vu sortir tes légions. Sous l'orage tonnant des forts et des redoutes.

Ils allaient, tes fiers bataillons, Renversant l'ennemi, trouant, s'ouvrant des routes

Sous la bouche en feu des canons.

Ils allaient : — tout à coup le clairon des retraites

Glaçait et brisait leurs élans...

Et toujours des succès couronnés de défaite-- !

El toujours des chefs indolents; Et toujours dans l'ardeur des belliqueuses lièvres.

Et quand tous voulaient en finir, 11 leur fallait, — lions commandés par des lièvres —

Page 1