STANCES A G. I. E O I' A R D I
La Ivre peut chanter tout ce que l'âme rêve.
W Maître ! longuement j'ai pensé ta pensée, Et mon cœur a gémi ce qu'a gémi ton cœur; Revivant après toi ta souffrance passée, J'ai de tes jours amers bu l'amère liqueur.
De tes déceptions la moisson m'est connue; Le sort ne me fut pas et plus qu'à toi léger : Comme toi j'ai trouvé la vie et lourde et nue; Rien de l'homme ici-bas n'est à l'homme étranger.
Des maux par nous subis en nous est la mesure : Plus l'ame est grande, plus l'àme est apte à souffrir. 11 faut l'horizon vaste à la vaste envergure; Étouffé dans son vol, l'aigle aspire à mourir.
Le solitaire ennui fut ta pire souffrance;
Un idéal trop haut éblouissait tes yeux.
Le réel a tué dans ton cœur l'espérance :
Trahi par ses dieux, l'homme est plus grand que ses dieux 1
Le siècle où tu naquis, le monde et la nature, Ignorant ton désir, ignoraient ton tourment : L'étroitesse des uns et de tous l'imposture T'ont fait l'aider martyr de ton isolement.
Etre seul, toujours seul, seul avec sa pensée, Se nourrir de son cœur et de son cœur mourir, Refouler dans son sein sa tendresse offensée, O vide! et que Dieu seul ici-bas peut remplir.
Ce Dieu, tu l'as cherché sous ses mille symboles, Gravissant pour l'atteindre aux plus ardus sommets ; Dans ses cultes divers, dogmes et paraboles, Le percevant toujours, ne l'atteignant jamais!
Maître! dans le fini l'Infini se limite; Il s'y montre et s'affirme, et de son unité Dévoile à l'âme humaine où son essence habite, Ce qu'en peut embrasser un esprit limité.
Pressentir l'Absolu, ce n'est point le connaître; Mais comment, s'il n'est pas, comment le pressentir? Si l'être le conçoit, c'est qu'il est dans cet être ; Si l'âme aspire à lui, c'est qu'elle en dut sortir.
0 poète I o penseur! vers lui tu devais tendre. Comme l'aimant .tu polo, au foyer le banni. Il surfit de l'aimer, tu voulus le comprendre : Le fini peut-il donc comprendre l'Infini !
A ton tour tu sondas du mal le noir problème. Gouffre où l'âme erre et sombre et gémit sans témoins. De l'abîme muet tu revins morne et blême, Avec le doute en plus et l'espérance en moins.
Douter! et notre cœur nous sollicite a croire; Croire ! et notre raison ne peut justifier La foi... Des deux cotés même effort illusoire! Affirmer n'est pas plus de l'homme que nier.
Ton lot est d'ignorer, 6 pauvre intelligence ! Le mot par nous cherché peut-être est-il ailleurs... Que faire? — S'avouant son humaine indigence, Attendre... avec l'espoir d'une aube aux jours meilleurs.
Toi, tu désespéras! L'insoluble mystère
Du songeur anxieux a fait un révolté.
A voir l'œuvre du Mal dans l'homme et sur la terre,
Tu conclus de la vie à la fatalité.
La vie est-elle un bien à tant de maux en proie ? La terre enfante autant de monstres que de fleurs. Au prix de quels chagrins payons-nous une joie? Quel bonheur expierait ici-bas nos malheurs!
Produire incessamment pour détruire sans cesse. Travailler pour la Mort, voilà ton but certain, O Nature! Au profit de la noire déesse, Tu n'es que l'instrument aveugle du Destin.
Charmé dans ses désirs par tes beautés complices, L'être créé devient à son tour créateur; Et, stupide artisan de ses propres supplices, En transmettant la vie, il transmet la douleur.
O songeur, à tes yeux tel apparut ce monde, Un monde où les vivants, tristes jouets du sort. Se dévorent entre eux dans leur lutte inféconde. Et, du néant sortis, y rentrent par la mort.
La plante, l'animal, l'homme soutire et soupire; Dans la création où donc est la bonté ? Voyant partout le Mal dont tout subit l'empire. Tu conclus de son règne à la fatalité.
Fatalité, néant, destin, mots creux et vide-. : Le mystère y persiste insondable et cruel. Le problème divin dont nos coeurs sont avides. Inexpliqué toujours, toujours reste éternel.
Le Destin! Il énerve en nous les mâles libres. Que devient sous son joug l'humaine volonté? Non! le Destin n'est pas le Dieu des aines libres : De l'homme contre lui proteste la fierté.