‹ PoésiesChapitre 39 sur 48 · LA DUMAS · texte numérisé non relu

LA DUMAS

Mais j'entends la Dumas qui passe et nous appelle. Viens dans ses flots puissants avec moi te jeter. Hardis nageurs, bercés par l'onde maternelle, Mollement vers la mer laissons-nous emporter.

Devant nous, et longeant les vagues diaphanes, La rive marche avec ses groupes de pêcheurs, Ses laveuses, ses rocs, ses remparts de lianes Laissant traîner sur l'eau les grappes de leurs fleurs.

Site agreste et mouvant, ondoyant paysage !

Là, c'est la sucrerie assise au bord des eaux;

Là, sur le pic ardu paît la chèvre sauvage ;

Là, s'abreuve au courant la vache aux blonds naseaux.

POlîMES ET PAYSAGES 295

Plus loin, d'enfants bergers c'est un couple tranquille, Causant sous le rocher voilé de vétiver. Comme autrefois causaient les pasteurs de Sicile, A leurs pieds les troupeaux et devant eux la mer.

La mer! voici la mer devant moi, grande ouverte! L'onde écume et blanchit les rochers dentelés; Le fleuve roule, et moi, loin de la plage verte. Je roule avec le fleuve au sein des flots sales.

Et la vague en ses bras m'accueille et me soulève. Et l'onde sur son sein me berce, heureux enfant ! Et la houle puissante, au large et vers la grève. Dans ses longs plis d'azur m'emporte triomphant.

O joute de l'enfiince avec l'onde marine ! O mes bonds sur la vague au poitrail écumant ! O bonheur de sentir sous ma jeune poitrine Le sein des eaux s'enfler et battre largement 1

O mer! le temps n'est plus où sur ta croupe altière. Enfant, tu m'emportais comme un coursier fougueux; Où mes mains caressaient ta fumante crinière. Où ta brillante écume argentait mes cheveux.

Ce temps n'est plus. J'ai fui les plages maternelles : Sur leurs galets déserts, le soir, seul et songeur. Je n'entends plus rouler ces plaintes solennelles Qui me grandissaient l'âme et me haussaient le cœur.

J'ai vu sous d'autres cieux, insondable et sans bornes, Se perdre devant moi ton flot illimité ; J'ai vu sous d'autres cieux tes solitudes mornes Emplir de leurs déserts la bleue immensité.

Miroir de l'Infini ! trône de l'Invisible ! Immaculable abîme où dort l'éternité!

Sous tous les horizons, orageuse ou paisible. J'ai, voyageur pieux, contemplé ta beauté.

Au cap d'Adamastor où rugit la tourmente. Sous la zone torride, aux bords de l'Equateur, Partout! sur ta poitrine irritée ou dormante. Comme un fils de tes flancs, j'ai reposé sans peur.

Sans peur! car ma jeunesse, entre tes bras bercée. Vieil Océan 1 t'aimait comme un auguste ami ; Car sur ta grève aride a fleuri ma pensée; Car i tes bruits sacrés mon enfance a dormi.

Grandissant en plein ciel sur tes libres rivages, Toi que l'homme jamais n'a souillé ni dompté, Tu trempas mes instincts dans tes humeurs sauvages, Tu marquas mon esprit du sceau de ta fierté!

II est sur les hauteurs, il est un charme austère; Notre âme et la nature y mêlent leurs accords. Ce sympathique échange entre l'homme et la terre, Sombre Océan ! mon cœur l'a connu sur tes bords.

Que de fois sur ces caps qui longent tes abîmes, Ces caps d'où j'écoutais se lamenter les flots, Buvant dans l'air des nuits tes tristesses sublimes, due de fois j'ai mêlé mes pleurs à tes sanglots 1

Q.ue de fois, le cccur plein d'indicibles malaises, Par nos beaux soirs de lune et de calme enchanté. Te contemplant du haut des tranquilles falaises. J'ai retrouvé la paix dans ta sérénité!

Et plus tard, quand la Muse et l'âge aux nobles rêves Et l'Infini grondaient dans mon sein douloureux. C'est toi qui m'enseignas aux rumeurs de tes grèves L'amour des larges vers et des rythmes nombreux.

Et, depuis, j'ai monté la vie aux rudes cimes : Plus d'un sol a rougi sous mes pieds déchirés. Et dans l'homme, à mon tour, j'ai trouvé des abîmes Plus amers que tes flots et plus désespérés !

Ah ! puisque tous les cieux recèlent des orages, Puisque la terre, et l'homme, et l'espoir, tout nous ment, Puisque la même angoisse et les mêmes naufrages Nous attendent sur l'un ou sur l'autre élément;

296 POÈMKS ET PAYSAGES

Puisque tout est mystère et misère en nos âmes, Puisqu'en nul lieu ne brille un permanent soleil, Océan ! que ne puis-je, au long bruit de tes lames, M'oublier et dormir mon suprême sommeil !

Je ne veux point dormir sur la terre étrangère, Sur la terre du nord je ne veux point mourir ! J'aurais froid sous un sol sans flamme et sans lumière, Mes yeux veulent se clore où Dieu les fit s'ouvrir!

Au pied du cap Bernard, frais paradis des tombes, Il est un cimetière où, sous les filaos, L'oiseau blanc des récifs, les mauves, les palombes, Mêlent leur voix plaintive aux plaintes de tes flots;

C'est là. — Sous ce cap morne où vient gémir ton onde, Puissé-je un jour trouver le repos souhaité I Puissé-je, ombre bercée à ta rumeur profonde, T'entendre encor du fond de mon éternité!

Page 1