‹ Poésies. Avec une noticeChapitre 44 sur 121 · DAVID · texte numérisé non relu

DAVID

PLEURANT SAlil. ET JONATHAS.

Campagnes d'Israël! terre délicieuse,

Des regards du Seigneur si longtemps orgueilleuse !

Attristez-vous, pleurez Saiil et Jonathas.

Gelboé ! couvre-toi des ombres du trépas.

Puisse pour loi le ciel , avare de rosées ,

^'t■ rafraîchir jamais les cimes embrasées!

De Saiil, de son fils garde le souvenir, Et raconte leur chute aux siècles à venir.

Harpe fidèle , ô toi dont les sons prophétiques Tempéraient de Saùl les accès frénétiques , Rappelle-moi ce jour de trouble et de douleur Où i'altier Philistin trompa notre valeur; Où , dérobée aux vœux de la sainte vallée , Du Dieu des nations l'arche fut exilée ; Jour fatal , où Saûl, en son farouche ennui , Vit l'esprit du Très-Haut se retirer de lui.

Il alla consulter l'horrible pythonisse.

Évoqué du tombeau par un noir maléfice,

Samuel apparut , et de la même voix

Qui sur le trône assis faisait pâlir les rois :

« Tremble, tremble , ô Saùl ! ton dernier jour se lève;

Le glaive doit fiapper qui régna par le glaive.

Dieu s'indigne du meurtre et de la trahison :

Malheur à toi ! malheur à toute ta maison ! »

Tandis qu'épouvanté de la voix du prophète ,

A l'exil , à la mort il dévouait ma tèle,

Ce Dieu qui sur le Nil , de son bras paternel ,

Protégea le berceau du fils de Jocabel ;

Ce Dieu qui , m'inspirant une audace intrépide,

Fit tomber Goliath sous ma fronde rapide ,

Daignait me réserver pour ses vastes desseins,

El détournait de moi le fer des assassins.

Mais Saùl , même injuste , était encor mon père. Souvent avec sa fille , épouse aimable et chère , J'allais me prosterner au tombeau de Rachel. Le chêne du Tliabor e( les monts de Dctliel

CITANTS ÉLÊGIAQllKS. 77

MVnlemlircnt souvent, durant la nuit entière, Élever jusqu'aux cicux ma fervente prière ; Hélas ! et le soleil au milieu de son cours Me retrouvait encore , et je priais toujours.

Cependant ]e partis, et, d'une marche lente, Traversai de Pharan l'immensité brûlante , Éphraim et Silo, Séir etBethzamé.

Tantôt pâle , abattu , par la soif consumé , Je me traînais, la nuit, sur des sables stériles, Aux tigres du désert disputant leurs asiles; Tantôt , assis au bord des torrents irrités, Je comparais ma vie à leurs flots agités.

Oh ! que n'ai-jo perdu la lumière céleste Avant que Jonathas , percé du coup funeste, Tombât comme la palme atteinte dans sa fleur! Jonathas , seul ami qui fût selon mon cœur, Des vierges d'Israël ta mort flétrit les charmes ; La maison de Saûl est la maison des larmes; Et moi , comme Rachel , traînant au loin mes pas , J'ai dit : " Ils ne sont plus, ne me consolez pas. »

Peuple cher à mon cœur, qu'un long regret consume , De vos honneurs cruels épargnez l'amertume. Il est d'autres devoirs : que dans tout Israël , Par des gémissements, par un deuil solennel , La désolation soit neuf jours signalée , Et durant ces neuf jours l'arche sainte voilée. Vos princes ont vécu ; venez , et, l'œil en pleurs , A leur to.mbe récente apportons nos douleurs.

De la couronne auguste Israël me décore , 0 Saùl ! de ton sang elle est fumante encore.

78 CHANTS K LÉGIAQUES.

A (on fils t'iaioiit dus ce sceptre el ce bandeau ; Mais il n'est plus de rois dans la nuit du tombeau. Héritage fatal ! douloureux diadème Qu'autrefois dans Rama Dieu me légua lui-même 1 Fallait-il que David te payât d'un tel prix ?... Que n'habité-je encor la terre des proscrits 1

Campagnes d'Israël! terre délicieuse ,

Des regards du Seigneur si longtemps orgueilleuse?

Attristez-vous , pleurez Saûl et Jonathas.

Gelboé ! couvre-toi des ombres du trépas

Puisse pour toi le ciel , avare de rosées ,

Ne rafraîchir jamais tes cimes embrasées !

De Saùl , de son fils , garde le souvenir,

Et raconte leur chute aux siècles à venir.

Page 1