LE C%I T)U JUSTE
iCTiMEs! grands esprits à qui Dieu fit des ailes, Poètes et penseurs qu'embrasent de saints zèles, Martyrs des hauts instincts dont le ciel vous dota. Vous qui de l'Art aussi montez le Golgotha ! O prêtres de la Muse! ô couronnés d'épines! Dans les sentiers trempés de vos sueurs divines, Tombant sur les genoux, oh ! qu'il est des moments Où vous avez au cœur de sourds accablements ! Dans votre œuvre arrêtés, plus grands que votre force, Vous sentez que vos fruits vont mourir sous l'écorce; Et, de douleur muets, apôtres ignorés, Vous tournez vers le ciel des yeux désespérés ! Et, se lavant les mains de vos malheurs, ce monde Passe et rit; — mais, frappé d'une stupeur profonde. Tout à coup il entend monter vers l'iniîni Ce cri du Juste : « Eli, lamnia sabachtani ! «
Sun L^-l CiCOTlT
A LA MÉMOIRE DE Cil. JAMIM
Cncore une feuille qui tombe De l'arbre où j'appuj'ais mon cœur; Encore un ami dans la tombe, Encore un deuil dans ma douleur.
Le jour décroit, l'ombre s'avance, Notre astre baisse à l'horizon :
De solitude et de silence Chaque heure emplit notre maison.
Muette et vide est la demeure Où riaient les espoirs amis.
Ces purs espoirs que chacun pleure Avant nous se sont endormis.
POHMES ET PAYSAGES
Ah ! VOUS pleurer, c'est se survivre, Vous qu'on aima dès le berceau.
Hélas ! ceux qui devraient nous suivre Nous devancent dans le tombeau.
Lassés d'un long pèlerinage, Les meilleurs s'en vont les premiers.
Ils sont plusieurs de mon jeune âge Qiii dorment dans l'ile aux Palmiers.
Le plus cher naquit sur ces grèves Où mes yeux s'ouvrirent au jour.
Notre entancc eut les mêmes rêves Et notre esprit le même amour.
Nous aimions — ce que j'aime encore ■ Le chant de la brise et des eaux, Les bois, les monts baignés d'aurore, Les clairs vallons tout pleins d'oiseaux.
Nous vous aimions, muses divines!
Ce qu'il cherchait au fond des bois, Près des flots, au creux des ravines, C'était l'écho de votre voix.
Il t'aimait, sainte Poésie, D'un culte ardent et virginal !
II ne voyait l'homme et la vie Qu'à travers ton prisme idéal.
Au temps des fraîches confidences Et des naïfs épanchements, La beauté de ses espérances Enivrait mes enivrements.
O réveil des belles ivresses!
O mensonge et déceptions !
Qu'importe!... nos seules richesses Sont encor nos illusions.
Esprit candide, âme charmante, Aux rêves bleus comme son ciel, Il avait la douceur aimante, La douceur des enfants d'Abel.
Nature inoffeusive et tendre, Il allait vers les coeurs brisés :
Les pleurs que sa mort fit répandre Sont les seuls pleurs qu'il ait causés.
Né sur un sol où l'esclavage Attristait sa jeune équité.
Pour tout homme et sur tout rivage Il t'implorait, ô Liberté!
Sans dédain, sans fiel, sans envie, Ame égale et soumise au sort.
Comme il fut clément à la vie^ Il lut souriant à la mort.
Il tomba riche eucor d'années, Dans la verdeur de sa saison.
De fleurs avant le temps fanées Sèmerai-je un jour son gazon?...
Eh bien, ta part est la meilleure, Doux jeune homme au rêve ingénu !
Ce n'est pas toi sur qui je pleure, Mais sur quelqu'un qui t'a connu.
Comme un arbre en pleine lumière, Aux rameaux par l'aube mouillés.
Tu meurs dans ta grâce première, Avant tes songes effeuillés.
Pour toi plus d'orage en ce monde!
Touchant au port avant le soir, Tu n'as point au gouffre de l'onde Vu sombrer ton dernier espoir!
Atteint dans toutes tes tendresses.
Déçu dans toutes tes ferveurs.
Tu n'as point connu ces détresses Dont le mystère est dans nos cœurs !
Tu n'as point, dans la solitude, Morne et traînant le poids des jours.
Connu l'amère lassitude De se survivre en ses amours 1
Oh! oui, ta part est la meilleure:
Tu t'en vas pur et dans ta loi; Ta vie est close, et si je pleure.
C'est sur un autre que sur toi.
Au pied de la montagne austère Que dore le couchant vermeil, Jeune homme, en ta couche de terre, Dors en paix ton dernier sommeil.
Q.UC kl mauve blanche des grèves Sur ta croix noire, au bord des flots. Vienne mêler ses notes brèves Au chant plaintif des filaos.
Dors en paix à leur doux murmure...
Pour oublier et pour bénir.
Mon cœur, à qui la vie est dure, Se tourne vers ton souvenir !
L^ VIERGE 'DES T^MTLEMOUSSES
.A RIE, ô douce enfant aux grands yeux de gazelle, Qui naquis sur un sol où croissent les palmiers; Toi dont l'âme charmante et les songes premiers Se sont ouverts, bercés à la voix fraternelle Des bengalis et des ramiers 1
O douce enfant! ta vie aux flots riants et calmes, Pareille aux bassins bleus de mon climat natal, N'a jamais réfléchi dans son sein virginal due la liane en fleur et l'arbre aux vertes palmes Penchés sur son mouvant cristal.
Sous les bambous lustrés où l'oiseau de la Vierge Fait sou nid, où la brise a d'ineffables voix, Au pied du morne, abri de la biche aux abois. Parmi les blancs lotus qui parfumaient ta berge, Ton onde errait, source des bois !
3l6 POÈMES ET PAYSAGES
Le soleil, sous le dôme où ton urne s'épanche, En rayons tamisés te versait sa clarté, Et l'astre aux feux d'argent des tièdes nuits d'été, Comme un oiseau, semblait passer de branche en branche Pour se mirer dans ta beauté.
Le poète qui rêve au fond de nos ravines, Ivre d'ombre et d'oubli, charme des lieux déserts, En t'écoutant courir sous les framboisiers verts. Sentait, enveloppé de tes fraîcheurs divines. Chanter en lui l'esprit des vers.
Et voici que tes flots, changeant leur destinée, Loin du lit maternel vont prendre un autre cours; L'oranger te sourit au rivage où tu cours, Et tu vas réfléchir dans ton eau fortunée D'autres bonheurs, d'autres amours.
Et moi, moi que berçait ta voix parmi les mousses. Plongé dans le présent, j'oubliais l'avenir. Un jour vient où la vigne à l'ormeau veut s'unir; Et l'enfant aux grands yeux, l'enfant des Pamplemousses, N'est plus pour nous qu'un souvenir!
Et c'est la vie, hélas! tout change et rien ne dure. L'été sort du printemps, du bouton naît la fleur.
POl-MES ET PAYSAGES 317
Pardonne à ces regrets que dément ton bonheur! Ma pensive amitié, belle enfant, se rassure. Voyant le choix fait par ton cœur.
L'âme honnête et virile à ta jeune âme unie, D'un monde aux durs sentiers t'aplanira le sol. Vers le nid du ramier, colombe, prends ton vol! Nous léguons notre vierge — une autre Virginie — Aux dévoûments d'un autre Paul!
Septembre 1867.
3l8 POEMES ET PAYSAGES
L^ C^SC^'DE Sail^TE-SUZ^i'NJH.E
i'ktait un lieu paisible où j'aimais à venir. La fraîche vision hante mon souvenir.
Enclos de trois côtés par de hautes collines, Le val s'ouvre au couchant et descend vers la mer. Une cascade, au fond, de ses eaux cristallines Baigne les rochers noirs, éparpillant dans l'air Sa poussière d'écume en blanches mousselines. Au pied des blocs abrupts, dans sa chute sans fin. L'eau tombe et s'élargit en un vaste bassin, Où s'alimente et dort la rêveuse rivière Sainte-Suzanne, aux grands berceaux de cocotiers. Le soleil au zénith y darde sa lumière ; Mais, dans l'après-midi, les monts aux pics altiers '^' versent les fraîcheurs d'une ombre hospitalière. Des hauts bambous du bord quittant l'épais rideau, Sur la nappe d'azur nagent les poules d'eau ; I:t, les frôlant du vol, la véloce hirondelle Autour des bleus nasjcurs s'ébat aux jeux de l'aile.
Sur les marges de l'onde errent en liberté Quelques bœufs indolents, et sur la rive herbeuse Promènent au hasard leur nonchalance heureuse. Plus loin un taureau blanc et de brun moucheté, Dans la mousse couché, humant la brise agreste. Les yeux à demi clos, rumine et fait la sieste. Là-haut, entre les rocs rudement étages, Hérissés de cactus, de liane chargés.
D'un pied nerveux et sûr que nul gouffre n'arrête. Grimpe la chèvre alerte aux bonds capricieux. Tout à coup on la voit qui, debout sur la crête D'où tombe la cascade à flots vertigineux. Profile sur le ciel sa noire silhouette.
Sur la rive opposée, à gauche du ravin,
L'eau du tranquille étang court sur le sable fin
Q.ue borde un frais talus d'herbe tendre et de mousses.
Ici, les flancs du mont ont des rampes plus douces,
Et les arbres à fruit au soleil exposés
Epandent leurs berceaux sur les versants boisés :
Dans l'obscure épaisseur de ses fortes ramures
Le tronc noir du manguier montre ses grappes mûres ;
Le goyavier aux fleurs blanches, aux fruits dorés,
La souple grenadille aux pétales pourprés,
L'atte et le bibacier, pittoresque assemblage.
Dans un même parfum confondent leur feuillage.
L'oiseau bleu de la Vierge aux instincts familiers,
L'inofîensif oiseau des monts hospitaliers
Se plaît dans cette ombreuse et tiède solitude :
Furtif, il guette et suit les pas du voyageur Qui vient sur ces plateaux, indolent et songeur, Respirer des hauts lieux la vaste quiétude. Des pentes du ravin, des monts, des bois épais, De toute part descend une ineffable paix. Le charme enveloppant d'un lumineux silence. De ce silence fait de bruits d'ailes et d'eaux Passant dans l'air, montant des joncs et des roseaux, Et des bambous lustrés qu'un vent léger balance.
O calme des sommets, calme du firmament,
Qui dans les cœurs troublés versez l'apaisement,
Calme des bois profonds où de la tourterelle
Le roucoulement vague au chant des eaux se mêle;
O ravine, ô cascade, ô murmure berceur,
Des fîeurs et du feuillage ambiante douceur;
O repos émanant des choses, chaste ivresse
Que connut autrefois ma pensive jeunesse
Quand, promenant mon rêve en ces rochers déserts,
J'écoutais dans mon cœur chanter l'esprit des vers;
Solitude sereine et digne de la Muse,
Faite de brise et d'ombre et de lueur diffuse;
Flottantes visions de mon paj's lointain.
Beaux lieux, ô lieux si doux à mon heureux matin.
Vallon, étang placide aimé de l'hirondelle.
Qu'évoque avec amour le souvenir fidèle,
Bercez dans mon esprit que la vie a blessé
Les troubles du présent des calmes du passé!
LE C^T 'BETl'Si^ll'D
j * »* Jetons des fleurs sur nos amitiés mortes.
Ji nos barques jamais, par la vague entraînées, Devaient sur d'autres mers ensemble dériver; Dans cette île lointaine où nos âmes sont nées, Si nous devions jamais, ami, nous retrouver;
Emportons, emportons nos dieux et notre culte! Ne changeons point d'amour en changeant d'horizon. N'imitons point ceux-là dont la vieillesse insulte Le rêve qu'adora leur première saison.
N'oublions point nos dieux sur les plages natales, Sur les autels de l'Art veillons jusqu'au tombeau ! Comme ce feu sacré que gardaient les Vestales, Gardons vivant en nous l'amour sacré du beau.
Amants de l'Idéal, à l'Idéal fidèles, L'un sur l'autre appuyés, montons notre chemin ! Vers le mont trois fois saint des muses immortelles Gravissons cote à côte et la main dans la main.
N'écoutons point ce monde aux intérêts sordides : En nous sont des ardeurs qui ne sont point en lui. L'Art seul est vrai ! l'Art seul et ses songes splendides Peuvent de notre cœur tromper l'ardent ennui !
Puisque le sort qui tient nos ailes enchaînées Nous refusa ces biens qui font la liberté. Au travail demandant le pain de nos journées. Luttons, résignés fiers, contre l'adversité.
Luttons ! mais, quand viendra la nuit aux molles trêves, 1 La nuit libératrice et douce aux bras lassés. Affranchis d'un long jour, vers le ciel de nos rcves. Heureux amis, tournons le vol de nos pensers.
Quittons l'homme et la ville aux passions mauvaises, Allons baigner nos fronts dans l'air calmant du soir; Comme l'oiseau pécheur, hôte ailé des falaises. Montons sur quelque cap ensemble nous asseoir.
O cap Bernard! géant dressant sur le rivage Tes mornes flancs voilés de mornes filaos, Solitaire falaise, où la vague sauvage Vient battre et prolonger ses éternels sanglots !
Cime à mes pas connue, austère solitude, D'où l'œil monte ébloui dans l'infini des airs, O cap ! sur tes flancs noirs, loin de la multitude. Nous viendrons chaque nuit rêver au bruit des mers.
Le soleil est couché : les placides montagnes Plongent leur front sublime au fond des vastes cieux ; La paix vague des soirs plane sur les campagnes ; Les astres dans l'azur ouvrent leurs chastes yeux.
Des mornes et des bois lointains et des ravines. Et de la gorge ombreuse où dorment les oiseaux, S'élèvent jusqu'à nous des haleines divines Que la brise des nuits porte au loin sur les eaux.
Là-liaut, dans leur splendeur, les étoiles sereines Versent sur l'Océan leurs paisibles clartés; Là-bas, les lourds vaisseaux aux puissantes carènes Se meuvent lentement sur les flots argentés.
Et nous, sur le grand cap miné par les tempêtes, Aspirant enivrés le charme des hauts lieux. Muets, nous contemplons sous nos pieds, sur nos têtes. L'immensité des mers, l'immensité des cieux 1
O blancheurs de nos nuits ! ô tiédeurs de nos grèves ! Des monts, des bois, des eaux souffles inspirateurs! Éblouis, nous sentons les vagues de nos rêves Se lever, à leur tour, et chanter dans nos cœurs.
Et nous mêlons nos voix aux voix calmes et graves Q.ui montent de la terre et descendent du ciel ; Et moi, j'évoque, ami, sur vos lèvres suaves La strophe au flot limpide et doux comme le miel.
Oh! vous tenez d'en haut un ample et beau génie. Pour en doter vos vers vous avez emprunté A l'Océan sa mâle et puissante harmonie. Aux monts leur grande ligne et leur placidité.
Si la Muse, pour vous, poète au rythme antique, Fut prodigue, au berceau, de ses dons maternels. Moi, le ciel m'a doué d'une âme sympathique Qui pour votre âme aura des échos fraternels.
lipanchez donc eu moi vos espoirs et vos songes, Cet idéal clierché dont mon cœur est épris. Ensemble abreuvons-nous d'ineffables mensonges; l')ans l'absolu divin confondons nos esprits!
Parlons des hauts objets de notre haute ivresse, Des vieux maîtres de l'Art, — Dante, Homère, Milton ! Parlons-en, comme, un soir, deux enfants de la Grèce En auraient su parler sous le ciel de Platon.
Soulevons ces grands noms, ces gloires pacifiques. Guides chanteurs portant la lyre pour flambeau. Harmonieux songeurs aux lèvres séraphiques. Qui menaient l'homme à Dieu par les chemins du beau.
Parlons de tous ces rois de la pensée humaine. Premiers-nés de la Muse, augustes éprouvés, Qui de l'Art ont pour l'homme agrandi le domaine, lit que l'homme a partout de l.irmes abreuvés.
Et devant ces grands cœurs, ces souffrances sublimes, Devant ces fîots, ces monts, ces déserts étoiles. De la vie oubliant les misères infimes. Nous bénirons nos jours que l'Art a consolés.
Nous bénirons Celui qui nous a fait une àme Pour t'aimer, ô nature! et sentir ta beauté; Qui dans nos yeux a mis la poétique flamme, Et sur nos fronts le sceau de l'idéalité.
Nous bénirons Celui qui fit ces globes chastes. Mondes flottants qu'un jour nous irons habiter; Qui fit les vastes cieux et les horizons vastes Pour le traduire à nous, — et nous, pour le chanter.
Et nous le chanterons, lui, le Maître paisible. Qui nous sourit là-haut dans ces radieux corps; Et nos voix, exhalant l'hymne de l'Invisible, A rorjrue de la mer uniront leurs accords.
iSji.