‹ Poésies. Avec une noticeChapitre 46 sur 121 · LE MANCENILLIER · texte numérisé non relu

LE MANCENILLIER

« Qu'il serait doux le baiser de ta bouche , 0 Zarina!... Je t'aime, et je suis roi. » Ainsi parlait le chef au cœur farouche A Zarina qui pâlissait d'effroi.

« Fier Nélusko! Zarina te .révère; Mais Zéphaldi lui seul est tout pour moi. » Jetant sur elle un regard de colère , Il répéta : « Je t'aime , et je suis roi. »

Puis affectant un visage tranquille :

« 0 Zarina 1 ce soir je t'attendrai Dans le bocage , au couchant de notre île. » El Zarina répondit : " J'y serai. »

Il s'éloigna. L'insulaire tremblante Alla s'asseoir sous le mancenillier, Et commença , d'une voix faible et lente , Ce chant lugubre et qui fut le dernier :

« Viens , Nélusko l La feuille balancée » Frémit au loin sous les vents en courroux. » Ta nuit d'amour sera triste et glacée , I) Et mon sommeil sera paisible et doux.

• Le mancenillier, arbre des Antilles, faisait, dit-on, passer du sommeil k la mort quiconque reposait sous son ombre. On ajoute, je ne sais sur quel lémoisuage, que ce geire de mort était précédé de sensations délicieuses.

82 CHANTS ÉLÉGIAQIJES.

Il 0 charme pur ! ô voluptés nouvelles ! I) Esprit (leTair, est-ce toi que j'entends? Il Viens-tu déjà m'cmporter sur tes ailes .) Vers les bosquets de l'éternel printemps î

» Je t'ai gardé le baiser de ma bouche , » Mon jeune ami ! viens te rejoindre à moi i> Dans ce séjour où le maître farouche » Ne dira ])!us : Je t'aime , et je suis roi. »

Elle disait. Déjà sur sa paupière Le long sommeil descendait lentement; Lorsqu'à grands pas traversant la bruyère , Soudain parut Zéphaldi , son amant.

Il la cherchait. 0 terreur! sous l'ombrage A peine il vit sa belle Zarina , Qu'il reconnut le funeste feuillage, Et que d'horreur tout son cœur frissonna.

11 la saisit sous l'arbre solitaire , Et dans ses bras l'emportant plein d'effroi : « 0 Zarina! parle, qu'allais-tu faire?

— Me dérober aux poursuites d'un roi. »

Le lendemain la pierre accoutumée Avait reçu leur serment nuptial, Et l'humble toit de la hutte enfumée Faisait envie au pavillon royal.

A leur passage en tumulte on s'élance; Et Zéphaldi répétait en chemin :

« J'ai la sagaie, et la flèche, et la lance, Et tout lival périra de ma main. «

Le roi présent dévore la menace ;

Son âme altière est contrainte à fléchir :

Tel un torrent frémit , écume et passe

Au pied d'un mont qu'il ne saurait lianchir.

Page 1