‹ Poèsies. Avec un commentaire inéditChapitre 4 sur 162 · A MADAME LA COMTESSE DE HAN · texte numérisé non relu

A MADAME LA COMTESSE DE HAN

Madame .

Les règles les plus vulgaires de Tari s'opposent , vous le savez, à ce qu'on rapproche sans précaution, fût-ce dans un ouvrage écrit familièrement , des pensées ou mènie de simples formes de style qui auraient entre elles une ressemblance trop marquée. Je me garderai donc bien de reproduire ici , quoiqu'il s'agisse encore d'une heureuse rencontre , les transports de joie que vous avez excusés tout récemment dans l'histoire de ma petite Imitation de Jésus-Christ '. Je ris dailleurs très-volontiers

\. Ctci fait allusion à une lullre, c^iilement adressée à niadame la <ouilesse de Kauc... il iiist-rée dans la Revue de Pu ris du prcniur deiemhre i83'J, sur riiisiuire dune Imitation i!e Jésus-Christ qui a appartenu a J J Uousscau KpiT

\vx MALIIIJ'.lil.

avec vous ilc mo taiblcssc- de hiUliopliilc . mais j(.' ne voudrais pas en trop faire rire les autres. Aussi bien y a-l-il dans cette nouvelle circonstance autre chose qu un snnple charme de limaginalion. Lami des lettres petit y trouver son compte encore plus que le curieux de raretés bibliographiques; et la forme, (piehpie attachante qu'elle soit aussi en elle-même, ne \ient ici quapres le fond.

.lai à vous entretenir, en etlet . madame, d'un exemplaire des poésies de Mallieilte, sin- letpiel se liouvent un grand nombre de notes de la main d'.André (Jiénier. .le pourrais sans doute enfler quehpie peu ici ma voix et proclamer la découverte d'un commentaire complet; cailes amateurs de livres, je n'entends pas le nier, ont bien leur grain de charlatanisme tout comme les spéculateurs. Je le pourrais avec dautant plu? de raison que celte suite de notes, quoique jetées peut-être un peu au hasard sur les pages d'un livre d'étude, n'en présentent pas moins, à quelques égards, une sorte d'unité, quoiqu'elles ne semblent pas toujours avoir été là placées comme de simples jalons destinés à éclairer les travaux personnels de l'annotateur, et, enfin, (|ue, loin de se renfermer dans les étroites limites de la criticjue verbale, elles s'élèvent parfois aux plus hautes considérations de l'art. Mais je ne prendrai pourtant point sur moi, madame, de donner de ma propre autorité le titre peutêtre un peu fastueux de commentaire à ce très-remarquable travail d'.Xndré Chénier Je n'ai rien de mieux a faire, je le sens, ([ue de me livrer ici à une courte appréciation de l'ensemble et de quelques détails de ces notes. Je veux être seulement, comme d'usage, votre rapporteur littéraire : vous et le public vous jugerez.

Je vais même entrer dr /j/a/jo dans l'examen de cette

COMMK-Mi: PAR AM^Rt CHEMER. \x\i

suite d'observations: car je ne répéterai pas, à l'occasion de quelques réflexions critiques, ce qui a déjà été placé partout avec bien plus d'à propros. Depuis les deux notes où , dans son immortel ouvrage , dans le livre du dix-neuvième siècle, M. de Chateaubriand, ce juste dispensateur de la gloire, annonça au monde littéraire un grand poète de plus, on n'a rien laissé à dire sur cet infortuné jeune homme que les lettres pleureront éternellement. Que serait ma faible voix après toutes les autres? Je restreindrai donc mes propres remarques sur l'écrivain, comme sur l'homme, à ce qui me sera suggéré par la direction de l'espèce d'analyse que j'entreprends.

La première pensée qui frappe l'esprit , madame , après avoir lu ce commentaire, c'est qu'il n'est pas l'œuvre d'un commentateur de profession, d'un homme qui a pris la plume uniquement pour en initier d'autres dans les secrets de l'art dont il est ou se croit un des maîtres. L'on sent, dès l'abord, que c'est un poète, et un poète d'un ordre supérieur, qui, cherchant dans un de ses pairs les beautés dont il porte en lui le germe, témoigne tout son enthousiasme lorsque la pensée poétique est rendue avec bonheur, exprime son désappointement quand Fauteur lui semble avoir failli^ produit enfin son opinion personnelle sur les points qui peuvent être douteux. Mais ce qui étonne le plus , madame , c'est la science , l'esprit d'analyse, la maturité de ce commentateur de dix-neuf ans ; car, bien que plusieurs de ces notes paraissent avoir été faites à des époques différentes , il en est une qui porte la date de 1781. Certes, il est plus facile, tout le monde le sait, d'enfanter à cet âge un chef-d'œuvre que d'écrire quelques pages empreintes d'une saine et froide raison. Cet avantage, il faut savoir le laisser aux écrivains d'un âge plus mùr ; lorsqu'on est à la fois et jeune

\\\ii MALUKIUJI.

cl lioiiiiiic (le licdic. (• csl iiii siicriliLC (iiioii pciil laiii' ais(Mii('nl.

lilibieii! pail'ois André ('.hénitT su iiioiiUe un inùmc temps, dans ses réflexions littéraires, lionunc supérieur et criticpie ilun i^rand sens. Je ne veux j)as dire, Siins (luule, (pie là déjà se révèle avee éclat celui ([ui devait prendre plus tard un rang si élevé dans les lettres. A.ssurément , si ce commentaire se produisait aujourd'hui sous un nom entièrement inconnu , les lecteurs ne s'écrieraient i^as de prime abord : Voilà le sceau d'un des premiers talents du siècle dernier. Il faut qu'en pareil cas, comme dans toutes choses, res|)rit soit un peu préparé d'avance, llélas! qui i)0urrait répondre que si les admirables élégies, elles-mêmes, n'avaient pas porté en quelque sorte, à leur apparitiori, la garantie d'un autre grand écrivain , déjà populaire, elles eussent été ap|)reciées, du moins aussitôt, à leur véritable valeur?

Mais , averti qu'on tient dans ses mains un ouvrage d'André Chénier, on éprouve un bonheur infini en retrouvant à chaque page le cachet de cette belle individualité. C'est là le mot consacré aujourd'hui, madame; et je confesse (jue, malgré l'esprit d'opposition classique, naturel à tout ce qui n'est plus jeune, c'est un mot que j'ai tout particulièrement adopté. J'aime passionnément, en effet, vous le savez, à suivre dans un écrit quelconque les traces de tout ce qui constitue l'existence morale de celui dont il est comme une sorte d'émanation. J'aime à y rechercher les qualités ijui honorèrent son cœur ou son esprit, les i)assions qui maniuerent sa jeunesse, enfin jusqu'aux défauts que son temps lui re[)rocha. J'aime, en un mot, à retrouver l'auteur dans son ouvrage ; aussi, à moins de circonstances toutes spéciales, je n'ai jamais guère compris l'anonxnie «lans ce qui er>l unupiement

COMME>TÉ PAR ANDRÉ CHEMER. xwm

production de l'esprit; cela ne me paraît un avantage ni pour l'écrivain ni pour le lecteur.

Je ne voudrais pas, madame, pour justifier ce que jai dit plus haut, diminuer votre plaisir d'avance en faisant de trop longues citations. Ce n'est point ici un article de journal destiné à faire connaître ce commentaire à ceux qui sans cela ne le connaîtraient jamais. Vous le lirez, vous, bientôt, à la suite du texte même de Malherbe; car un libraire, homme d'esprit et homme de goût, veut absolument que je l'autorise à le donner au public. Mais il m'est impossible de passer sous silence une des premières notes qui, en même temps qu'elle révèle cette douce tristesse, caractère dominant des ou- \ rages d'André Chénier, présente une triste analogie avec sa déplorable destinée.

Déjà une pensée de Malherbe sur de jeunes existences tranchées par une mort imprévue avait, dans les Larmes de saint Pierre, attiré une première fois son attention; mais à la même pensée reproduite un peu plus loin dans ce vers :

Le soir fut avancé «Je leurs belles journées,

Chénier dit :

« Le même vers que j'ai noté, page 12. Peut être à » cette source nous devons le vers divin de La Fon- » taine :

Rien ne trouble sa fin, c'est le soir d'un beau j <ur

» Pétrarque a dit en un vers délicieux. [>ar la bDUche " de Laure :

E cotnpi tnui giornata inruiiizi sent.

xxMv \i ALiii.i'.r.i:

» Et niui dans mes »''li';^i('> .

Je meurs ; avant le Buii J'ni liiii iiiii journée

(Jiii ne serait pro lu ridé ment touclié , madame, du rapprochement qui s'opère de soi-même entre ce passage et la malheureuse fin de Chénier? Il n'est personne dont l'esprit ne se reporte alors à quelques années plus lard ; et ce vers, ainsi placé à la suite de la pensée de Malherbe, est plus frappant, selon moi, que dans l'élégie elle-même, où, se rattachant à une mort naturelle, il ne laisse plus la même liberté d"aj)i)licalion ».

Vous trouverez , madame, dans le cours de ce commentaire une ou deux traces des tendances mélancoliques de notre admirable poète. Mais ce qui domine tout l'ouvrage d'un bout à l'autre, c'est le soin du bon goût, de la véritable poésie lyrique et des beaux sentiments: il n'est aucun mérite de style aïKjuel l'annotateur sacrifie de si grands intérêts :

« Cette strophe, dit-il (ode sur la Bienvenue de la n reine Marie de Médicis) , est très-élégamment écrite » et poétiquement tournée ; mais les quatre premiers » vers ont un sens obscène, et c'est une grande absur- » dite. 11 faut avoir bien peu de goût, de jugement, de » bienséance, pour présenter une pareille image à une «jeune femme qui vieni se marier. Les épithalames » antiques sont remplis de tableaux tendres, jeunes, vo- » luptueux, mais jamais licencieux. »

André Chénier, comme je vous l'ai déjà dit , madame, avait alors dix-neuf ans.

«. Je dois remarquer, du resli-, pour lexaciilude des dnles. que celle noie, à p.iriir du mot Pétrarque, est dune i-rrilure plus récente. Il serait, en effet, trop mnveillcux que la helle elegie à MM de lange eûl déjà exisie en 17SI, époque qu'une de «es idoles a précisée. (T de I. i

COMMEME PAR ANDRE CHEMER. \\\v

Et remarquez bien que ce nesl pns à un simple sentiment pudique, assez naturel pourtant chez un jeune iiomme bien élevé, quest due cette observation : c'est la chasteté de sa muse, c'est un fjoùt formé sur les iirands modèles, qui seuls se sont ici mis en révolte . car il termine ainsi la note dont il s'agit :

'X Ces peintures libertines, qui excitent les sens lors- » qu'on les trouve dans une ode bachique ou dans une » priapée . choquent et déplaisent dans une occasion » comme celle-ci. '-

Aussi a-t-il dit particulièrement que c'était la une grande absurdité. Enfin, il pousse même si loin le respect pour les convenances Uttéraires proprement dites, que voulant , dans une ou deux occasions , flétrir les complaisances de la muse de Malherbe pour les amours illégitimes du roi et de quelques grands . il est amené par son indignation à se servir lui-même d'une expression si énergique , d'un mot tel, que je n'oserais pas , madame, vous le répéter, même tout bas, et que c'est le seul de ce commentaire qu'on sera forcé de remplacer, à l'impression, par des |3oints ou par une sorte d'équivalent.

Je vous ai cité ces deux notes . madame , à cause du caractère particulier qu'elles présentent . et nullement parce qu'elles auraient sur les autres la moindre supériorité. On pourrait dire, au contraire, qu'en tant que notes elles sont peut-être des moins saillantes du commentaire. Vous y en trouverez, en efl'et, de bien autrement développées , de bien plus savantes , de bien plus remarquables sous le rapport de la critique littéraire. Le grand poète était aussi , vous le savez, un excellent prosateur. Souvent . lorsque les observations sont un peu étendues, lorsque la matière a de l'intérêt.

\x\vi M M.lil.KIÎI-:

il >';iiiiiiu' ol (l('\i('iil rlcKiiiciil : on voit hicnh'il (|iril nC-l |);is Cacile à un t^t'iiic de cet ordre de se rcrdcniici- d;iti> le ^iirn|lle rôl<' do coinmoiUateur.

Jai dit plus haut renseniblo dos bollos (4ualilés qui dominont dans cotto production inédite d'André Chonier; mais je n'en ai pout-èlro j)as suffisanunent remarqué une qu'à la vérité somljlonl supposer les autres : je veux dire les rapprochements continuels qu'il fait avec les anciens. Il est aisé de voir que non-seulement il sVst nourri long-temps de cette excellente étude, mais qu'il la continue toujours ; car il rap[)liquo toujours. Dans une occasion, il avait relevé avec éloge une image qu'il croyait avoir été créée par Malherbe; quelque temps après il ajoute :

« L'image des quatre derniers vers de cette seconde » strophe n'est point moderne, comme je l'avais cru. La » voilà dans Martial, etc. »

Il est rare que la plus légère imitation lui échappe , et son opinion est que cela n'ôte rien au mérite du jioèto : non pas qu'il veuille que les ouvrages modernes ressemblent à une traduction des anciens, il a dit ailleurs son avis sur ce sujet; mais il admire ces emprunts lorsqu'ils sont faits avec art. Il retrouve avec bonheur les traces des grands écrivains de l'antiquité. Il se complaît dans les reproductions dos textes, et vous sentez, en vérité, jusque dans les citations, que c'est le poète qui cite le poète. Enfin, on trouve souvent ici réunies à de sages rétlexions critiques, des beautés du premier jet; nulle part on ne sent faiblir cette main si ferme , et je suis persuadé que vous penserez comme moi, madame, que c'est là un beau , un précieux travail.

Je viens de vous donner, moi, j'espère. |>our mon propre com(tl(^, imo bien grande jirouvo d'abnégation.

COMMENTÉ PAR ANDRÉ CHÉMER. xxxvii

Je n'ai apprécié cette œuvre que d'une manière i'ort insuffisante, sans doute, d'une manière fort abrégée; mais enfin il y a eu effort, il y a eu sacrifice; car voilà longtemps que je vous entretiens du commentaire, du commentaire seul, et pas un seul mot encore du volume qui le contient. Il faut pourtant bien que le bibliophile ait enfin son tour; il faut bien que je continue ici, en ce qui touche ce volume, la revue des livres plus ou moins curieux que j'ai commencé de faire avec vous. Parlons donc un peu, madame, de ce que l'impression prochaine du commentaire ne vous apprendra pas.

Mon volume est de l'édition Baibou. 1776, petit in-S^*. avec une vie de Malherbe et ipielques notes par Meunier de Querlon. Elle a toujours passé pour une des meilleures éditions du poète lyrique ; M. Brunet l'a mentionnée en son lieu. Le livre, du reste, est relié en veau, doré sur tranches, et d'une fort belle conservation. Quant au commentaire , il est écrit avec plus de .«^in et de netteté qu'aucun des autographes de Chénier que j'ai pu avoir sous les yeux. Il n'offre pas une seule rature, et j'ai lieu de croire qu'André Chénier commençait par faire, sur un papier à part, les brouillons de ses notes, pour les reporter ensuite sur les marges du livre qu'il commentait. Une circonstance smgulière indique même l'importance qu'il attachait à son volume ainsi qu'à ses observations, et vous allez en juger par une note qu'il convient que je vous fasse connaître ici, ne croyant pas devoir la joindre aux autres lors de l'impression de l'ouvrage, d'un côté, parce qu'elle se rattache à un point tout matériel , que rien ne rappellerait; d'un autre côté , parce qu'elle me semble offrir quelque chose de juvénile, peu en rapport avec la gravité du reste de cette publication.

wwiii MALHERBK

Deux feuillets du volume présentent une tertaine réunion de taches d'encre qui ont atteint une assez, grande partie de ces quatre pages, et qui sont évidemment le résultat d'un seul accident. Sur la marge de la première page André Chénier a écrit :

« J'ai prêté, il y a quelques mois, ce livre à vm homme » qui l'avait vu sur ma table et me l'avait demandé » instamment. Il vient de me le rendre (en 1781) en me » faisant mille excuses. Je suis certain qu'il ne l'a pas >» lu. Le seul usage qu'il en ait fait a été d'y renverser )' son écritoire , peut-être pour me montrer (jue lui aussi » il sait commenter et couvrir les marges d'encre. Que » le bon Dieu lui pardonne, et lui ôte à jamais l'envie » de me demander des livres. »

Les deux mots soulignés l'ont été par André Chénier. J'ai dit tout à l'heure et je trouve, en effet, madame, que la fin surtout de celte note n'a pas la gravité des observations littéraires qu'on lit sur les marges de ce volume. Elle sent un peu trop, ce me semble, le jeune étudiant contrarié. Mais faut-il pourtant vous le dire? eh bien ! cette note-là même, ayant par sa nature quelque chose de plus personnel à celui qui les a toutes faites, rappelant ainsi plus vivement son indin'dualiié que celles où l'on oubhe naturellement l'annotateur pour s'occuper de l'objet de ses réflexions, a excité plus d'une fois mon attention particulière: plus d'une fois, considérant les traces de la maladresse qui excitait l'indignation d'André Chénier, je me suis surpris ne souhaitant point que son ami eût été plus soigneux... Cet aveu fait , je termine brusquement ici ma lettre ; car si je m'appesantissais trop long-temps sur la majesté de cette superbe tache d'encre, je pourrais bien me faire ai)pli- (|ner avec justice, sinon par vous, madame, par quel-

COMMENTE PAR A>DfiE CHEMER. \xxix

quun de moins indulgent pour nos faiblesses , peutêtre même par quelque bibliomane honteux , la spirituelle et très-plaisante épigramme de Pons de Verdun.

Agréez, etc.

Tex\>t de Latolr.

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