SATIRE IX
C'est une éloquente invective contre Malherbe et son école ; c'est en même temps le tableau le plus animé que nous ayons de la situation des deux écoles rivales, et un commentaire de cette satire serait Tliistoire complète de la poésie de 1" époque.
Pour résister à la ligue qui le menaçait, Malherbe, de son côté, se mit à compter ses disciples.
Mais avant d'assembler les élèves autour de lui, entrons un moment chez le maître. 11 avait alors cinquante ans. C'était un homme grand et bien fait, l'œil fier et la moustache retroussée, quelque chose d'impérieux dans sa parole et de brusque dans ses mouvements, un air de puritain dans toute sa personne. Peu prodigue de phrases, il avait d'ailleurs la voix sourde et articulait mal. «Je suis, disait-il gaiement dans la ^) langue de Rabelais, je suis de balbut en balbutie. » Mais il ne voulait pas qu'autre que lui le remarquât. Racan sexcusant un jour de n'avoir pas entendu ses vers, parce que , disait-il , il en avait mangé la moitié : «Mordieu! ils sont bien à moi, dit Malherbe, et si vous » me fâchez, je les mangerai tous ! »
Son logis était simple et austère comme lui; c'était
\i\ VIK Di: M \I.IIKi;iJK.
(I onlinaiii' iitic |)aiivrT chambre assez mal meublée. I.e nombre des rliaises était |>etit ; lorsqu'elles étaient toutes occupées et qu'il survenait un visiteur : « Atlen- ') (lez, criait-il sans ouvrir la porte, il n'y a plus de chai- » ses! » Ainsi délabré, ce j)etit logis lui plaisait. « Pour » l'hiver, écrivait-il à Racan, je suis d'avis que nous le » passions à Paris, c'est un lieu où toutes choses me rient. ') Mon quartier, ma rue, mon voisinage, m'y appel- » lent et m'y proposent un repos que je ne pense point » trouver ailleurs. » Sa manière de vivre répondait à merveille à tout cela. Rien de plus frugal que son ordinaire. Patrix lui étant arrivé un soir à l'heure du souper : « Monsieur, lui dit-il, j'ai toujours eu de quoi r dîner, jamais de quoi rien laisser au plat. » Un autre jour il avait invité sept de ses amis; il leur Ht servir sept chapons bouillis, parce que, les aimant tous également, il ne voulait pas, disaii-il. servir à l'un la cuisse, à l'autre l'aile.
S'il lui arrivait de souper de jour, il faisait fermer les volets et allumer les bougies : « Autrement, disait-il, je ') croirais dîner deux fois. » Il avait pris à son service un valet auquel il donnait dix sous par jour et vingt écus de gage: lui arrivait-il de le prendre en faute, il lui disait : « Mon ami , offenser son maître , c'est offenser » Dieu ; et quand on offense Dieu il faut, pour en obtenir » pardon, jeûner et faire 1 aumône. C'est pourquoi je re- ') tiendrai cinq sous sur votre dépense, que je donnerai h aux pauvres à votre intention pour l'expiation de vos » péchés. » Ses habitudes avaient la même originalité. « Le froid, disait-il, est pour les pauvres et les sots; » et comme il n'était ni l'un ni l'autre, il s'affublait d'une telle quantité de paires de bas que, pour ne pas en mettre à une jambe plus qu'à l'autre, à chaque bas qu'il chaussait il jetait un jeton dans une écuelle. Racan. l'ayant un jour surpris à cette besogne, lui conseilla de placer à ses bas une lettre de soie de couleur différente, et de se chausser par ordre alphabétique.
VIE DE MALHERBE. w
L'expédient plut à Malherbe, qui le mit aussitôt en œuvre, et le lendemain, jour assez froid, ayant quelque part rencontré son disciple, du plus loin qu'il laperçut : « Ah! monami, s"écria-t-il, j'en ai jusqu'à ÏL! » Il se chargeait aussi de chemisettes; puis il mettait sur sa fenêtre quelques aunes de frise verte, et disait : « Il » m'est avis que ce froid s'imagine queje n'ai plus assez » de frise pour faire encore des chemisettes ; je lui mon- » trerai bien que si. » Et quand le froid devenait trop vif, il ôtait du feu avec colère ses chenets, surmontés de satyres barbus, en disant : « Voyez un peu ces gros » jouftfus qui se chauffent là tout à leur aise, tandis que » je meurs de froid 1 «
Quels étaient maintenant les bienheureux disciples admis à ces conférences que chaque jour Malherbe tenait dans sa petite chambre"? Plusieurs d'entre eux échangèrent depuis l'humble chaise qu'ils y occupaient contre le fauteuil de l'Académie.
C'était d'abord un jeune page que Malherbe trouva chez le duc de Bellegarde, où il se mêlait de rimailler. Honorât de Beuil , marquis de Racan , né en 1589 sur un rocher de Touraine , dont le souvenir le fit une fois grand poète.
C'était le peintre Dumontier, le même, je crois, à qui nous devons tant de portraits historiques.
C'était Yvrande, gentilhomme breton, page de la grande-écurie, dont la renommée tout entière est restée ensevelie dans le recueil des ana du temps.
C'était encore de Touvant, qui n'était Ytas grand' chose, disent les Mémoires, mais que Malherbe jugeait propre à la poésie.
Il ne faut pas oublier Colomby, un Normand, parent de Malherbe, qui recevait tous les ans douze cents écus pour exercer la charge singulière d'orateur du roi pour les affaires d'État. N'oublions pas surtout Maynard, esprit facile et délicat, dont les sonnets, pour avoir de la grâce, ne valent pas toutefois de longs poèmes.
XVI \ll. 1)1. MAI.IU.IUU:
In [ivi\u(\ ciilKiiic (le nos jours a ropn'sonté avec ccllo V(M\(' pill()ris(|ii(' (jn'on lui connaît les derniers disciples de Monsard groiij)és ou plutôt raniirs en bataille autour de la tj;igantes(jue édition de mademoiselle do Gournay. O fut aussi autour dun Ronsard que Malherbe convo(juait ses élèves; mais ce Uonsard , il en avait eflacé la moitié; et comme on lui demandait s'il approuvait ce qu'il n'avait pas effacé : « Pas plus que le » reste, répondait-il. — On pourrait le croire après votre )^ mort, dit Coloml)y. — C'est vrai ! » dit Malherbe , et tout fut effacé. Pauvre Ronsard! il ne lui manquait j)lus que d'aller tomber des mains de Malherbe dans celles de Boileau. Aujourd'hui que la nationalité de notre langue est sauvée, remercions M. Sainte-Beuve d'avoir été pieusement recueillir les belles inspirations de Ronsard jusque sous les ratures de Malherbe.
Veut-on savoir jusqu'à quel pioint Malherbe était jaloux de l'autorité qu'il exerçait dans son école"? Un bonhomme d'Aurillac, où Maynard était président, s'en vint un soir frapper à la porte du cénacle, demandant si monsieur le président n'y était pas. « De quel pré- » sident me ])arlez-vous? dit brusquement le maître en » se levant, il n'y a que moi qui préside ici. »
Pour rendre plus docile à ses leçons l'esprit de ces honnêtes gt^nliishommes, il leur disait que c'était folie de vanter sa noblesse ; et, de peur que le marquis de Racan ne fût tenté de lui remontrer quekjue chose, et de l'interpeller du haut de son donjon de Touraine, d ajoutait, «'adressant à lui, que plus cette noblesse était ancienne, plus douteuse elle était.
11 serait ridicule de voir dans l'école de Malherbe une sorte de sénat souverain institué pour fonder une constitution grannnaticale et poétique, une Sorbonne littéraire établie pour résoudre les cas de conscience en poésie. Non, c'était simplement une réunion d'esprits sages et éclairés assemblés pour deviser entre eux du droit d'initiative de l'écrivain en fait de langage, et de
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raiiturilé constitutionnelle du génie. L œuvre linguistique de Malherbe n'est pas un ensemble de lois et d'ordonnances, et à ceux qui lui conseillaient d'écrire une grammaire , il répondait fièrement qu'on n'avait qu'à lire sa traduction du trente-troisième livre de Tite-Live. Ses oracles se formulaient au hasard, selon le moment, en critiques ou i-n conseils, le plus souvent en brusques saillies et en bons mots. Lui demandait-on son avis sur la légitimité de quelque mot, il renvoyait aux croclieteurs du Port-au-Foin. A part le tour comique du conseil, Malherbe, par cette boutade, ne traçait-il pas nettement à la langue, qui pliait sous le poids des stériles conquêtes de Ronsard, la voie toute nationale qu'elle devait suivre? Nétait-ce pas aussi la défendre des funestes importations du pédantisme que de proscrire les vers latins dont les érudits de l'époque inondaient le Parnasse, comme on dit? — « Ah! disait souvent » Malherbe, si Virgile et Horace revenaient, comme ils » donneraient le fouet à Bourbon et à Sirmond! » Ne croyez pas cependant qu'il eût les anciens en grande vénération. L'inspiration pindarique n'était pour lui que du galimatias. Ronsard lui avait gâté Pindare, et je crois. Dieu me pardonne! que son dédain pour les vers latins atteignait Virgile lui-même , derrière Sirmond. Stace lui plaisait mieux. Il s'indignait de s'entendre objecter sans cesse les vieilles renommées. Si on lui reprochait d'avoir altéré le sens de cpielque passage de David: « Suis-je donc, répondait-il, le valet de » David ? J'ai bien fait parler le bonhomme autrement » qu'il n'avait fait. » Son mépris pour l'érudition allait jusqu'à la moquerie. « M. Gaumin a retrouvé la langue » punique , lui dit quelqu'un un matin , et il a traduit le n Pater en carthaginois. — Le Pater! dit Malherbe, » eh bien ! voici le Credo ; » et il se mit à proférer des mots sans suite.
« Lisez les livres imprimes. di?ait-il encore a Chapelain, et ne dites rien de ce qu'ils disent. >• Il v a dans
\Mii N II. hi. M M.lIKi'.l'.i:
ce mol (|ijel(jiio rhuse de inioiix «lu une boutade; il y ii le sentiment profond de roriginalité individuelle ; et (ju"(»n ne s'y trompe pas , Malherbe a bien aussi son ori|j;inalilé comme écrivain. Elle est, si on le compare aux poètes qui l'ont précédé, dans la clarté de son laui^'age. Il était arrivé à cette pureté de l'expression à force d'étude et de labeur. « Quand on a fait cent vers » et deux feuilles de prose, disait-il, il faut .se reposer » dix ans. » On raconte qu'il employa une demi-rame de papier à corriger une seule stance. C'est celle qui commence par ce vers :
comme en cueillant une guirlunde, etc.
Il lui arriva certain jour qu'ayant composé une ode pour consoler le président de Verdun de la mort de sa femme, lorsqu'il lui porta son ode, il le trouva remarié. Le président était un homme grave et qui avait religieusement attendu la fin de son deuil. Mais le poète avait mis trois ans à faire son ode. (Certes, ce n'est pas nous qui prêcherons aux poètes le mépris des longues veilles; nous savons tout ce que le style emprunte à la correction de grâce élégante et de durable fermeté. Mais a côté, mais avant l'art qui achève l'œuvre, il y a, surtout dans la poésie lyrique, l'inspiration qui la produit d'un jet libre et spontané. L'art, c'est le héros barbare qui, pour le rendre plus fort, plonge dans leau glacée (lu fleuve l'enfant qui vient de naître; l'inspiration, c'est la mère qui l'enfante dans un moment de sublime douleur.
Malherbe composait rarement. 11 fallait, pour l'arracher à sa paresse , quelque grande et tragique aventure. Louis XIII s'appréte-t-il à partir pour La Uochelle , Malherbe aussitôt se souvenant qu'il a été ligueur , trouvera dans son humeur guerrière ces fermes et héroïques strophes (jui sont dans toutes les mémoires. Le couteau diin iiusérablo s'est-il brisé sur les
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(ieiils de Henri IV, Malherbe s'écrie avec une sainle colère :
Que direz-vous, raci-s fatnii.'- ? de.
et son ode. répétée par toute la France, ou elle ajoute encore à l'indignation publique, s'en va dans Chàteau- Tliierrv éveiller le génie de La Fontaine. Le Bonhomme , en l'écoutant , se crut un moment poète lyrique : fl pensa me gâter, écrivail-il plus tard; puis il retournait à ses fables.
Malherbe avait de piquants procédés de composition. Vous savez la charmante élégie qui commence par ce vers :
oue d'eptnes, amour, accompagnent les roses!
Je vais peut-être vous la gâter. Mais voici ce qu'à ce sujet les contemporains ont raconté. Racan entra un matin chez son maître et le trouva qui comptait cinquante sous. Il mettait ensemble dix sous, puis dix, puis cinq, puis dix encore, et encore dix et cinq encore. « Qu'est ceci? dit Racan étonné. — C'est, dit Malherbe. » que j'avais certaine stance dans la tète, où il y a deux » grands vers et un petit, puis deux alexandrins encore » et un autre demi-vers. » Et le bonhomme traçait tout simplement le plan stratégique de sa stance. Je ne m'étonne plus que Balzac ait dit quelque part que Malherbe traitait les affaires du gérondif et du participe comme celles de deux puissants peuples.
On demandait un jour à Malherbe pourquoi il ne faisait pas d'élégies. — « C'est, répondit-il, que je fais » des odes. » S'il se fût arrêté là , la réponse était d'un critique et d'un poète. Mais il ajouta par malheur : « Et on doit croire que qui saute bien pourra bien mar- » cher. » Ceci n'est plus que ridicule. La critique véritable ne reconnaît pas d'hiérarchie parmi les genres, et croit à la fatalité des vocations spéciales.
Toutes ces anecdotes expliquent à merveille le caractère du talent de Malherbe, et font admirablement com-
\ II: l)K M ALIIKI'.lii:
|»i('n(lr(> ;i (otiilucii de litres il éUiil liiil |M»iir l:i niissioii (juil s iiiiiM)sa. I>a \oi(' (jiiil séUiil liacéc ;i liii-inèiiu', il \ |>()ussait avcf anitMir Ions ses disciples.
Olui (le tous (pi il préférait, ( "était Racari. Il le iioinniail sou fils, et l^acan appelai! Mallierl)e son père. Mais Raran, i^éiiie facile et néi^ligé, se souriait |)eii de la correction sévère de son maître, qui souvent le traitait dliérétiipje. Il y avait alors par le monde un autre jeune homme qui, aussi bien (pie Kacan, eût mérité d'être le disciple bien-aimé de Malheibe ; Malherbe avait dit de lui : « Ce jeune homme ira plus loin pour la prose que » personne n'a encore été en P'rance. » Je veux parler de Balzac, le Mallierbe de la prose. Deux hommes ont mérité de rester debout sur le seuil du grand siècle : Balzac et Malherbe.
Jai dit (pie l'autorité de Malherbe ne fléchissait devant aucune volonté. En voici des exemples. Il nommait le pays ô'Adiousias les contrées situées au delà de la Loire, où l'on se servait de ce mot pour dire adieu; et celui d'en deçà, il le nommait par la même raison le pays de Dieu vous conduise Or, entre gens des deux pays s'émut le débat de savoir s'il fallait dire un cuiller, comme les uns, ou une cuillère, comme les autres. Le mot est féminin, disaient ceux-ci; donc il lui faut une terminaison féminine. Mais, répli- (piaient les autres, perdrix est aussi féminin, et sa terminaison est néanmoins masculine. Henri IV et le duc de Bellegarde, tous deux du pays lïAdiousias et tenant pour cuillère, s'en vinrent trouver Malherbe. Malherbe recommença comme d'habitude par les envoyer au Portau-Foin. Mais comme Henri ne paraissait pas se rendre de bonne grâce : « Sire , ajouta Malherbe, vous êtes le » plus absolu roi (jui ait jamais gouverné la France, et « avec tout cela nous ne sauriez faire dire de deçà la » Loire une cuillère, a nidins (pie de faire défense, à » peine de cent livres d amende, de la nommer autre- » ment. » Le panache divri recula en cette rencontnv
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Mais, ce qu'il y a de piquant, c'est quentre le poète et le roi, la postérité semble avoir décidé en faveur du roi.
A quelques jours de là, Bellegarde eut son tour : il s'avisa un beau matin d'envoyer demander à Malherbe quel était le meilleur de dépensé ou de dépendu. « Dépensé » est plus français, répondit-il, mais penda et ses com- » posés vont beaucoup mieux aux Gascons. »
Il ne s'épargnait pas lui-même dans ses critiques. Lorsqu'il lisait à ses amis quelque production imparfaite de sa jeunesse : « Ici. disait-il, je rotisardisais. » Mademoiselle de Gournay reprochait plus tard à Racan de malherbiser. Le maître ne voulait pas cependant qu'on s'autorisât toujours de son exemple, et un jour que Racan le citait lui-même : « Eh bienl dit-il. si je » fais une sottise , est-il juste que vous en fassiez une » autre ! »
Cette verve mordante de Malherbe ne se bornait pas a ses amis. Henri IV étant venu un jour lui montrer tout triomphant la première lettre que le dauphin lui eût écrite, Malherbe, qui cependant aimait assez ses enfants pour comprendre la joie d'Henri IV, se contenta de demander si le prince avait nom Loys, car c'était ainsi qu'il avait signé. Il lui fallut désormais signer Louis, et notre homme allait disant partout que si le roi se nommait Louis XIII, c'était à lui qu'on le devait.
Voyez un peu jusqu'où le menait ce dévouement a la bonne langue. Si quelque pauvre lui disait : Mun noble gentilhomme, au lieu de mettre plus vite la main à sa poche : « Si je suis gentilhomme, je suis noble, » répondait-il brusquement, et il continuait son chemin, croyant sans doute que sa leçon pouvait passer pour une aumône.
Sa justice était quelquefois peu obligeante. Un président ayant fait placer au-dessus de sa cheminée je ne sais quelle sotte devise : « Que vous en semble? » dit-il
wii \ II: 1)1 M \i.ni l'.i'.i:
iiii poeti'? — " Hue ralliiii.dil I îiijIic. .pic iii mcllri' un
» peu plus bas. »
Celte dureté de ses juizemcnts lilterains, il la poitail trop souvent aussi dans ses relations avec le monde. Il s'en revenait un soir de ehez M. de Belleiiarde. Saint- Paul, un de ses parents, l'arrùta pour lui conter quehpje misère. « Adieu, adieu, lui dit-il, vous me faites brûler '> là pour cinq sous de tlambeau, et ce que vous me dites » ne vaut pas un carolus. »
Un sot lui fit avec emphase l'éloge dune dame (|iii était présente , et finit j)ar dire en la désignant de la main : « Voilà, monsieur, ce qua fait la vertu. » Malherbe promena les yeux sur la compagnie, et, apercevant la connétable de Lesdiguieres : — « Voilà, dit-il, » ce qu'a fait le vice. » Ce mot résume avec un laconisme effrayant le chapitre de Tallemant des Réaux qui porte en tète le nom de cette dame.
La misanthropie de Malherbe n'allait pas seulement aux vices de son temps, elle embrassait l'humanité tout entière : « Ne voilà-t-il pas un beau début ! disait-il » après avoir raconté la mortd'Abel; ils ne sont que trois » ou quatre au monde, et ils s'entre-tuent déjà. Après » cela que pouvait espérer Dieu des hommes jwur se » donner tant de peine à les conserver? »
On doit bien penser que le ligueur se trahissait encore par moments sous la rude écorce du réformateur. Il y a de lui des mots qui le décèlent. Cette princesse de Condé, si ridiculement aimée par Henri IV, accoucha de deux enfants morts au bois de Vincennes. où elle était allée s enfermer avec son mari. Beaucoup s'en aflligeaient. « Ne vous souciez que de bien servir, leur » disait Malherbe , les maîtres ne vous manqueront » pas. »
Il y avait aussi chez lui de cette haine que les aristocraties ont toujours eue pour les favoris de bas lieu. Madame de Bellegarde se trouvant à la messe un jour que Malherbe venait la voir : « Kh ! qu'a-t-elle à de-
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). mander à Dieu, s'écria-t-il, après qu'il a délivré la " France du maréchal d'Ancre? »
Il ne traita pas mieux le duc de Luynes ; au moins ne fallait-il pas lui offrir en termes si magnifiques la traduction d un livre retrouvé de Tite-Live.
Jeté au milieu d'une cour galante, et ayant, lui aussi, sa cour, qu'il rudoyait à la Henri IV, il voulut, comme le roi, avoir des maîtresses. Il ne portait d'ailleurs dans l'amour ni délicatesse, ni poésie ; et s'il enviait quelque chose au vieux duc de Bellegarde , ce n'était pas . disait-il, sa duché-pairie. Ses mots les plus gracieux, en fait de galanterie, ont un arrière-goùt de volupté sensuelle : « Dieu, disait-il, qui s'est repenti d'avoir r. fait l'homme, ne s'est jamais repenti d'avoir fait la « femme. » lia écrit quelque part : « Il est malaisé que «je n'aye.dit devant vous ce quej'aydit en toutes les » bonnes compagnies de la cour, que je ne trouvois que » deux belles choses au monde, les femmes et les roses; w et deux bons morceaux, les femmes et les melons. » Voici un mot qui a plus de délicatesse, c'est Tallemant qui le rapporte :
Il était allé rendre visite à madame de Rambouillet. Ne l'ayant pas trouvée, il s'arrêta un moment à causer avec une jeune fille qui se trouvait là par hasard. Je ne sais comment il arriva qu'un coup de mousquet ayant été tiré du dehors, la balle passa près de iMalherbe. Le lendemain , madame de Rambouillet lui fit quelque compliment à ce sujet : « Je voudrais, répondit-il, avoir » reçu la balle : je suis vieux , j'ai assez vécu ; et puis ^) on m'eût peut-être fait l'honneur de croire que M. de 1) Rambouillet l'aurait fait faire. » Ce fut lui qui donna à la marquise ce fameux surnom d'Arfémise. Qui eût dit cependant que Malherbe serait le parrain de tout l'hôtel de Rambouillet?
Cette réunion se formait dès celte époque. Malherbe y parut rarement. Ce dut être une chose piquante que le spectacle du vieux Malherbe assistant à la naissance
XXIV \ II. 1)1. M M.IlKlilIK
(le coltc /)reciVuse aradrmic, (juc .Molière lieiiila si i udeineiil le jour où il hi rencoiiti;! sm- son clieiiiiii. Je ne semis pas éloii^né de eroire (jue le liéros du hou putici eù\ vu sans déplaisir so former une société qui , par la pureté de son laniiai^e, senihiail devoir transmettre au siècle ([iii naissait les saines traditions de sa dictature iirammaticale.
(>i)endant il fallut à ce dictateur une maîtresse en titre : il jeta les yeux sur la vicointesse d'Aucliy. C'ét<»it une jeune femme d'une beauté assez peu remarquable, mais ([ui avait du goût pour les lettres, et le désir de plaire à ceux qui les cultivaient. Elle eut aussi plus lard son hôtel de Rambouillet. On sait tout ce que Malherbe a écrit de vers pour la belle Calixte. Calixle, c'est la vicomtesse d'Auchy. Le poète, dans ses lettres, lui baise les pieds en toute humilité. Mais il f«ut se défier de ces belles assurances. Il lui écrivait nn jour : « J'ai failli, madame, j'ai failli, et failli si extraordinaire- » ment que, si j'avais trahi mon roi , vendu mon i»ays, » et généralement violé toutes sortc^s de lois divines et » himiaines, je ne penserais pas être coupable comme » je suis, etc. » Cela ne ressemble pas mal à la langue ([ue mademoiselle de Scudéry va enseigner aux beaux esprits du xvii^ siècle. Mais ce qui sent assez peu le Cijrus, c'est le fait pour lequel Malherbe a demandé grâce dans sa lettre. On raconte qu'ayant soupçonné la vicomtesse d'Auchy de quelque infidélité, il alla la voir, et (pie l'ayant trouvée seule sur son lit, il lui {)rit les deux mains dans Tune des siennes et s'emporta jusqu à la frajiper: on comprend sans peine maintenant pourtpioi ^lalherbe goûtait si peu la délicieuse poésie de Pétrarque.
Malherbe était déjà vieux lorsqu'il perdit sa mère. Pourquoi faut-il que nous apprenions ce fait de ses contemporains, et que rien dans son livre ne nous laisse voir la trace profonde que ce coup lui laissa au cœur? Il trouva cependant de belles et graves paroles pour
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répondre au gentilhomme que lui envoya la reine-mere : « Dites à la reine que je ne puis me revanchei- de sa » bonté qu'en priant Dieu que le roi pleure sa mort aussi » vieux que je pleure celle de ma mère. » Il avait alors plus de cinquante-huit ans. Lorsquon lui parlait de prendre le deuil : « Je suis en propos de n'en rien faire, disait-il. car regardez le gentil orphelin que je ferais. » H le prit pourtant. Je raconte à regret ce triste bon mot. Après de pareilles anecdotes on éprouve le besoin de relire dans les Harmonies poétiques la pathétique élégie qui a pour titre : Le tombeau d'une mère.
Malherbe n'avait guère Tinstinct de la famille. Sa femme lui survécut de quelques années. Nulle part dans ses vers il n'est parlé de sa femme. Loin de là , toutes les anecdotes que nous avons rapportées décèlent dans sa manière dêtre les habitudes d'une vie sohtaire. Il ne semble pas qu'il ait jamais eu besoin d'une douce compagne qui tremblât à l idée de le savoir damné, comme 1 humble femme de Jean Racine; ou comme le curé de campagne, d'une bonne sœur qui fempèche de tout donner aux pauvres , et qui l'aide à vivre comme tout Je monde; ou, si sa rêverie va aussi loin que celle de La Fontaine, d'une aimable La Sablière qui ait presque autant d'attention pour lui que pour son chat. Malherbe, après tout, aimait sa famille. A la mort de son fils, sa douleur fut éclatante et désespérée.
Ce fils se nommait Marc-Antoine. C'était un jeune homme de mérite et dont les vers avaient du feu. Il avait alors vingt-neuf ans, et était conseiller au parlement d'Aix. Pour que ce père souffrît ce qu'il regardait comme une dérogation à sa noblesse, il avait fallu lui prouver que M. de Foix , archevêque de Toulouse, et allié à tous les souverains de l'Europe, était conseiller au parlement de Paris. Le jeune homme fut tué en duel. Tallemant dit qu'il périt assassiné dans une querelle. Malherbe voulut se battre contre le meurtrier; et comme Balzac lui représentait que de Piles n'avait pas vingt-
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cinq ans, et (jiiil en avait, lui, soixante cl douze . ^' C'est bien |)our cela, rcpondil-il ; je ne liasardc (juun » sou contre une j)istole. » La famille de de Piles lui oiïrit de Tarifent pour lapaiser. Il refusa d'abord avec opiniâtreté; mais ses amis lui persuadèrent enfin qu'il devait accepter les dix mille écus qu'on lui offrait : « Je » prendrai cetargenl, puisqu'on m'y force, dit-il, mais je >■' n'en garderai pas un lésion pour moi ; j'emploierai le ') tout à faire bàlir un tnauaulée à mon fils. » Celait un mol nouveau (juil (ionnait a la poésie. Il faut croire (jue ces conventions ne furent pas exécutées: car, en envoyant sa belle ode à Louis XIH, qui assiégeait alors La Rochelle, il écrivit à ce prince une longue lettre |)our éloigner le pardon royal des meurtriers de son fils. Il fallait aussi prévenir le roi contre les menées d un conseiller de Provence qui prêchait en tout lieu la vertu de ses pistoles. Cette lettre, c'est Malherbe tout entier, avec cette fierté de naissance contre laquelle il avait si souvent conseillé à Racan de se prémunir. (Juest-ce en efîet que ce Cauvet, qui ose comparer la noblesse de sa maison avec celle d'un descendant (\o> conquérants de lAugleterre? « Le fils et le neveu de n deux hommes que beaucoup de gens ont vus arriver à n Marseille, petits marchands, avec des balles de can- " nelle, ]>oivre, gingembre, raisins et autres denrées. » Puis, après un long exposé de Taflaire et un pathétique tableau de tout le peuple dAix se pressant autour du corps (le la victime, et demandant à la voir une dernière fois dans son cercueil, il termine par cette |)ensée touchante : « .le ne crois pas qu il y ait chose au '^ monde que vous désiriez et qui vous soit si désirable )) conmie dètre père ; vous le serez, sire, par beaucoup '^ de raisons ; mais ce ne sera pas une des moindres » que la conqiassion que vous aurez eue d'un père affligé '^ comme je le suis. « Ces dernières paroles sont belles et grandes. On voudrait croire (pie ce \(Pu d'un père a étépour (pielque ciiose daii> la naissance de LouisXIW
VIE DE MALHERBE. \xvii
Malherbe se rendit lui-même à La Rochelle. Mais Richelieu ne lui était guère plus favorable que Sully. Le poète, ayant voulu louer le cardinal, n'avait trouvé rien de mieux que de rajuster en son honneur deux strophes qu'il avait commencées il y avait trente ans. Corneille touche à Malherbe dans la haine de Richelieu.
Malherbe donc, ne trouvant pas bon accueil auprès du roi, en revint à 1 idée de se battre. Comme il le disait tout haut à de Nesle dans la cour du logis du roi, et que les pages en riaient, Racan le prit à part pour le calmer : mais il n'en put tirer autre que la réponse déjà faite à Balzac. Le vieux poète, mal accueilli de la jeune cour, s'en revint tristement à Paris, ayant au cœur le germe de la maladie dont il devait mourir cette même année, 1628. Sa fin ressembla au reste de sa vie. Plus d'une fois ses yeux mourants cherchèrent Racan à ses côtés. Mais il l'avait laissé à La Rochelle, où il commandait les gendarmes du maréchal d'Effial.
Lorsqu'on lui parla de se confesser (c'est Yvrande qui le racontait à Racan), il répondit qu'il n'avait l'habitude de le faire qu'à la Toussaint ; et comme on lui représenta qu'il avait toujours fait comme les autres, et que les autres se confessaient avant de mourir : — « Je » veux donc aussi me confesser, répliqua-t-il, je veux » aller où vont les autres. » H envoya quérir le vicaire de Saint-Germain-l'Auxerrois.
Une heure avant de mourir, il se réveilla tout à coup en sursaut. Il n'avait pas entendu, comme Mirabeau, le canon qui annonçait les funérailles d'Achille; c'était tout simplement sa garde qui se servait d'un mot impropre. On lui recommanda de se tenir en repos : « Laissez, dit-il, je maintiendrai jusqu'au bout la pu- » reté de la langue française. » Ce furent à peu près ses dernières paroles. Elles résument toute sa vie.
Placé entre les aventureux disciples de lécole de Ronsard et les pacifiques créateurs du grand siècle. Malherbe parut comprendre qu'à cette littérature qui
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iilliiil iKiiIre d une crc moins orageuse dans Sii grandeur (juc I âge «lu'il voyail liiiir, il fallait une langue. Ce lui sa gloire d avoir créé relie langue. Son tort fut de croire (juiine langue était à elle seule toute une poésie. iMais ainsi va l'esprit humain. On n'est fondateur (ju'à la condition d'abaisser toute idée devant cell(» que l'on édifie, et de ne reconnaître à l'édilice d'autre base que la pierre (pie Ion a posée. Né à une épo<jue où il y avait encore quehjue chevalerie dans les âmes, il semble que Malherbe ait cherché autour de lui en l'honneur de (pii il ferait la veille des armes, et que. voyant cette pauvre langue de France en i)roie aux téméraires innovations de Ronsard, il en ait eu pitié, et se soit dévoué à la servir.
Si l'avenir revise avec quelque sévérité la gloire poétique de Malherbe, du moins fera-t-il immense la part de son heureuse influence sur la langue. Après lui et par lui, les grands poètes de l'âge suivant ont pu impunément oser les hardiesses de leur génie. 11 y a plus : de nos jours, où l'esprit humain a si justement revendiqué sa liberté, qtie de fois les limites |)osées à la langue par Malherbe ont défendu contre leurs i)rctpres excès de nobles imaginations qui, si elles n'eussent rencontré cette digue, au lieu de féconder le chamj) de l'art, auraient stérilement jeté au vent de précieuses facultés !
Antoine dk Latoih
MALHERBK
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